dim 12 janvier 2014

Nucléaire : l'industrie du futur qui appartient au passé

IAL

Alors qu’EDF et AREVA ont annoncé ce 21 octobre, la construction de 2 nouveaux réacteurs de troisième génération EPR1 en Angleterre, que deux autres EPR sont en construction en Chine depuis 2007 et que celui de Flamanville est en chantier, c'est un silence assourdissant qui plane sur les suites de la plus grande catastrophe nucléaire mondiale : Fukushima. Les grandes promesses électorales de « transition énergétique » seront bien difficile à honorer avec le seul démantèlement de la centrale de Fessenheim. Voici un état des lieux de ce qu'implique tant au niveau sanitaire, environnemental, que politique l’énergie nucléaire.

Risque radioactif : de quoi parle-t-on ?

Depuis plusieurs années déjà, de nombreux travaux scientifiques indépendants sur les effets de la radioactivité dans la région de Tchernobyl convergent vers le pire des scénarios sanitaires que l'on pouvait craindre. En effet, la particularité du danger radioactif est désormais clairement démontrée : les conséquences d'un accident nucléaire se font encore sentir bien des années après l'accident. Autrement dit, des personnes nées dans la région plusieurs décennies après l'accident de 1986 en payent encore les conséquences. Pas besoin d'être physicien nucléaire pour comprendre que les taux anormalement élevés de pathologies cardiaques, de malformations et autres cancers qui touchent les enfants de la région encore aujourd'hui en 2014 sont dus à l'explosion de la centrale. Pourtant, il est vrai que c'est là une corrélation très difficile à établir scientifiquement autrement qu'en développant des modèles mathématiques complexes, et donc forcément sujets à controverse. Et c'est sur cette difficulté méthodologique que s'appuie l'OMS ou encore l'AIEA2 pour refuser de considérer les malades d'aujourd'hui comme des victimes de la catastrophe nucléaire d'hier...

Les accidents nucléaires continuent donc à faire des victimes bien après leur survenue, reste à savoir pourquoi. La réponse à cette question cruciale est désormais scientifiquement établie : en effet, les recherches menées sur la faune de la région de Tchernobyl ont montré que, depuis 1986, les rongeurs et les poissons étaient de plus en plus malades de génération en génération. Nous savons que cette dégénérescence intergénérationnelle est l'effet d'une dégradation cumulative du patrimoine génétique. Ainsi, la généticienne Rosa Goncharova, de l'Institut de Génétique et de Cytologie, Académie Nationale des Sciences de Bélarus, écrivait déjà en 1996 dans un rapport à propos des rongeurs que « la fréquence des mutations [génétiques] continue à croître dans les générations successives au-delà de la 10ème génération bien que la charge incorporée ait diminué depuis 1991 ». En d'autres termes, le patrimoine génétique de l'espèce a bien été détérioré intrinsèquement, de telle sorte que les pathologies génétiques se sont autonomisées par rapport à l'exposition aux radiations.

La généticienne a donc ensuite « décalqué » ses travaux sur les êtres humains pour montrer, à l'instar de nombreuses autres études de génétique humaines réalisées depuis, que les pathologies d'origines génétiques vont grandissant également et que « l'augmentation de la morbidité des habitants vivant dans les régions contaminées par les radionucléides est la conséquence de l'irradiation chronique par de faibles doses de radiations ».

Aujourd'hui au Japon, les recherches qui mettent à jour des mutations génétiques dans la faune et la flore se multiplient et des chercheurs ont réussi à démontrer que des malformations de papillons étaient directement imputables à l'explosion de la centrale de Fukushima.

Bref, aujourd'hui le doute n'est plus permis : l'énergie nucléaire expose tout l'écosystème et donc l'humanité à des risques sanitaires tellement graves qu'ils sont inimaginables ne serait-ce qu'à moyen terme. Vertigineux !

La philosophie du risque d'accident chez les pro-nucléaires : une approche religieuse

« Fukushima c'est un tsunami, je n'avais pas conscience avant de venir ici que la Loire était en risque de tsunami immédiat sur la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux, à moins que Fessenheim en Alsace soit sous la menace d'un tsunami venant du Rhin. » Voilà comment Sarkozy ramassait sa position sur le nucléaire en 2012. Cette citation est tout à fait symptomatique de l'aveuglement et de la naïveté (réels ou feints) des partisan·e·s du nucléaire. La principale astuce de ce genre de propos est d'évacuer toute une série de contre-arguments en ramenant tout l'enjeu à la question climatique et environnementale, et encore, en la réduisant elle-même à un seul risque effectivement impossible en Alsace : le tsunami. Pourtant, le raisonnement à tenir est simple : à Fukushima, région du monde où le risque de raz de marée est important, la conception de la centrale avait précisément pris en compte ce risque. Hors, l'accident montre que même dans des régions sujettes à certains risques climatiques bien connus, l’incertitude reste toujours maîtresse des projets humains.

