sam 24 janvier 2015

Espagne : Retrait Du Projet De Loi Gallardon LA LUTTE A PAYÉ, LA LUTTE CONTINUE

CGA

 

Le contrôle des naissances, par le biais des politiques natalistes mises en place par les États européens et appuyées par une forte influence idéologique de l'Église, reste un enjeu fort de perpétuation du système capitaliste et patriarcal pour bénéficier de chair à patron pour les besoins économiques et de chair à canon pour les guerres économiques et coloniales. Les valeurs de la famille hétéronormée placent ainsi hommes et femmes dans une sphère déterminée de la société : les hommes se trouvent dans la sphère productive et active et les femmes dans la sphère privée, les enfermant dans un rôle de reproductrice. Toute évolution risquerait de faire vaciller l'hétéropatriarcat dans ses bases les plus solides.

Les avancées sur les droits des femmes, obtenues par les luttes ces dernières décennies, sont régulièrement remises en cause. On observe un peu partout une offensive idéologique menée par les réactionnaires, en lien avec les politiques capitalistes des gouvernements qui tendent vers une plus grande précarisation des femmes et une remise en question de leurs droits.



Les attaques contre le droit à l'avortement se multiplient, l'avant-projet de loi du gouvernement Rajoy limitant l'accès à l'IVG en Espagne a montré à quel point les libertés obtenues au prix d’années de luttes peuvent rapidement être restreintes voire supprimées, surtout quand il s'agit des droits des femmes.

Le 20 décembre 2013, l’avant-projet de loi intitulé « Avant-projet de Loi Organique pour la Protection de la Vie de l’enfant conçu et des Droits de la Femme enceinte », présenté par le Ministre de la Justice Alberto Ruiz Gallardón a été adopté par le Conseil des Ministres. La riposte ne s'est pas fait attendre et pendant plus de 8 mois, des mobilisations d'ampleur se sont succédées dans toute l'Espagne jusqu'à l'abandon du projet de loi par le gouvernement.





L'IVG en Espagne : l'évolution des lois en quelques dates1...



- 1822 : un texte de loi décrète que l'avortement est un délit punissable.

- 1936 : légalisation de l'IVG par le gouvernement de la région autonome de la Catalogne

- 1937 : légalisation de l'IVG par le gouvernement républicain espagnol. Jusqu’à ce moment, seulement trois pays européens avaient adopté le droit à l´avortement : la Suisse en 1916, la Tchécoslovaquie en 1925 et la Russie en 1926.

- 1941 : pendant le régime franquiste, abrogation de la loi sur l’avortement et l'utilisation des moyens contraceptifs. A partir des années 70, bien que l'obtention d'un passeport soit difficile, des réseaux s'organisent pour que les femmes, qui ont les moyens financiers, puissent aller avorter en Angleterre ou aux Pays-Bas. Les autres sont condamnées aux risques encourus par les avortements clandestins.

- 1978 : décriminalisation de la contraception

- 1985 : le Parti Socialiste de Felipe González approuve la Loi Organique 9/1985 qui légalise l'IVG en cas de viol, de grave danger physique ou psychologique pour la femme ou de malformation importante du fœtus. Le processus et l'accès à l'IVG sont compliqués et 97% des femmes avortent dans des cliniques privées, sans remboursement.

- 2010 : le gouvernement socialiste Zapatero approuve la Loi Organique 2/2010 «de santé sexuelle et reproductive et de l’interruption volontaire de grossesse» : sans conditions pendant 14 semaines, pendant 22 semaines en cas de danger pour la femme ou de risque de grave anomalie fœtale et sans délai en cas d'anomalies fœtales incompatibles avec la vie ou de maladies incurables du fœtus.

- Décembre 2013 : le Projet de Loi Organique «Avant-projet de loi Organique pour la protection de la vie de l’enfant conçu et des droits de la femme enceinte» présenté par le Parti Populaire est encore plus restrictif que la loi de 1985 et n'autorise plus l’IVG que dans deux cas précis: pendant 12 semaines en cas de viol avec plainte déclarée et pendant 22 semaines en cas de risque pour la santé physique et psychologique de la femme.

