dim 12 janvier 2014

Grèce : dernières nouvelles du laboratoire de la crise sociale

IAL

Depuis quelques années, le système capitaliste est entré dans ce qu'il convient d'appeler une crise d'adaptation. Rares sont celles et ceux qui croient encore que ce système s'effondrera un jour de lui-même, naturellement. S'il passe cette période de crise avec succès (on ne lui souhaite pas !), il est probable que de nouveaux arrangements internationaux aient lieu, que certaines classes dominantes perdent du pouvoir et que d'autres, notamment celles des pays dits « émergents », en gagnent. Quelque soit la façon dont les cartes seront redistribuées, il est certain que nous n'y gagnerons pas au change. Pour nous, pour toutes les personnes qui étaient déjà exploitées, dominées, opprimées avant cette crise, il n'y aucun avenir meilleur possible dans ce système.

Ces dernières années, la Grèce est devenu l'un des terrains de jeu favoris des classes dominantes. Elles y expérimentent les mesures qui viendront frapper ensuite les peuples des autres pays européens. Loin d'être à l'abri, la France est l'un des prochains pays sur la liste. Comprendre la situation en Grèce est donc un enjeu de taille pour tou·te·s celles et ceux qui veulent renverser le système qui nous tue à petit feu. Depuis 2010, le pays est passé sous la coupe des décideurs internationaux, c'est-à-dire du FMI et de l'Union Européenne, contrôlés par les grandes puissances économiques et politiques (USA, Japon, Allemagne, Angleterre, France...). Sous prétexte de prêter de l'argent, ils imposent des ensembles de mesures (mémorandum) antisociales : licenciements, baisse des salaires et de la redistribution (assurance maladie, retraites, chômage...), privatisations, hausses des impôts et taxes inégales (TVA notamment), augmentation de la durée de cotisations, déréglementation du travail... A l'heure où le travail le dimanche fait débat en France, la Grèce vient par exemple d'obliger les magasins à ouvrir le dimanche (et donc les salarié·e·s d'être disponible toute la semaine pour leur patron).

Cette cure d'austérité est menée de concert par la « gauche » (PASOK, le même genre que notre PS) et la droite (Nea Dimokratia), qui ont formé depuis plus d'un an une coalition. En Grèce, le jeu est clair : tout le monde sait désormais que le PASOK n'a plus de socialiste que le nom. Quand on pense que Samaras (actuel chef du gouvernement, membre de Nea Dimokratia) était fasciste dans sa jeunesse et que le PASOK était, dans ces premières années, un parti très à gauche, on voit bien jusqu'où le jeu électoral peut pousser l'absurdité pour l'intérêt personnel et partisan d'une petite minorité de dirigeants !

Par conséquent, les lignes politiques bougent : alors que la gauche réformiste n'est plus qu'un fantôme enterré sous la coalition actuelle, le fascisme gagne du terrain sur un discours anti-système et raciste et Siriza, principale force de la gauche radicale, essaie d'avoir l'air présentable. Tout en maintenant une ligne anti-austérité qui fait son succès, le parti de Tsipras prend la grosse tête depuis les élections de 2012 (27%), se croit bientôt au gouvernement et adoucit de fait son discours pour conquérir quelques précieux pourcentages supplémentaires, qui lui permettraient de former un gouvernement1.

En attendant, pendant que les politiques jouent le jeu électoral et font leur compte d'apothicaire, la situation sociale se dégrade toujours un peu plus. 30% de chômage, plus de 50% chez les jeunes (chiffres officiels), baisses drastiques des salaires et des allocations chômage (360 euros / mois pendant un an, pour les plus chanceux, après c'est la rue), disparition du salaire minimum et du peu de protection qui existait jusque là. Dans les hôpitaux, on doit amener soi-même les médicaments nécessaires aux soins et la revente au marché noir commence à faire recette. Dans les facs et dans l'éducation, on continue de supprimer des postes et de baisser les salaires. Ainsi, des grèves dans l'administration des universités ont commencé depuis l'année précédente2. À Athènes, la situation est telle que, par manque de budget, aucun·e nouvel·le élève n'a été inscrit·e pour le moment et les cours n'ont pour l'instant pas encore commencé.