Lors de la grande tempête qui a traversé la France en 1999, un mini raz-de-marée a frappé la centrale du Blayais en Gironde. La hauteur des digues de protection ayant été fixée en fonction des enregistrements météorologiques connus et anticipés dans la région, s'est avérée insuffisante pour empêcher l'eau d'envahir la centrale, inonder la salle du réacteur, arrêter le système de refroidissement, et mettre en panne le premier système de refroidissement de sécurité avant que le deuxième système de secours ne relance le refroidissement. Ce jour-là, la préfecture en apprenant la situation par téléphone se tenait prête à évacuer la ville de Bordeaux. La plus grande catastrophe nucléaire française a été évitée de justesse en 1999, et personne ou presque ne le sait...

Par ailleurs, les centaines de kilos de plutonium pur qui transitent chaque semaine sur les autoroutes illustre tout a fait la foi irrationnelle en l'atome et le déni de sa dangerosité.

Mais cela n'est rien en comparaison du risque d'instabilité géopolitique. Personne ne peut dire ce que sera la situation politique et militaire d'une région donnée du monde dans 30 ans. Et ça vaut aussi pour l'Alsace.

Les catastrophes nucléaires ne finissent jamais...

La catastrophe de Tchernobyl n'est pas finie loin de là. Le premier sarcophage construit à la hâte en 1986 par quelques 600 000 (!) liquidateurs et qui était censé tenir un siècle présentait déjà des fissures importantes au bout de 25 ans. Aujourd'hui, un nouveau sarcophage encore plus imposant est en cours de construction... Puis, dans quelques décennies, il faudra encore en construire un autre par-dessus et ainsi de suite pendant des siècles !

A Fukushima, rien n'est réglé, et rien ne le sera jamais non plus. Non seulement le pire menace encore (si la piscine n°4 remplie de combustible hautement radioactif et déjà à l'état de ruines s'effondre, nous devons nous attendre à une dangereuse émission de radiations dans tout l'hémisphère nord), mais encore il est clair que le Japon, et en définitive l'humanité tout entière, devront gérer toutes les conséquences de cet accident pendant des siècles.

Avec les réacteurs actuels (et encore plus avec les tout derniers modèles), une seule explosion peut avoir de graves conséquences sur toutes les formes de vie d'un continent entier ! Et nous avons aujourd'hui 58 bombes nucléaires « civiles » potentielles de ce type rien qu'en France.

Les déchets ou la poussière (radioactive) sous le tapis

Prenons un peu de recul : si l’Égypte antique avait utilisé l'énergie nucléaire pour s'éclairer et se chauffer, nous devrions encore aujourd'hui gérer ses déchets nucléaires. Qu'en est-il en 2010 ? L'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) comptabilisait déjà 1 320 000 m³ de déchets radioactifs, tout en reconnaissant que ce chiffre ne tient pas compte d'un certain nombre de déchets qu'elle considère comme « anciens », c'est à dire produits entre 1930 et 1969 (on peut s'interroger quant à l'adjectif « anciens » au vu de la durée de vie des produits). Elle a soustrait 14 200 m³ de déchets immergés dans l'océan Atlantique jusqu'en 69 et 3 200 m³ liés aux essais nucléaires dans le Pacifique entre 67 et 82, ainsi que 50 millions de tonnes de déchets issus des mines d'uranium sur le sol français. Ce chiffre de 1,3 millions représente donc uniquement la production de 45 ans d'industrie nucléaire. Enfin, cette agence reconnaît que pour 3 600 m³ de déchets, il n'y a toujours pas de filière de retraitement : ils sont donc stockés sur les sites de production. Accepter de générer des déchets radioactifs d'une durée de vie de plusieurs milliers d'années pour produire de l'électricité pendant 1 an relève de la folie furieuse. Aucun géologue ne peut affirmer avec certitude qu'un site d'enfouissement ne présentera jamais aucun risque d'exposition aux radionucléides pour l'environnement. Ceux qui disent le contraire travaillent presque toujours pour l'industrie nucléaire !