- Août 2014 : déremboursement de 8 pilules contraceptives.





Une stratégie idéologique ultra-conservatrice



L’Espagne, état aconfessionnel, est lié par un traité avec le Vatican2, ce qui confère à l’Église une place importante dans l'ensemble de la société notamment dans l'éducation et le système scolaire. Rendus facultatifs par le gouvernement socialiste Zapetero, les cours de religion (catholique) sont à nouveau intégrés au programme scolaire3. Les professeurs de religion dans l'enseignement public, nommés et révoqués par les évêques sont rémunérés par l’État et les « colegios concertados catolicos », (établissements scolaires confessionnels privés) sont financés par l’État. L’Église occupe ainsi une place de choix et un budget conséquent pour diffuser une idéologie plus que rétrograde.



Héritier de l'idéologie catholique franquiste, le Parti Populaire entretient des liens étroits avec l'Église et compte dans ses rangs des ultra-catholiques, comme l'actuel Ministre de l'Intérieur, Jorge Fernández Díaz, membre d' Action Mondiale des Parlementaires pour la Vie et la famille.

La loi sur l’avortement était une promesse faite par le PP et attendue par son électorat le plus à droite, qui ne cessait de lui reprocher d’avoir laissé cette question de côté.

En 2012 et 2013, le gouvernement Rajoy a multiplié les coupes budgétaires et les contre-réformes dans l’éducation, la santé et l’emploi. D’économique, cette offensive est devenue idéologique : limitation du droit à l’avortement, expulsions, restrictions des droits à manifester (loi sur la Sécurité Citoyenne), durcissement du code pénal ou encore renforcement des cours sur la religion dans les établissements scolaires. La crise profonde au sein du gouvernement - le refus croissant de la population des mesures d'austérité, les scandales de corruption et la baisse de la côte de popularité du PP - l’a conduit à mener cette réforme. En effet, un effritement s’opère sur sa gauche mais aussi sur sa droite comme en témoigne la création en janvier 2014 du parti Vox. Ainsi, si la séduction d’un électorat plus à droite semble être la stratégie du gouvernement, ces réformes matérialisent un véritable projet de société où les femmes seraient toujours plus infantilisées, réduites à un rôle procréateur, et nécessitant la tutelle permanente d’un homme, qu’il soit médecin, psychiatre, ou ministre, pour décider à leur place.



Vos rosaires hors de nos ovaires !



Face à l'avalanche de coupes budgétaires depuis 2010, d’atteintes et d’agressions contre les politiques d’Égalité des sexes, de nombreuses associations et collectifs féministes se sont regroupés autour de plusieurs plateformes (Marea Violeta4, Nosotras Decidimos5...) pour dénoncer, au sein des mobilisations contre les mesures d'austérité, les attaques spécifiques portées contre les droits des femmes et notamment le projet de loi anti-IVG.

A l'annonce, le 20 décembre 2013 de l'adoption, par le conseil des ministres de l'avant-projet de loi Gallardón, la protestation est immédiate : des milliers de personnes se sont mobilisées partout en Espagne. Après les manifestations très massives du 20 décembre et du 23 janvier, le 1er février6 fut une date internationale de lutte pour le droit à l’avortement en Espagne. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans plusieurs villes de l’État espagnol, notamment à Madrid, terminus de l’initiative appelée El Tren de la Libertad7. De décembre 2013 à septembre 2014, ces manifestations se sont multipliées, permettant de constituer des groupes organisés et offensifs8. Dans de nombreux pays, surtout en Europe, des mobilisations s'organisent en solidarité avec les Espagnol·e·s et pour réaffirmer un droit à l'avortement libre et gratuit pour toutes.

