ven 6 décembre 2013

Retour sur l'échec de la mobilisation contre l'ANI

CGA

 

La loi transcrivant l'accord National interprofessionnel (ANI) dit de « sécurisation de l'emploi » (sic), signé par le MEDEF et les syndicats jaunes CFDT, CGC, CFTC, a été adoptée le 14 mai, faute d'un rapport de force suffisant pour faire plier le gouvernement. Le Conseil constitutionnel a validé cette loi le 13 juin, l'ensemble des institutions bourgeoises se dépêchant d'habiller d'une caution « démocratique » le recul social sans précédent qu'elle représente pour les travailleuses et les travailleurs.

Malgré la gravité de cette attaque, la mobilisation n'a pas été à la hauteur de la riposte nécessaire. Nous pensons qu'il est nécessaire d'analyser les causes de cette mobilisation insuffisante, pour en tirer des bilans et développer une stratégie à même de développer le rapport de force nécessaire pour combattre le patronat et ses attaques dans la période.

Information insuffisante des travailleurs et travailleuses, propagande bourgeoise

Les organisations opposées à l'ANI ont certes engagé une large campagne d'information avant la journée du 5 mars (2 millions de 4 pages tirés et en grande partie diffusés pour la CGT par exemple, à la fois dans les boîtes et sur les territoires), mais celle-ci n'a pas suffit à interpeller la majorité des salarié·e·s.

Malgré le travail d'arrache-pied de milliers de militant·e·s syndicalistes, une majorité des salarié·e·s n'a pas eu connaissance du contenu de cet accord ou n'en a pas perçu le caractère gravissime.

Quelles en ont été les raisons ?

Propagande patronale, manœuvres bureaucratiques

La propagande patronale et étatique d'abord, qui représente un rouleau compresseur idéologique. L'ANI a été signé en plein commencement de la guerre au Mali et a été opportunément relégué à la marge des actualités dans les médias bourgeois. L'ensemble des « éditorialistes » s'est ensuite empressé de faire l'apologie de cet accord. Cela a été accompagné par une violente campagne contre la CGT, accusée de jusqu'au-boutisme et de surenchère radicale.

Pourtant, si les militant·e·s syndicaux et syndicales de base se sont mobilisé·e·s, la stratégie développée par la bureaucratie CGT (suivi par SUD qui n'a jamais mis en œuvre de stratégie autonome) a été extrêmement timorée : 2 journées d'action à un mois d’intervalle, aucune tentative de construire une reconduction dans quelque secteur que ce soit, arrêt de toute mobilisation dès lors que le texte a été discuté....

Division syndicale et collaboration de classe

Pour appuyer la campagne de propagande patronale, et prévenir toute mobilisation sociale d'ampleur, les médias bourgeois ont pu compter sur la participation active de l'appareil CFDT, dont plusieurs dirigeant·e·s ont été récemment remercié·e·s pour leur bons et loyaux services au PS et à la bourgeoisie (Nomination de François Chérèque à l’IGAS, chargé du suivi sur le plan pauvreté, de Laurence Laigo au cabinet de Najat Vallaud Belkacem, de Nicole Notat au groupe de Travail « Promouvoir et valoriser l’entreprenariat responsable » (sic), entre autres choses...)

La division syndicale, liée à l'intégration de la bureaucratie syndicale par l'État, le travail de fractions politiques clientes des socialistes et l'idéologie de congestion capitaliste dominante, a également largement contribué à prévenir toute mobilisation d'ampleur.

Le problème risque d'ailleurs d'être identique pour ce qui est de l'affrontement à venir sur les retraites, où les réseaux politiciens et la résignation sociale qu'implique l'idéologie cogestion- naire joueront contre toute perspective réelle de mobilisation.

La campagne médiatique menée a mis en avant les prétendus aspects positifs de l'accord, en se gardant bien de mettre en question leur réalité, et en masquant les mesures antisociales qui constituent l'ossature de cet accord.

À côté de cette campagne médiatique, les organisations jaunes signataires ont mené leur propre campagne en faveur de l'ANI dans les entreprises, dénigrant les organisations syndicales s'y opposant, ajoutant leur voix à celle des patrons.

Cette campagne a été d'autant plus difficile à mettre en échec, que le mouvement syndical et social n'a pu opposer de mots d'ordre clairs, mais surtout à même de mobiliser les travailleuses et travailleurs en établissant un lien entre ces textes d'apparence complexe et ce que nous vivons au quotidien dans les entreprises et les services.

