jeu 6 novembre 2014

Le travail social : entre contraintes étatiques et émancipation sociale

IAL

On l’évoquait dans un précédent article sur le travail social: la loi Fioraso a bien eu les conséquences attendues. L’étendue de la gratification des stages de plus de deux mois conduits de fait à une raréfaction des terrains de stage pour les étudiant·e·s en travail social, car les structures manquent de moyens pour accueillir des stagiaires gratifiables.
Voilà le décor planté. Maintenant, à quoi sert un·e travailleur·s·e social·e ? Pour apporter des éléments de réponse libertaires, on expliquera, dans un premier temps, dans quelle mesure on s’oppose à l’action de l’État dans le champ social. Dans un second temps, on analysera l’action des travailleur·se·s sociaux·ales.

Un système étatique séduisant, mais à rejeter

L’État intervient dans différents domaines du champ social et médico-social comme le handicap, le logement, la lutte contre la pauvreté, contre l’exclusion... Prenons comme porte d’entrée la question de la pauvreté, processus complexe qu’on ne détaillera pas ici, car ce n’est pas le sujet de notre analyse. Même si on considère de manière simple que la pauvreté résulte des dysfonctionnements de la société1, nous ne souhaitons pas voir l’État jouer un quelconque rôle dans la lutte contre la pauvreté. Cette prise de position peut choquer en ce qu’elle paraît (ultra) libérale; or nous ne sommes pas libéraux·ales. En effet le libéralisme vise à limiter l’action de l’État, notamment dans le domaine économique. Mais si nous contestons l’intervention de l’État, c’est parce que nous sommes contre l’existence même de l’État. Précisons maintenant que nous ne nous opposons pas à l’augmentation du RSA ou du SMIC ni à la création de places supplémentaires en foyer d’hébergement. Ces mesures prises par l’État (l’État lui-même ou les institutions décentralisées comme les régions, départements...) nous semblent justes, car elles vont dans le sens d’un mieux-être des personnes et sont source de progrès social. Nous nous reconnaissons dans les revendications de ce type. Toutefois elles ne sont pas suffisantes et ne constituent pas une fin en soi. Les petites avancées sociales doivent être utilisées pour accroître la conscience du monde dans lequel on vit, pour accroître la conscience de classe (le sentiment d’appartenir à une classe sociale dépossédée, dominée par la classe sociale bourgeoise propriétaire des moyens de production et de distribution), et favoriser l’émergence d’idées et de pratiques révolutionnaires. Il s’agit en effet de s’organiser afin de mettre à bas le système inégalitaire bourgeois dans lequel nous vivons et construire une société libertaire et égalitaire fonctionnant par et pour toute personne qui prend part à celle-ci.
Pour revenir aux avancées sociales, elles ne sont pas une fin en soi, car le risque serait alors de courir sans fin et sans but atteignable. Par exemple, revendiquer une augmentation de salaire permet de faire face aux coûts et à leur augmentation dans divers domaines (alimentation, santé, logement...). Mais si le salaire augmente et que les prix continuent d’augmenter, alors il faut encore une augmentation du salaire, qui sera suivie d’une augmentation des prix à laquelle il faudra remédier par une nouvelle augmentation du salaire... Cette course sans fin est donc inefficace sur le plan économique, et dangereuse sur le plan social: occupé·e·s à courir on pense moins ou on ne pense même plus du tout à bâtir une société juste.
C’est pourquoi selon nous toute revendication doit être reliée au désir de changement révolutionnaire. Nous nous battons pour obtenir ou plutôt arracher des avancées sociales (actuellement il s’agit plus de lutter pour conserver les acquis), mais nous ne nous satisfaisons pas du système étatique actuel.
Le but de cet article n’étant pas d’expliquer notre positionnement idéologique antiétatique, nous irons vite sur ce point. En gros, l’État est un ensemble d’institutions, de services permettant de gouverner un pays (une entité territoriale). C’est un mode d’organisation de la société. C’est l’État qui prend les décisions politiques. Or, une des caractéristiques de l’État c’est d’être incarné par seulement quelques personnes. Tout le monde ne peut donc pas participer à l’organisation de la vie sociale. L’État c’est l’élitisme et l’autorité, deux principes auxquels on s’oppose. Voilà pourquoi nous pensons que l’État n’est pas indispensable et que l’on peut très bien s’organiser sans lui.

