mer 20 août 2014

Pour un avortement libre et gratuit pour toutes, partout et sans condition

IAL

Le projet de  loi du gouvernement Rajoy sur (contre) l’avortement, a démontré que la Réaction n’accepte jamais les conquêtes pour nos libertés en général, et en particulier quand il s'agit de celles des femmes. Il nous est donc apparu intéressant de revenir sur le projet de loi espagnol, de faire un petit tour d'actualité européen, avec un focus sur la France, et de réaffirmer le pourquoi de notre revendication d'un avortement libre et gratuit.

Le projet de loi espagnol

Le gouvernement réactionnaire espagnol dirigé par Rajoy a adopté un projet de loi visant à supprimer purement et simplement le droit des femmes à décider librement d'interrompre leur grossesse. Annulant la loi de 2010, ce projet de loi restreint en effet le droit à l'avortement à deux cas précis. Le premier, en cas de risque de grave danger pour la vie ou la santé physique ou psychologique de la femme. Mais le texte impose que le diagnostic soit émis par deux médecins différents et étrangers à l’établissement pratiquant l’avortement. Un médecin était auparavant suffisant. Pour le second cas, il faut que la grossesse soit la conséquence d’un délit contre la liberté ou l’intégrité sexuelle de la femme. Mais en cas de viol, il faudra qu'elle ait précédemment porté plainte. Pour que la malformation du fœtus puisse être invoquée comme motif de l’interruption de grossesse, il faudra deux rapports, un pour la mère et l’autre pour le fœtus. Ce projet permet également l’extension de la notion d’objection de conscience à l’ensemble des personnels intervenant lors du processus d’interruption volontaire de grossesse. Logiquement, les espagnoles les plus riches viendront se faire avorter en France ou en Angleterre. Pour celles qui n’auront pas les moyens d’aller à l’étranger, elles seront condamnées aux séquelles des avortements clandestins. En renforçant le pouvoir de contrôle médical, en supprimant la possibilité pour les mineures d'accéder à l'avortement, en limitant les possibilités de recours à l'avortement, la loi Rajoy remet en cause l'autonomie des femmes en matière de décision sur leur corps et leur sexualité. L’ Espagne s’apprête ainsi à voter la loi la plus autoritaire et répressive à l’égard des droits des femmes depuis la fin de la dictature franquiste.

Un bref aperçu de la situation en Europe et dans le monde1

En Europe, l’Irlande, la Pologne, Malte et Chypre n’autorisent pas l’IVG. Par contre, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, l’IVG est pratiquée jusqu’à 22 semaines (12 semaines en France). La Biélorussie en janvier 2013 et la Macédoine en juin de cette même année ont restreint l’accès à l’avortement.
En Suisse, un projet d’initiative populaire (largement incité par les mouvements catholiques pro-vie) demandant l’arrêt du remboursement des IVG a recueilli plus de 109 000 signatures (100 000 est le minimum nécessaire). Lors de la votation populaire du 9 février 2014, 69,8 % des votants se sont prononcés en faveur de la prise en charge par l’assurance maladie des Interruptions Volontaires de Grossesse (IVG). L’initiative populaire « Financer l’avortement est une affaire privée – Alléger l’assurance maladie en radiant les coûts de l’interruption de grossesse de l’assurance de base » n'est donc heureusement pas passée, mais cela montre que les réactionnaires sont en pleine offensive.
En Finlande, la femme doit obtenir l'accord du médecin et justifier d'un risque pour sa santé mentale ou physique.  Dans les faits, semble-t-il, la loi est interprétée de façon plus large. Cependant le climat est délétère, en 2013 une ministre a qualifié l’avortement de boucherie et juge qu'il ne doit être autorisé à aucun stade de la grossesse. En Italie, jusqu’à 85 % des médecins font appel à la clause de conscience pour ne pas pratiquer d’IVG. Les avortements clandestins se multiplient avec, entre autre, un médicament « miracle » très dangereux appelé Cyclotec. En Hongrie, la seule clinique offrant l’avortement médicamenteux a fermé en janvier sous la pression politique.
En Belgique, de moins en moins de médecins répondent à la demande d’IVG. Ailleurs dans le monde, la liste des pays interdisant l’avortement ou le restreignant est longue et correspond toujours à une très grande influence de la religion : en Israël, au Sri Lanka, en Afghanistan, quelques exemples parmi beaucoup d’autres. Plus globalement, les politiques d'austérité et les gouvernements qui les mènent à travers toute l'Europe (dont la France) sont responsables d'un durcissement des relais de l'oppression patriarcale : discours réactionnaire pour l'enfermement de la femme dans le foyer, remise en cause de l'IVG, fin de l'indépendance économique de nombreuses femmes, augmentation des violences masculines.
Cette offensive patriarcale généralisée en Europe et dans le monde, soutenue par les forces les plus rétrogrades, vise à enfermer les femmes dans “leurs missions naturelles” (mère, femme au foyer, bonne à tout faire et évidemment hétérosexuelle), et est particulièrement violente là où la crise frappe le plus durement. Chaque année, selon l'OMS, 20 millions de grossesses sur 46 millions se terminant par un avortement provoqué se déroulent dans des conditions non sûres et dans un contexte social et légal hostile. Ceci provoque tous les ans la mort d'environ 47 000 femmes des suites d'infections, d'hémorragies, de blessures utérines etc.