Faute de rendre les enjeux clairs, la nécessité de se mobiliser est devenue beaucoup moins évidente aux yeux de nombre de travailleuses et de travailleurs que sur la question des retraites. Le patronat a bien compris cet aspect, et a ainsi choisi de développer une stratégie qui vise à éviter toute dynamique unificatrice des exploitées (en multipliant les attaques parcellaires, et en les enrobant de mesures qu'il peut ainsi présenter trompeusement comme des progrès sociaux).

Quelles réponses à cette situation ?

De telles campagnes ne sont pas une nouveauté. Mais le mouvement syndical et le mouvement social doivent se doter de leurs propre moyens de contre-propagande à l'échelle de masse, et les développer. À ce titre, le très faible investissement du champ audiovisuel (internet) par les OS les prive d'un moyen efficace sur ce terrain.

À côté de cela, l'ensemble des travailleuses et des travailleurs mobilisé·e·s, l'ensemble des organisations populaires qui cherchent à développer la lutte, ont tout intérêt à développer leurs propres outils pour combattre la propagande bourgeoise : argumentaires écrits, tracts, affiches, vidéo explicatives, blog...

Tant que les organisations syndicales et populaires ne seront pas en mesure de répondre efficacement à la propagande bourgeoise, l'idéologie dominante jouera pleine- ment son rôle d'étouffement de tout affrontement de classe.

Enfin, sur les territoires (quartiers, communes), nous avons tout intérêt à développer des espaces de coordinations de cette contre-propagande, de manière intersyndicale à la base. Cela afin de toucher les travailleuses et travailleurs des entreprises où la présence syndicale est inexistante, et de contribuer ainsi à développer l'organisation dans les entreprises, et rendre plus concrète la perspective de développement de la grève.

Conséquence de la logique

électoraliste

L'échec de la mobilisation contre l'ANI a aussi pour cause les illusions entretenues sur « la gauche » et plus largement « le changement par les urnes », par les partis politiques, les médias, mais aussi les appareils et les militant·e·s politiques électoralistes au sein des organisations syndicales et plus largement des organisations populaires.

Tout d'abord parce que celles-ci ont entretenu l'idée que la nature du pouvoir politique changeait en cas d'alternance, alors que l'État, quelle que soit la couleur politique des gouvernants, défend les intérêts de la bourgeoisie. La seule différence est éventuellement la méthode, encore qu'en période de crise, celle-ci varie peu, à part sur le plan verbal.

Les seuls progrès sociaux n'ont jamais été l'oeuvre que du rapport de force, arrachés à la bourgeoisie et à l'État par la lutte.

Ces illusions ont donc contribué à désarmer les travailleuses et les travailleurs, en leur faisant croire – ou tentant de leur faire croire – que l'alternance allait entraîner un changement de politique, ou au moins une pause dans l'offensive capitaliste.

En réalité, malgré quelques mesures visant à accréditer cette stratégie de communication, les mauvais coups ont commencé à pleuvoir sur les travailleuses et travailleurs dès le début de l'alternance. La logique électoraliste a conduit à concevoir la période comme une rupture alors qu'il s'agissait pour l'essentiel de la continuité d'une période d'offensive capitaliste en période de crise.

Ensuite, parce que les réseaux politiques proches du pouvoir socialiste dans les organisations syndicales combattent toute perspective de mobilisation d'ampleur contre le gouvernement. Soit en défendant ouvertement sa politique au nom du « moindre mal », soit en enfermant l'activité syndicale dans une activité de lobbying, tournée vers l'interpellation des parlementaires, plutôt que vers la construction d'un rapport de force sur le terrain économique.

À l'opposé de cette logique, les travailleuses et travailleurs ont tout intérêt à utiliser les armes du mouvement syndical (grève, boycott, sabotage, blocage de la production et des flux économiques...), à cesser de considérer l'Etat comme un outil neutre mais plutôt comme un défenseur du patronat quelle que soit la couleur des gouvernants, et à développer partout des outils d'une lutte prolongée (caisse de grève, liens au sein des ateliers, des services, entre entreprises...).

Dans ce sens, plus tôt se développera l'auto-organisation contre les attaques patronales à venir, notamment contre les retraites et plus largement la protection sociale, plus les conditions permettant de faire émerger une lutte efficace, massive et offensive auront tendance à être réunies.

Sam (CGA Lyon)