Mieux vivre pour mieux lutter

Sur le terrain, l’État a besoin de relais. D’où l’existence de travailleurs sociaux et travailleuses sociales (TS). Le rôle des TS est ambigu. Pour ce qui suit on part du principe qu’un ou une TS est honnête et s’efforce constamment d’aider les personnes rencontrant des difficultés (en réalité c’est malheureusement faux).
L’écoute est une action fondamentale de la ou du TS. C’est une qualité rare aujourd’hui, notamment parce que le système capitaliste n’a que faire des états d’âme des individus. Pourtant, ce qui est paradoxal, c’est que l’individu est constamment vanté, mis en avant. L’individualisme est une caractéristique du capitalisme. Ce système flatte la recherche du bonheur personnel, la réussite dans tout domaine (surtout professionnel avec la fameuse carrière, et sentimental). Il faut être le ou la meilleur·e partout où c’est possible, car toute personne est en compétition avec toutes les autres. C’est justement cet esprit de compétition qui nous éloigne les un·e·s des autres. Les moins aptes et les moins formaté·e·s pour concourir se retrouvent à la marge avec celles et ceux qui refusent de jouer le jeu du toutes et tous contre toutes et tous. On comprend bien que l’écoute ne soit pas un atout dans une organisation sociale sélective et élitiste. La distinction dominant·e·s /dominé·e·s rend non nécessaire le fait de porter attention aux membres de la société. Or les TS doivent faire preuve d’écoute, car la plupart des personnes qu’ils et elles rencontrent en manquent cruellement pour partager ce qu’ils et elles vivent quotidiennement ou momentanément. De plus la démarche - véritable - d’écoute traduit la volonté de prendre en compte l’autre, de reconnaître cet·te autre comme une partie d’un tout, une partie égale à toutes les autres parties du tout.
Le ou la TS permet aussi l’accès aux droits. Les luttes sociales et la volonté de l’État de préserver une certaine paix sociale, voire une «équité» dans certains cas, ont permis d’obtenir des droits, c’est-à-dire la possibilité de bénéficier de certains dispositifs légaux en fonction de notre situation personnelle. Par exemple la couverture maladie universelle, les indemnités journalières, de chômage, les allocations liées au logement, au handicap... Or pour bénéficier de ces droits il faut les faire valoir, les réclamer, et le rôle des TS est d’apporter une aide aux personnes qui en ont besoin pour accéder effectivement aux droits. Ce n’est pas inutile cependant de rappeler que les critères permettant de déterminer si une personne peut avoir accès à un droit sont imparfaits. Juste une illustration_: qu’est-ce qui différencie une personne ayant des ressources financières au-dessous d’un certain niveau d’une autre personne dont les ressources dépassent de peu ce niveau ? Rien, mais la seconde n’aura pas droit à un coup de pouce parce que ses ressources sont supérieures au plafond en dessous duquel une aide est possible. Elle «gagne trop», tant pis pour elle !
Par une écoute et un accès aux droits, mais aussi par un accompagnement quotidien avec en ligne de mire une plus grande autonomie, les TS apportent un mieux-être aux personnes. Il ne s’agit pas pour elles et eux de s’en vanter, mais ils et elles peuvent être satisfait·e·s d’avoir une utilité sociale indéniable.

Agir pour la paix sociale ?

À côté des aspects positifs de l’action des TS, on en trouve des négatifs ou des écueils à éviter. Un·e TS est évidemment un· supplétif·ve de l’État. L’État adopte des dispositifs sociaux qui constituent des outils de travail pour le ou la TS. Ceux et celles-ci sont chargé·e·s de les appliquer, de faire rentrer les personnes dans ces dispositifs. Il n’y a pas grand mal à cela, sauf qu’il s’agit de saupoudrage. Un saupoudrage bien souvent salutaire, mais permettant aussi d’obtenir la paix sociale. Malgré elles et eux, les TS sont actrices et acteurs de cette paix sociale. La paix sociale, c’est lorsque le peuple n’ouvre pas sa gueule, ne revendique pas, ne se révolte pas face à ses conditions de vie. L’effet pervers de cette neige éphémère d’aides sociales, quand elle veut bien tomber, c’est d’instiller à chacun·e la satisfaction de sa (basse) condition au détriment d’un changement social global.

 

Groupe de la Haute-Savoie