Les Temps Modernes, 1952
Jeanson reproche à Camus de transformer en métaphysique les contradictions du monde réel, d'adopter la position d'un intellectuel au dessus des conflits réels. Il qualifie sa révolte de révolte métaphysique. Il lui reproche de s'en prendre aux perversions de la révolution (celle de 1789 comme cellet de 1917). En bref, il lui reproche de n'être pas marxiste. Jeanson défend la conception marxiste de la révolution contre la positivation de la révolte par Camus. Ce qui est reproché à Camus, c'est de ne pas vouloir prendre en compte les "urgences de l'histoire" ie les nécessités d'une lutte efficace.
Camus répond en deux temps à cette critique de Jeanson. D'abord il analyse le style de l'article de Jeanson, typique de la rhétorique stalinienne en usage à l'époque (rhétorique du soupçon, amalgames, attaques personnelles...). Dans un second temps il rétablit le sens véritable de ses thèses ie sa conception de l'histoire et en quoi elle diffère de celle des marxistes ou, plus précisément, du PC. Camus oppose à Jeanson une autre lecture de Marx (et Hegel) et du sens de l'histoire chez cet auteur. Il reprend en particulier la critique du prophétisme marxiste qu'il développe dans L'homme révolté.
Extraits de la réponse de Camus : "On trouve dans votre article (...) le silence ou la dérision à propos de toute tradition révolutionnaire qui ne soit pas marxiste. La Première Internationale et le mouvement bakouniniste, encore vivant parmi les masses de la CNT espagnole et française sont ignorés. Les révolutionnaires de 1905 dont l'expérience est au centre de mon livre sont totalement passés sous silence. Le syndicalisme révolutionnaire est raillé pendant que mes vrais arguments en sa faveur, appuyés sur ses conquêtes et sur l'évolution proprement réactionnaire du socialisme césarien, sont escamotés. Votre collaborateur [Camus s'adresse à Sartres] écrit comme s'il ignorait que le marxisme n'inaugure pas plus la tradition révolutionnaire que l'idéologie allemande n'ouvre les temps de la philosphie. Alors que L'homme révolté, tout en exaltant la tradition révolutionnaire non marxiste, ne nie pas l'importance et les acquisitions du marxisme, votre article, curieusement, est développé comme s'il n'y avait jamais eu que la tradition marxiste (...). Seul, pour finir, le marxisme serait révolutionnaire, parce que seul, aujourd'hui, dans le mouvement révolutionnaire, il dispose d'une armée et d'une police.
"[Votre article] fait silence sur tout ce qui, dans mon livre, touche aux malheurs et aux implications proprement politiques du socialisme autoritaire. En face d'un ouvrage qui, malgré son irréalisme, étudie en détail les rapports entre la révolution du XXème siècle et la terreur, votre article ne contient pas un mot sur ce problème et se réfugie à son tour dans la pudeur. Une seule phrase, à la fin, suggère que l'authenticité de la révolte est exposée en permanence à de redoutables mystifications (...). Il me parait difficile en tout cas, si l'on est d'avis que le socialisme autoritaire est l'expérience révolutionnaire principale de notre temps, de ne pas se mettre en règle avec la terreur qu'il suppose, aujourd'hui précisément, et, par exemple, toujours pour rester dans la réalité, avec le fait concentrationnaire. Aucune critique de mon livre, qu'elle soit pour ou contre, ne peut laisser ce problème de côté (...). Je trouverais normal, et presque courageux, qu'abordant franchement le problème vous justifiiez l'existence de ces camps. Ce qui est normal et trahit de l'embarras, c'est que vous n'en parliez point en parlant de mon livre, quitte à m'accuser de ne pas me placer au coeur des choses".
"L'homme révolté tente de montrer que les sacrifices exigés, hier et aujourd'hui, par la révolution marxiste ne peuvent se justifier qu'en considération d'une fin heureuse de l'histoire et qu'en même temps la dialectique hégélienne et marxiste, dont on ne peut arrêter le mouvement que de façon arbitraire, exclut cette fin (...). Libérer l'homme de tout entrave pour ensuite l'encager pratiquement dans une nécessité historique revient en effet à lui enlever d'abord ses raisons de lutter pour enfin le jeter à n'importe quel parti, pourvu que celui-ci n'ait d'autres règle que l'efficacité".
"[Jeanson] ignore-t-il vraiment que les polices travaillent ? Je ne veux même pas le savoir. Bien que je commence à être un peu fatigué de me voir, et de voir surtout de vieux militants qui n'ont jamais rien refusé des luttes de leur temps, recevoir sans trêves leurs leçons d'efficacité de la part de censeurs qui n'ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l'histoire, je n'insisterai pas sur la sorte de complicité objective que suppose à son tour une attitude semblable".
Sartre répond à la question de l'efficacité révolutionnaire et des sacrifices qu'elle nécessite. Il répond également à la question des camps. Mais pas frontalement. Sa réponse peut être résumée dans la position suivante, énoncée sous plusieurs formes : "Oui, Camus, je trouve comme vous que ces camps sont inadmissibles : mais inadmissible tout autant l'usage que la "presse bourgeoise en fait chaque jour". "Je ne dis pas que le Parti soit à l'abri de toutes les critiques, je dis qu'il faut mériter le droit de le critiquer". "Pourquoi faut-il que vous vous fassiez protéger par tout un univers de valeurs intangibles au lieu de combattre contre nous - ou avec nous..." (argument de la trahison objective : ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous). "Il me semble à moi que la seule manière de venir en aide aux esclaves de là-bas c'est prendre le parti de ceux d'ici"
"Quand un homme ne sait voir dans les luttes actuelles que le duel imbécile de deux monstres également abjects, je tiens que cet homme nous a déjà quittés".
La position défendue par Jeanson et Sartre pourrait être résumée par la fameuse formule : il ne faut pas désespérer Billancourt. Amen.