La situation en France

En France, le droit à l’IVG est entré dans la loi, il y a 40 ans. Mais ici, comme en Espagne, ou ailleurs, rien n’est acquis et le droit à l’IVG est toujours menacé. Depuis la loi Aubry de 2001, le délai légal d’avortement est de 12 semaines de grossesse (soit 14 semaines d’aménorrhées). Mais ce droit est limité de fait par le manque de place dans les centres. Ce déficit se creuse à mesure que les centres IVG ferment leurs portes. Des goulets d’étranglement existent dans certaines zones où la demande est forte (région PACA par ex).  Depuis 10 ans, environ 180 centres d’IVG ont été fermés par des « restructurations » et des « regroupements » de centres hospitaliers, notamment dans le cadre de la tarification à l’activité (T2A), instaurée par la loi Bachelot (HPST 2009) qui soumet les hôpitaux aux affres de la rentabilité financière : l’IVG, mal payée, disparaît ainsi de l’offre d’un certain nombre d’établissements. L’accès à l’IVG est de fait mis à mal par la disparition des structures de proximité et le temps d’attente est si long qu'il interdit à certaines femmes d'avorter pour cause de dépassement des délais légaux de 12 semaines.  De nombreuses femmes sont alors contraintes de partir à l’étranger pour pratiquer l’IVG. Évidemment les femmes économiquement les plus fragiles et les plus isolées n'ont pas les moyens de recourir à cette solution. En 2010, un tiers des femmes qui se sont rendues à l’étranger ont fait une demande en France avant les 14 semaines d’aménorrhée, mais n’ont pu trouver de solution dans les délais légaux. Il faut environ 3 à 4 semaines avant de pouvoir avorter. Cette situation incitait jusqu'à aujourd'hui des femmes à aller en Espagne, où les délais sont plus longs, pour pouvoir avorter. La remise en cause du droit à l'avortement en Espagne aura aussi pour effet d'inverser cette tendance et de précariser toujours plus l'accès à l'IVG en France.
Outre la question des moyens, la question de l’exercice de l’objection ou clause de conscience devient le paravent derrière lequel s'abritent beaucoup de médecins réfractaires à l'IVG. La loi de 2001 n’est donc pas appliquée dans sa totalité et le choix des femmes est encore soumis au pouvoir médical et à la pression sociale des activistes réactionnaires. Les lobbies anti-IVG et les mouvements « pro-vie » (souvent les mêmes qui militent pour le rétablissement de la peine de mort) ne cessent de faire pression pour restreindre la loi, voire interdire l’avortement.
Les attaques de l’extrême droite et des intégristes catholiques sur le droit à l’avortement se multiplient sournoisement sur le net (sous couvert d'aide et de conseils à l'avortement) et ouvertement dans la rue (manifestations, intrusions et prières devant les centres IVG). Ils étaient encore 40 000 dans les rues de Paris mi-janvier pour soutenir le projet de loi du gouvernement espagnol...
Au-delà des activistes anti-IVG, un discours ambiant sur l'avortement peut être culpabilisant pour les femmes : la « banalisation » de l'IVG est présentée, y compris dans certains milieux favorables à l'IVG, comme une catastrophe à éviter coûte que coûte ; le « traumatisme » entourant l'IVG est trop souvent considéré comme inévitable, voire obligatoire2.  L’interruption volontaire de grossesse est très souvent conjuguée à la forme passive – et douloureuse : on « subit » une IVG, on « a recours » à une IVG, on « passe par » une IVG... Bref, les mots attachés à cet acte sont, en règle générale, négativement connotés, ce contexte social limite de fait le choix des femmes en le rendant plus compliqué.