Nucléaire et mensonges d’État

L'industrie nucléaire, qu'elle soit civile ou militaire, est un catalyseur exceptionnel de mensonges d’États. D'abord, les autorités s'obstinent à sous-estimer les bilans humains de toutes les catastrophes au fur et à mesure qu'elles se produisent. A ce jour, par exemple, l'OMS n'attribue que 59 morts à la catastrophe de Tchernobyl alors que l'organisation « Médecins pour la prévention de la guerre nucléaire » (IPPNW) parle de 67 000 décès survenus entre 1990 et 2004.

Mensonges encore, les motifs de la guerre au Mali cette année. Les peuples opprimés ne manquent pas à travers la planète. Pourquoi donc l’État français s'est-t-il pris soudain d'affection pour le peuple malien ? La présence de nombreux gisements d'uranium exploités par Areva au Mali ne laisse guère de doutes sur la manœuvre néocoloniale.

Mensonge encore sur le prix du nucléaire qui ne tient pas compte des frais de gestion des déchets multiséculaires, ni de démantèlement des vieux réacteurs (qu'on se sait même pas démanteler d'ailleurs !). Il faut admettre qu'estimer des coûts de gestion à l'échelle de plusieurs millénaires n'est pas évident...

Mensonges sur le nombre réels d'incidents et d'accidents nucléaires. Il existe bien une échelle de gradation établie par l'AIEA : l'échelle INES, mais celle-ci ne s'applique qu'aux événements civils ! Elle ne s'applique pas au nucléaire militaire, ni aux faits de guerre et de terrorisme. Ajoutez à cela que certains États ne communiquent pas sur les accidents nucléaires, et que d'autres sont classés secret défense.

Mensonge en ce qui concerne l'existence d'un débat public. En France, l’État décide d'abord et fait semblant de consulter ensuite ! Le débat sur le nucléaire a toujours eu lieu après coup, le Grenelle de l'environnement a même réussi la prouesse de l'esquiver complètement. Et Pourtant, dès les années 60, des centaines de chercheurs se sont mobilisé-e-s contre le nucléaire ! Certain-e-s en agissant de la sorte ont par la suite été sournoisement mis-e-s à l'écart ou « utilisé·e·s » afin de faire croire qu'un débat existait au niveau national.

Nucléaire et capitalisme: imposons la sortie !

Malgré tout ça, à l'échelle internationale, les centrales se multiplient. Notamment, dans des États particulièrement instables politiquement... C'est que chaque bourgeoisie nationale veut s'assurer un accès à l'électricité un peu moins cher pour satisfaire ses appétits de profits à court terme. Cette réalisation de profit n'est possible qu'en faisant payer aux populations le prix des démantèlements et de la gestion des catastrophes. En parallèle, pour chaque État, développer une industrie nucléaire civile c'est se donner les moyens technologiques d'acquérir l'arme atomique, car sur le plan technique, la première est une base nécessaire à la seconde.

Autant de considérations complètement étrangères à l'intérêt des peuples. Nous devons donc construire des mouvements populaires pour forcer nos États respectifs à abandonner toute forme d'énergie nucléaire. Dans le cas contraire, cette industrie va continuer à proliférer (il reste beaucoup de place hors du Japon, de l'Allemagne ou de l'Italie) et à semer partout des bombes à retardements que ce soit sous forme de réacteurs ou de sites de stockage...

 

 

Groupe de Clermont-Ferrand

 

 

1. EPR : European Pressurized Reactor

2. AIEA : Agence Internationale de l’Énergie Atomique

 

 

Sources :

 

Mutations génétiques :

 

http://www.dissident-media.org/infonucleaire/conseq_en_belarus.htm

 

http://www.france24.com/fr/20120815-japon-Fukushima-papillons-mutants-dangers-radioactivite-inquietudes-homme-radiation-nucleaire

 

Évacuation de Bordeaux envisagée en 1999 :

 

http://www.lejdc.fr/nievre/actualite/departement/nievre-local/2011/07/02/nucleaire-en-1999-l-evacuation-de-bordeaux-avait-ete-envisagee-raconte-yann-arthus-bertrand-video_1101240.html

 

Gestion des déchets :

 

http://www.andra.fr/pages/fr/menu1/les-dechets-radioactifs/les-volumes-de-dechets-11.html

 

• Nucléaire : c'est par où la sortie ? Les dossiers du « canard », n°121 - octobre 2011.