ven 6 décembre 2013

Féminisme et antifascisme

CGA

 

La lutte antifasciste consiste à lutter contre les groupes et mouvements fascistes, et leurs idéologies nationalistes, racistes et xénophobes. Là-dessus, tout le monde s'accorde. Néanmoins, il est au minimum une composante de l'idéologie fasciste pour laquelle la réponse antifasciste semble encore à construire : l'oppression des femmes.

Car sans surprise, les idéologies fascistes donnent une place bien définie aux femmes et s'occupent de leur devenir. Au centre des valeurs défendues, la famille sert d'argumentaire favori pour établir les inégalités entre les hommes et les femmes. Basée sur un schéma hétérosexuel et patriarcal, la famille version fasciste assigne les femmes (« la femme ») aux fonctions de procréatrice, de mère, et de ménagère, assurant également le « repos du guerrier » en assouvissant ses désirs sexuels. Rien de ce qui constitue le féminisme et ses luttes n'entre dans le tableau fasciste. Il en est ainsi avec l'ensemble des revendications d'émancipation des femmes, dans tous les domaines : au domicile (concernant les tâches ménagères, les soins aux enfants, les viols et violences conjugales), dans le monde du travail (sur les inégalités salariales, la précarité et les conditions de travail), et jusque dans l'appropriation et la libre disposition de leurs propres corps (grâce à l'accès libre et gratuit à la contraception et à l'avortement, et l'accès à l'information sur le corps et les sexualités).

Ainsi, les mouvements réactionnaires de droite et d'extrême-droite luttent contre l'égalité femmes/hommes par la revendication ouverte du retour de la femme dans le 'foyer', impliquant la tutelle financière et légale du mari, et la perte de toute autonomie et de tous choix propres. Cela se traduit, pratiquement : par la lutte active contre le droit à l'avortement, notamment par des prières de rue tenant un discours mortifère (devant l'hôpital Tenon à Paris, par exemple), par la lutte contre la reconnaissance des familles homoparentales et les droits des personnes homosexuelles (exemple récent flagrant au sujet du droit d'accès au mariage pour les couples de même sexe, avec le déferlement de la « manif pour tous » et ses dérivés), par la lutte contre les mouvements féministes (en créant des mouvements prenant le contre-pied, tel le mouvement des Hommen, qui se veut le pendant masculin du mouvement Femen1), ou encore par les attaques contre le Planning familial.

On le voit, la pensée fasciste est par essence antiféministe, et les mouvements qui la suivent ne manquent aucune occasion de lutter contre l'avancée des droits des femmes et l'évolution des représentations familiales vers plus d'égalité. Il est donc tout à fait logique et pertinent que les luttes contre le fascisme soient en lien permanent avec, entre autres, les luttes féministes. Mais qu'en est-il de ce lien entre idées féministes et groupes antifascistes ?

Au sein des groupes antifascistes, nous pouvons distinguer deux formations différentes. Les groupes politiques, regroupant des personnes qui se retrouvent derrière des idées politiques larges (antipatriarcat, syndicalisme, écologie, économie...) d'un côté ; de l'autre, les groupes affinitaires regroupant un noyau de copains (plus que de copines) en accord sur un point politique particulier (ici l'antifascisme) mais discutant peu ou pas d'autres éléments politiques.

Dans les groupes politiques d’extrême-gauche ou libertaires, le féminisme et l'antifascisme appartiennent couramment aux thématiques défendues. Le point de départ étant souvent le constat de rapports de domination, ces axes sont à la fois transversaux et s'alimentent entre eux. Néanmoins, parmi les groupes politiques de gauche ou libertaires, le thème du féminisme ne fait pas toujours recette, selon l'argument qu'une fois arrivé le grand soir, le problème du patriarcat et de toutes ses composantes disparaîtront d'eux-mêmes. Or, tout comme il n'est de fonctionnement non-hiérarchique inné ou spontané, il apparaît difficile de prétendre à une société égalitaire se créant toute seule sans pratique préalable ni réflexion sur les tenants et les aboutissants des systèmes de domination.

Les groupes affinitaires sont des groupes souvent politisés (mais pas toujours) dont la durée de vie est courte. Restreints la plupart du temps à des actions au coup pour coup, cela les empêche de prendre le temps de la réflexion sur leurs pratiques d'un point de vue antisexiste ou sur le féminisme au sens plus large. De plus, comme le terme « affinitaire » l'indique, il s'agit de personnes se sentant proches les unes des autres, donc souvent supposées de même opinion. Une personne portant une opinion différente ou apportant une réflexion sur une thématique particulière non existante dans le groupe, tels le féminisme ou l'anti-sexisme, pourrait être vue comme dissidente, et ainsi être tenue à l'écart, voire exclue purement et simplement du groupe. Un fait qui pousse au consensus officieux, sans discussion réelle de fond risquant de remettre en cause l'existence même du groupe affinitaire.

De fait et sans contradiction avec ça, une bonne partie des courants antifascistes se veulent plutôt antisexiste que féministe. L'antisexisme peut parfois être une composante du féminisme, mais uniquement partiellement puisque ne prenant en compte que les formes particulières de discrimination entre hommes et femmes, sans vision globale ou systémique de la domination masculine. Se revendiquer de l'antisexisme n'est pas un gage d'accord avec les idées et revendications féministes. On peut ainsi trouver des hommes se revendiquant antisexistes tout en étant fondamentalement antiféministes2. L'antisexisme ne forme donc pas politiquement et pratiquement à plus d'égalité, et les groupes antifascistes politiques ou affinitaires – se croyant pourtant bien intentionnés – parfois dérapent. Un exemple récent flagrant dans le cadre d'une manifestation de mouvements féministes contre la fermeture d'un centre IVG : à un point donné du parcours, la manifestation fait face à une prière de rue protégée par une petite milice fasciste. On voit alors l'ensemble des hommes membres de groupes affinitaires ou de structures politiques présents hurler des slogans et faire une ligne de défense strictement masculine. L'intention et les slogans avaient beau être « féministes », la posture adoptée était à l'opposé. Il semble facile lors de moments tendus et inattendus, de faire passer le féminisme ou l'antisexisme à la trappe, d'autant plus si ce type de situations n'a jamais été anticipé, et les réactions, posées et discutées collectivement.