ERT : une lucarne d'imagination vers une télévision socialisée

Parmi les nombreux coups d'éclat du gouvernement fantoche qui applique les rêves des décideurs de la Troïka (UE-FMI), il y a eu la fermeture de la télévision et de la radio d’État, ERT. Le 11 juin à midi, Samaras faisait son annonce et le soir même, black out ! Mais c'était bien sûr sans compter sur la réaction des journalistes, des technicien·ne·s et de la population qui se sont mobilisé·e·s et ont fait vivre pendant quelques jours une télévision socialisée, autogérée par les travailleur·se·s et les usager·e·s. Rapidement, sous l'influence des journalistes du PASOK radicalisé·e·s (après leur licenciement, mieux vaut tard que jamais !), la situation s'est normalisée et la part des soutiens dans la prise de décision a diminué puis disparu. Si l'on peut critiquer cette évolution de la lutte (c'est la raison pour laquelle les groupes anarchistes se sont retirés de la lutte), il faut quand même saluer la détermination des travailleur·se·s de la télévision qui occupent les locaux jours et nuits depuis plus de cinq mois et font vivre des programmes de résistance, des reportages sur les luttes et les alternatives au capitalisme et fournissent un vrai travail d'information et d'investigation critique, au service de la population et des luttes. Ce n'est bien sûr pas sans embûche, d'autant que des tendances idéologiques très différentes cohabitent chez les travailleur·se·s (du PASOK radicalisé aux anarchistes) et recoupent des tensions de classe latentes (les technicien·ne·s sont clairement plus radicales et radicaux que les journalistes, dont beaucoup ont été placé·e·s par le PASOK ces dernières années). Malgré tout, face à la répression et à la difficulté de la situation, l'unité se maintient et des gens continuent de se bagarrer au quotidien contre l’État et contre celles et ceux qui veulent imposer leur vision des choses. Soutiens et travailleur·se·s fraternisent dans un hall devenu lieu de sociabilité, d'échange et de formation politique et la lutte apporte de la joie de vivre à celles et ceux qui la fréquentent. Comme dit l'un des travailleurs à un collègue qui me demandait si Hollande avait disparu parce qu'on ne voyait plus sa gueule à la télé : « Si Hollande savait ce qu'on était en train de faire, il reviendrait pour nous demander plus d'argent ! ». Signe que tout le monde a bien compris ici qu'il ne s'agit pas de redresser la situation économique du pays mais bien de presser les travailleur·se·s jusqu'à la dernière goutte.

Cette lutte est un défi lancé à la face de l’État. En occupant des locaux qui lui appartiennent, en utilisant le matériel de la télévision publique pour transmettre des paroles dissidentes, les travailleur·se·s montrent à quel point la structure étatique est nuisible. Samaras, chef du gouvernement, en est bien conscient et cherche à faire passer les travailleur·se·s en lutte pour de dangereux terroristes. Il déclare à leur propos que « l’État ne sera pas pas l'otage des syndicalistes »... Alors, qu'en réalité, c'est bien le gouvernement et la Troïka, défenseurs du capitalisme, qui terrorisent la majorité de la population au quotidien ! D'ailleurs, ce sont les mêmes qui ont envoyé leurs flics pour reprendre les locaux d'Athènes. L'objectif est d'y installer une nouvelle chaîne publique (qui remplace la radio et les trois chaînes de télévision), bien docile, qui embauche sur des contrats de deux mois des ancien·ne·s salarié·e·s d'ERT, à 550 euros / mois... Et il faudrait en plus les en remercier ! Ici, à Thessalonique, à l'heure de boucler cet article, on attend encore leur venue et on s'y prépare mais il ne fait aucun doute qu'ils viendront prochainement, pour tenter de faire taire la résistance, comme ils le font partout ailleurs.

Répression, violences de rue et élections : les trois têtes du monstre fasciste

A ce sujet, les mois à venir ne promettent d'ailleurs rien de bon. Toute la gauche (de Siriza aux libertaires) est d'accord pour dire que l’État mène actuellement une véritable guerre contre le mouvement anarchiste. Plusieurs dizaines de nos compagnons (et quelques compagnes) ont été emprisonné·e·s pendant les deux dernières années, sur des motifs bidons. Les murs de la ville sont tapissés de tags de soutiens aux anarchistes qui commencent des grèves de la faim pour protester contre leurs (conditions d') enfermements et les événements de soutien se multiplient. Les prisons sont tellement pleines de nos camarades que lorsque les fachos doivent passer quelques semaines en préventive, on les met dans des cellules et des établissements à part, de peur que les révolutionnaires emprisonné·e·s et leurs allié·e·s ne leur fassent la peau ! Si cela peut nous faire sourire dans un premier temps, cela ne doit pas faire oublier que la répression contre les squats et les centres sociaux s'intensifie, au point que la plupart des occupations n'hébergent plus d'habitant·e·s de façon pérenne, de peur que de nouveaux camarades se retrouvent arrêté·e·s si la police débarque.

La montée du fascisme a donc bien trois visages : celui des élections et des sondages que l'on nous rabâche, celui de la rue et celui de l’État et de son bras armé. Depuis l'assassinat de Pavlos Fissas, syndicaliste au Pirée et rappeur antifasciste, le 18 septembre dernier3, la tension est palpable. Tout le monde sait que la police et Aube Dorée ne sont pas seulement en collusion, ils sont bien souvent les deux uniformes des mêmes acteurs. Le mouvement antifasciste ne s'y trompe pas quand il dit : « Prenez garde ! Prenez garde ! Aube Dorée en uniforme ! ».

