jeu 6 août 2015

PEÑA NIETO ¡YA BASTA! De la situation révolutionnaire au Mexique

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Les écoles normales et l'école d'Ayotzinapa

Les écoles Normales sont apparue dans les années 30 au Mexique. Universités non-mixtes, femmes ou hommes, elles ont pour but de former des élèves des communautés, souvent d'origine indigène, pour qu'ils puissent devenir ensuite maître∙sse∙s  au sein des communautés et participer à leurs développements. Ces écoles sont rattachées à la FECSUM, la fédération des étudiants paysans et socialistes du Mexique. Souvent très pauvres, les élèves sont très politisé∙e∙s et impliqué∙e∙s dans leurs communautés. Les étudiant∙e∙s peuvent apprendre ou pratiquer les différents dialectes utilisés dans les communautés afin de pouvoir enseigner au plus grand nombre. L'école normale d'Ayotzinapa, située dans l'état du Guerrero, dans la ville de Tixla Guerrero, est connue pour être un foyer de développement des mouvements sociaux. Les étudiant∙e∙s venu∙e∙s aussi des États proches (Oaxaca, Puebla, D.F. etc…) y sont très engagé∙e∙s politiquement et revendiquent leurs droits haut et fort. Des personnages importants des révoltes sociales, des militants et des leaders de groupes armés guérilleros (on peut citer Lucio Cabañas ou Genaro Vásquez Rojas) ont étudié à Ayotzinapa, ce qui a largement été réutilisé à mauvaise escient par la propagande gouvernementale pour réprimer violemment toute révolte sous couvert de protection.

Ayotzinapa est une école non-mixte de garçons, elle abrite 539 élèves, 39 professeurs et six agents d'entretiens. Depuis sa fondation en 1926, 88 générations de professeurs ont pu donner des cours à environ 40 000 000 élèves tout au long de leurs carrières. Le gouvernement mexicain tente depuis plusieurs années de limiter les possibilités d'enseignement dans les écoles normales, ne voyant pas d'un bon œil de tels foyers de développement d'un esprit critique envers leurs politiques capitalistes. Ainsi, aujourd'hui, il ne subventionne presque plus Ayotzinapa, l'école fonctionnant avec 35 pesos/jour par étudiant, c'est-à-dire 2€, pour la nourriture, les fournitures scolaires et les vêtements des élèves. Les étudiants descendent régulièrement dans les rues pour réclamer leur droit fondamental à l'éducation, dans des conditions dignes. Ils demandent l'amélioration de leurs conditions d'études, plus d'argent pour leur permettre d'étudier et de rénover les locaux de l'école, dans laquelle ils dorment, étudient et vivent. Ils défendent aussi les méthodes d'apprentissage, remises en cause par le gouvernement, les écoles normales ayant la particularité de mélanger apprentissage théorique et pratique, en particulier agricole, pour faciliter l'implication dans le développement et l'aide dans les communautés.

Les raisins de la révolte

Le point d'orgue des révoltes survient le 26 septembre dernier : quatre-vingts étudiants de l'École Normale Rurale d'Ayotzinapa, vont manifester contre la réforme de l'enseignement à Iguala. Ils tentaient de récolter des fonds afin de rejoindre le cortège de México qui s'apprêtait à commémorer le 48e anniversaire d'un massacre d'étudiant∙e∙s perpétré par le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel de nouveau au pouvoir en ces heures sombres) le 2 octobre 1968 dans la capitale mexicaine où 1500 manifestant∙e∙s n'ont jamais réapparu après les 29 minutes de fusillade incessante de l'armée sur la place Tlatelolco. Le 26 septembre, la manifestation dégénère à cause des actions violentes des forces de police. Le maire d'Iguala, José Luis Abarca, corrompu et soupçonné de lien avec le narcotrafic, tient à marquer le coup et les esprits des jeunes contestataires. Les bus de transport public que les manifestant∙e∙s avaient confisqués dans la soirée ont été pris pour cible par des policiers municipaux. Bilan : trois morts et vingt-cinq blessé∙e∙s. Les agents ont aussi attaqué un bus transportant les joueurs d'une équipe de football locale et un taxi, faisant trois victimes supplémentaires. Des témoins ont vu des dizaines d'étudiants se faire embarquer dans des camions de police fédérale (équivalent de la police nationale) et municipale. 57 étudiants sont portés disparus, 14 seulement réapparaîtront. Bien que 28 corps aient été découverts calcinés dans une fosse aux portes de la ville et que deux membres du cartel Guerrero Unido, qui auraient participé à l'enlèvement aux côtés des forces de police, affirment avoir tué 17 d'entre eux, l'identification formelle des corps reste à être prouvée et 43 étudiants sont toujours portés disparus. L'un d'entre eux a même été retrouvé, laissé pour mort, la peau et les yeux arrachés du visage. Après l'arrestation de 22 policiers, le cartel a menacé, s'ils n'étaient pas relâchés, de commencer «  par divulguer les noms des gens qui nous soutenaient au sein du gouvernement…la guerre a commencé : Guerreros Unidos ». Le maire d'Iguala, José Luis Abarca et sa femme Maria de Los Angeles Pine, avaient pris la fuite, craignant le cartel, ainsi que la colère des parents d'étudiants, venus attaquer la mairie à coup de cocktails molotov, deux jours après que le maire ait ordonné l'attaque des manifestants. Ils ont tous les deux été arrêtés et inculpés en novembre dernier.