Le droit à l’avortement : le seul choix des femmes

Ce droit, comme celui à la contraception, implique le droit de disposer de son corps. Les conséquences de la maternité sont différentes pour les pères et pour les mères. La femme enceinte sait, elle et elle seule, si oui ou non elle souhaite consacrer neuf mois de sa vie à un futur enfantement, puis accoucher, et s’occuper d’un enfant après la naissance. A l’opposé de cela,  les mouvements masculinistes revendiquent le droit des hommes à autoriser ou non l’avortement.  
Nous sommes en faveur du droit à l'avortement dans toutes les circonstances et sans limite de temps. La décision d’avorter ou non demeure la seule responsabilité de la femme enceinte. Restreindre ce droit équivaut à restreindre les options de toutes les femmes face à leurs vies. Nous sommes donc ce qu'on appelle « des pro-choix ».
L'expression «Interruption volontaire de grossesse» est clairement centrée sur le mot «volontaire» et quand on parle de «grossesse non désirée», c’est bien l’absence de désir d’être mère qui prévaut. Personne, y compris un professionnel de santé, ne peut contester ce ressenti.
En amont de l’IVG, le contrôle global de la fécondité par les femmes elles-mêmes, en toute autonomie, est également un enjeu important. Le contrôle médical en matière de contraception, officiellement destiné à protéger la santé des femmes et à les informer sur les options contraceptives qui s’offrent à elles, se traduit in fine par une désinformation plus ou moins orchestrée, qui aboutit à une limitation de choix. La vérité, c’est qu’affranchies de tout «contrôle» et ne s’en remettant au professionnel de santé que pour valider médicalement un choix personnel, les femmes auraient enfin la mainmise sur leur démarche contraceptive, sur leur sexualité et sur leur fécondité. La préoccupation de santé publique affichée pour préserver la santé et le bien-être des femmes cache souvent un refus du pouvoir patriarcal, et à travers lui du pouvoir médical, de considérer les femmes comme aptes à décider pour elles-mêmes ce qui leur convient le mieux.
Cela représente trop d’autonomie pour les tenants d'une société qui, il y a moins d’un siècle, n’envisageait même pas de conférer aux femmes une capacité juridique égale à celles des hommes… Cela est insupportable pour des états qui au travers des politiques natalistes voient toujours le moyen de bénéficier de chair à patron pour les besoins économiques et de chair à canon  pour leurs guerres économiques et coloniales.
Le contrôle des naissances est un enjeu fort de perpétuation du système patriarcal.
Toute évolution risquerait de faire vaciller le patriarcat dans ses bases les plus solides : il importe donc de garder les femmes sous contrôle, afin de préserver le socle social, politique et économique en place. On voit sur cette question les liens et  le renforcement réciproque des différents systèmes de domination (en l’occurrence capitalisme et patriarcat). Nous combattons cet état de fait et réaffirmons notre volonté que les femmes puissent disposer librement de leurs corps.

Pour conclure

Loin d'être dépassées, les luttes pour l'accès à la contraception et à l'avortement libres et gratuits sont indispensables, les attaques pour limiter ce droit le démontrent …
La résistance doit s'organiser par rapport aux menaces économiques (rentabilisation de l’hôpital) en soutenant les luttes contre les fermetures de lits de centres IVG ou d'hôpitaux.
Nous devons également apporter une réponse aux activistes anti-IVG en reprenant un discours offensif sur la revendication pour l'avortement et la contraception libres et gratuits.
Les attaques contre l'IVG en Espagne ont donné lieu à une série de manifestations en soutien aux féministes espagnoles à travers l'Europe. Dans de nombreuses villes françaises, des initiatives ont eu lieu cet hiver3. Ces solidarités doivent se développer pour ne pas laisser la rue à la réaction qui depuis la « Manif pour (contre) tous/toutes » multiplie les apparitions publiques.
Enfin, nous devons donner du sens à ces luttes en les liant à une critique plus globale du patriarcat et de l'ensemble des systèmes de domination, en affirmant haut et fort notre combat pour la liberté et l'émancipation individuelles et collectives.

 

Anne et Gilles (groupe de Montpellier)

 

1. Pour connaître situations et législations sur l'IVG de différents pays voir : la page « Droit de l'avortement » sur Wikipédia ainsi que l'article « L'avortement en Europe. Où sont les bonnes nouvelles ? » sur le site du Planning Familial

2. Voir à ce sujet l'article « Lutter contre la culture du traumatisme autour de l'IVG : un enjeu sociétal et politique » de Gaëlle-Marie Zimmermann, journaliste, auteure et chroniqueuse

3. À titre d'exemple, le 1er février 2014, à l’initiative du groupe de Montpellier de la CGA, plusieurs organisations ont appelé à manifester : près de 400 personnes ont bravé la pluie en solidarité avec les femmes espagnoles.  Voir l'appel à la manifestation