Alors quand, fin octobre, deux fascistes sont abattus à l'arme à feu dans leurs locaux dans la banlieue d'Athènes, beaucoup y voient une provocation, d'autant que personne ne revendique l'action4. Si on ne pleure pas la mort des deux nazillons, il parait clair que cette situation est une aubaine pour Aube Dorée, qui joue les victimes et les partis-modèles, et pour l’État, qui promet une « lutte sans pitié contre la violence dans le pays »... Comme si c'était le problème prioritaire en Grèce ! Il promet pour les semaines qui viennent de nouvelles mesures, dont on connaît déjà les recettes : arrestations arbitraires, destructions des centres sociaux et des médias anarchistes, augmentation de la répression contre tou·te·s celles et ceux qui osent encore lutter.

Contre l'atomisation de la vie sociale : renforcer et coordonner notre classe, préparer l'avenir

Il y aurait énormément à dire sur la situation sociale et politique et deux pages ne sauraient suffire. Loin du spectaculaire que recherchent les médias bourgeois, la crise est avant tout vécue dans les petits gestes du quotidien, dans toutes les petites choses qui font ce qu'on appelle « le confort de vie ». Par exemple, l'un de effets pernicieux et invisibles, c'est la privation du café : on refuse de plus en plus de sortir boire un verre. Ça n'a l'air de rien mais dans une société où la vie sociale ne se fait presque qu'à l'extérieur du domicile, cette privation signifie avant tout la mort sociale de l'individu. Heureusement, des structures de solidarité (souvent politiques) ont vu le jour dans l'urgence, pour pallier aux besoins du quotidien : fournir un repas chaud, des vêtements, rétablir l'électricité coupée, fournir des soins médicaux et des médicaments sans avoir à verser les 5 euros de franchise. L'enjeu pour les révolutionnaires est aujourd'hui, alors que le temps vient à manquer, de renforcer ces structures, de les coordonner depuis la base et de redonner à ce mouvement social riche des perspectives politiques réelles, au-delà de l'attentisme et de l'illusion électoraliste portée par Siriza. De cette manière, il est possible d'envisager une réaction efficace lors d'une prochaine étincelle à venir et un passage réussie à une situation révolutionnaire, seul véritable espoir pour les classes dominé·e·s.

La leçon que nous pouvons en tirer, pour la France, me parait un peu différente. En effet, nos structures de solidarité politique sont pour le moment nettement moins développées et influentes qu'en Grèce. Si notre culture de l'organisation est plus forte que dans les mouvements anarchistes grecs, elle ne saurait suffire à faire face de façon efficace, « dans les premiers mois », à une offensive telle que la Grèce l'a connue. Il nous faut donc à tout prix développer des organisations de base, autour des besoins concrets qui se font jour dans notre camp social (logement, nourriture, transports, conditions de travail, santé...), qui seront les piliers d'une transformation sociale révolutionnaire et d'une ré-organisation de la société sur des bases libertaires et égalitaires, c'est-à-dire débarrassée des chefs et des profiteurs qui nous exploitent.

 

 

Guillaume, groupe de la Région Parisienne

 

 

1. En effet, la première force aux élections législatives empoche 50 sièges supplémentaires. C'est cette légère entorse à la règle de la proportionnelle qui permet à Nea Dimokratia de se maintenir encore au pouvoir. Siriza en réclame la fin mais, en attendant, les plus stratèges savent bien que si Siriza conquiert ce leadership électoral, le parti aura bien besoin de ce coup de pouce pour former un gouvernement.

2. Le numéro de Z sur Thessalonique (février 2013) évoque cette situation, parmi plein d'autres. C'est à lire !!! www.zite.fr

3. Pour plus d'informations et d'explications sur les raisons qui ont pu faire de Pavlos une cible pour les fascistes, on pourra lire un article de Libération, sentimentaliste mais bien mieux documenté que le reste : http://www.liberation.fr/monde/2013/10/25/grece-aube-doree-contre-enquete-sur-un-assassinat_942403

4. En général, lorsqu'une action un peu spectaculaire (incendies de locaux, braquage de banques et même assassinat) est réalisée par un groupe révolutionnaire, un communiqué de revendication est rendu public peu de temps après sur les médias anarchistes (Indymedia Athènes, par exemple). Même, quand des camarades sont arrêtés par la police et jugés, ils reconnaissent souvent leurs actes et déclarent l'institution judiciaire illégitime pour juger leurs actions. Ainsi, quelques mois après le meurtre d'Alexis en décembre 2008, un groupe appelé « La Secte des révolutionnaires » revendiquait l'assassinat, en réponse, d'un policier.