Malgré la violence de leurs actes et la certitude quant à l'implication des instances policières et gouvernementales dans l'enlèvement et le massacre des étudiants, les sphères politiques tentent toujours de convaincre l'opinion publique que la situation actuelle est normale et résulte des conséquences de l'implication militante des étudiants. Ils tentent et réussissent à justifier leurs actes auprès de certain∙e∙s par la désinformation. Depuis lors, la lutte menée par les étudiants survivants et les pères et mères de famille afin d'exiger la réapparition en vie des 43 disparus s'est transformée en l'une des plus grandes et des plus radicales mobilisations que le Mexique ait connue durant ces dernières années. Elle symbolise le rejet de la situation d'impunité totale des militaires, de la police et des cartels de la drogue couverts et protégés par les autorités (près de 100 000 personnes ont été exécutées durant les dix dernières années et plus de 20 000 personnes sont recensées comme disparues, sans compter les nombreuses affaires de viols non résolues et impliquant souvent des militaires ou policiers).

«¡Vivos se los llevaron, vivos los queremos!» : Vivants ils nous les ont pris, vivants nous les voulons ! 

Depuis lors, les parents des disparus et les élèves de l'école d'Ayotzinapa n'ont eu de cesse de se battre pour retrouver la trace des 43 étudiants et ont appelé le mouvement social mexicain à rejeter totalement le processus électoral qui avait lieu le dimanche 7 juin, élections législatives et locales, au cours desquelles 500 députés, neuf gouverneurs et 900 conseils municipaux devaient être élus au Mexique. Appel visant à exprimer concrètement le rejet populaire de la corruption, de la répression et de l'exploitation mise en œuvre par toute la classe politique sur le pays et à mettre en place des conseils populaires afin que le peuple reprenne le contrôle de ses lieux de vie. D'importants mouvements de grèves se sont aussi déclarés dans différentes régions, le 17 mars, des dizaines de milliers d'ouvrier∙e∙s agricoles de Basse-Californie (50.000 grévistes selon une dépêche de l'Associated Press du 24 mars), même s'il n'y a pas de lien direct, cela montre bien le climat actuel des forces populaires au Mexique. 

Brûlons les urnes !

Dans la ville de Oaxaca, le syndicat des instituteurs CNTE a brûlé 13 000 bulletins de votes et les urnes devant un bureau de l'Institut National Electoral (I.N.E.). Dans la région et les États alentours (Guerrero, Oaxaca, Puebla, Chiapas…) ce sont des centaines de milliers de bulletins de votes qui ont été dérobés ou brûlés. « La dignité du peuple ne permettra pas que soient installées les urnes électorales, car nous font défaut 43 étudiants de la normale, parce que la justice n'a pas été rendue pour les personnes assassinées, parce que nous avons des prisonniers politiques, parce qu'il n'y a pas de démocratie, parce qu'aucun parti politique ne nous représente et parce que c'est l'I.N.E., au travers des élections, qui a mis au pouvoir des candidats politiques liés au narcotrafic », nous informait dans un communiqué le Conseil Populaire de Tixtla, le 31 mai dernier. En réaction, ce sont pas moins de 40 000 militaires et hommes de la police fédérale qui ont été déployés par le gouvernement de Enrique Peña Nieto dans les États d'Oaxaca (16 000), du Chiapas, du Guerrero et du Michoacan. Lors de manifestations de protestation, la répression a encore frappé fort, faisant énormémement de blessé∙e∙s, civil∙e∙s et étudiant∙e∙s étant toujours pris∙e∙s pour cible. Antonio Vivar Díaz, étudiant et militant, défini comme leader par la police pendant les affrontements, est ainsi assassiné par balles pour avoir osé protester. Le président mexicain (Enrique Peña Nieto) sera en visite en France le 14 Juillet, invité d'honneur de la fête nationale par Hollande. Au programme, entre autre la vente par la France d'une vingtaine d'hélicoptères militaires de transport de troupes et la négociation d'autres accords de vente militaire encore à confirmer. On note aussi la proposition de former de nouvelles unités de police mexicaines, selon un modèle issu de la gendarmerie française, au vu de notre efficacité à traiter les problèmes de terrorisme… Or, selon la Position Commune que la France a adopté avec les pays européens en matière d'exportation d'armements, « les États membres refusent l'autorisation d'exportation s'il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l'exportation est envisagée servent à la répression interne ». Le document est signé de la main de Bernard Kouchner en 2008, alors qu'il était ministre des Affaires Etrangères de la France qui assurait alors la présidence du Conseil européen. Sans compter que les États européens sont supposés faire preuve « d'une prudence toute particulière en ce qui concerne la délivrance d'autorisations aux pays où de graves violations des droits de l'homme ont été constatées par les organismes compétents des Nations Unies (…) », ce qui est précisément le cas avec le Mexique. Sur le papier, toutes les conditions sont donc réunies pour une suspension des exportations d'armes au Mexique.

 Nous tenons à marquer notre soutien à toutes les personnes en luttes pour leurs droits au Mexique, contre l'impérialisme, le capitalisme et la toute puissance des états et classes politiques corrompus. Justice pour Ayotzinapa ! Justice pour tous les crimes d'États ! ■

- Pierre et Bastien, Groupe de Lyon