Autre pierre d'achoppement : le nombre de femmes dans les espaces militants. Socialement, ce sont les hommes qui sont les plus poussés à prendre des responsabilités militantes, et le pourcentage de femmes dans les organisations politiques est relativement faible. Il est d'autant plus faible sur les questions d'antifascisme que cette thématique est vue comme demandant des compétences réservées aux hommes. Cette sur-représentation masculine n'aide pas à porter une parole féministe, et les rapports au sein même des organisations seront inégalement genrés : au niveau politique, une femme sera testée sur ses bases politiques, et sa parole ne sera pas ou peu prise en compte lors de réunions ou de débats. Dans sa participation, elle sera plus facilement orientée sur la réalisation des tâches considérées comme féminines : trésorerie, secrétariat, écriture de comptes-rendus, préparation de l'ordre du jour… Pour certains groupes, la présence d'une femme, même une seule, en leur sein est un gage d'antisexisme. Jolie pirouette. Mais toute femme n'est pas féministe, de la même manière qu'elle n'est pas prédestinée au ménage, au secrétariat ou à l'éducation. Ce n'est en réalité que la marque d'une légère mixité. Au niveau pratique, se pose la question du rapport à la violence, de la vision genrée de la violence physique et verbale, à la fois par les femmes et par les hommes. Car dans les deux cas, l'éducation genrée pousse vers : « les garçons se battent pour dominer, les filles sont dominées ». Les groupes affinitaires, notamment, sont des groupes de rue dont un des objectifs affirmés est la violence physique, laquelle est réservée par la société patriarcale au domaine masculin. Pour les quelques femmes présentes dans ces espaces, il s'agit alors d'entrer dans le moule viril de la provocation, de la bagarre et du sans-peur. C'est probablement une raison supplémentaire d'y trouver peu de femmes. Un tel constat ne revient ni à associer virilisme et violence en laissant celle-ci aux hommes, ni à se satisfaire de cette situation en la considérant comme un horizon indépassable. On voit par exemple, depuis quelques temps dans le collectif vigilance 69 contre l'extrême-droite, que des militantes féministes ont poussé à la mise en place de Services d'Ordre mixtes, et les formations SO sont faites par des femmes. Si l'objectif du SO est d'éviter l'affrontement direct avec les fascistes, faire partie du SO c'est apprendre des gestes et des postures d'intimidation, de menace, c'est mettre son corps en situation de pouvoir se défendre, réagir. C'est aussi travailler sur sa peur et apprendre à être plus sûr-e de soi dans un logique féministe d'empowerment3. Ainsi, une voie reste à creuser pour briser le monopole masculin de la violence et développer une autodéfense populaire nous incluant toutes et tous sur des bases égalitaires : le développement de l'autodéfense féministe rendant accessibles aux femmes des pratiques individuelles mais surtout collectives.

Féminisme et antifascisme ne sont pas intrinsèquement en opposition, au contraire, ce sont deux thématiques fondamentalement liées. Dans la pratique, il y a un large potentiel de réalisation de ce lien dans le monde militant libertaire. Néanmoins, dans les groupes politiques et/ou affinitaires se revendiquant de l'antifascisme, cette mise en pratique n'est pas encore aboutie. Outre le faible nombre de femmes dans les sphères militantes antifascistes, il manque au milieu antifasciste dans son ensemble de s'attarder plus précisément sur la thématique féministe comme piste sérieuse de lutte antifasciste, et de considérer que les pratiques (quelles qu'elles soient) nécessitent de prendre en compte les idées féministes. Car les organisations politiques et militantes ne sont pas hors le monde, et les rapports de domination qui sous-tendent la société ne disparaissent pas par magie à la porte des groupes militants.



1. En réalité, les Hommen ne reprennent que le code visuel des Femen, soient des hommes torses nus avec un slogan écrit dessus (d'une originalité inouïe : on retrouve cela dans les groupes de supporter de rugby ou de foot). Ceux-ci ont fait leur apparition sur la fin du mouvement de la « manif pour tous ».





2. Les masculinistes, par exemple, que l'on retrouve de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, estiment que les luttes féministes ont fait basculer la société dans la domination inverse. Ils considèrent que les femmes ont maintenant l'avantage sur les hommes, en s'appuyant notamment sur les jugements qui donnent la garde des enfants aux mères plutôt qu'aux pères, dans les cas (peu fréquents) où la garde est disputée. Cette vision partielle des cas de séparations conflictuelles nécessitant l'intervention de la justice est pourtant éminemment patriarcale. En effet, ces décisions de justice sont la conséquence : soit du constat fréquent que les femmes étaient déjà majoritairement en charge des enfants avant la séparation (les conjoints ne s'en souciant qu'au moment de la séparation comme enjeu de pouvoir), soit encore, de l'influence de l'idéologie patriarcale sur les juges qui pose que « les femmes – et leur instinct maternel – s'occupent des enfants », soit enfin, des violences de l'ex-conjoint (conjugales et/ou sur les enfants).



3. Concept intraduisible de la théorie féministe signifiant « augmenter sa puissance, sa capacité d'action ».