Sous la pression des mobilisations, le 23 septembre 2014, le gouvernement Rajoy abandonne le projet de loi présenté par Gallardón9. A nouveau des milliers de personnes sortent dans la rue pour célébrer cette victoire10 et affirmer d'ores et déjà continuer à se mobiliser. En effet, la lutte ne s'arrête pas là, d'une part, le premier ministre Rajoy a maintenu sa volonté d'une modification de la loi actuelle : imposer aux mineures une autorisation parentale pour pouvoir accéder à l'avortement11 ; d'autre part, une vigilance doit être maintenue face aux anti-choix qui continuent à mettre la pression sur le gouvernement12 et enfin la loi actuelle montre ses propres limites en rendant difficile l'accès à l'IVG pour les femmes les plus précaires et impossible pour les femmes hors délais et les femmes sans-papiers13.







La situation qu'a connue l'Espagne cette année nous rappelle que loin d'être dépassées les luttes pour l'accès à l'IVG sont, encore aujourd'hui, plus que nécessaires dans des pays l'autorisant, sans oublier que nombre de femmes dans le monde sont toujours contraintes aux avortements clandestins ou aux maternités subies. L'importance et la détermination des mobilisations ont permis aux femmes de pouvoir conserver ce droit en Espagne et montrent que seules la lutte et la solidarité peuvent nous garantir des avancées sociales. En portant, au sein de l'ensemble des luttes, une critique globale du patriarcat et de toutes les formes de domination, nous pouvons espérer abolir l'ensemble des inégalités sociales et obtenir la liberté et l'émancipation individuelles et collectives.









Clara et Céline, groupe Un Autre Futur, Montpellier











1 Aperçu des délais et conditions d'avortement des différents textes de loi : http://www.cgt-aquitaine.fr/files/ESPACES/POLITIQUE%20REVENDICATIVE/EGALITE%20HOMMES%20FEMMES/INTERVENTION_FELIZA_PIEDRA_-_DROIT_A_IVG_-_UZESTE_2014.pdf

2 Accords juridiques : http://www.legirel.cnrs.fr/spip.php?article173

Accords économiques : http://www.legirel.cnrs.fr/spip.php?article172

Accords culturels et éducatifs : http://www.legirel.cnrs.fr/spip.php?article171

3http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/05/21052013Article635047177566278996.aspx

4http://mareavioleta.blogspot.fr/

http://mareavioleta.blogspot.fr/p/convocatorias-anteriores.html

http://mareavioleta.blogspot.fr/p/adhesiones.html

5http://nosotrasdecidimos.org/manifiesto/

http://nosotrasdecidimos.org/quienes-somos/

6http://fr.euronews.com/2014/02/01/maree-humaine-a-madrid-contre-une-loi-anti-ivg/

7Documentaire « Yo decido, El Tren de la Libertad », vostfr, 42 min http://vimeo.com/101795328

8http://www.feministas.org/convocatorias-contra-la-868.html?var_mode=calcul

http://fr.euronews.com/2014/03/09/espagne-mobilisation-contre-le-projet-de-loi-sur-l-avortement/

9http://www.liberation.fr/monde/2014/09/23/le-gouvernement-espagnol-retire-son-projet-de-loi-controverse-sur-l-avortement_1106776

http://fr.euronews.com/2014/09/23/pas-de-nouvelle-loi-espagnole-sur-l-avortement/

10http://fr.euronews.com/2014/09/28/avortement-les-espagnols-fetent-le-retrait-du-projet-de-loi/

https://www.diagonalperiodico.net/movimientos/24066-tras-la-patada-gallardon-movimiento-feminista-recuerda-aborto-aun-no-es-libre-ni

11http://nosotrasdecidimos.org/las-menores-no-abortan-solas/

12http://www.huffingtonpost.fr/2014/09/21/avortement-espagne-manifestation-anti-ivg_n_5857320.html

http://www.liberation.fr/monde/2014/11/22/espagne-importante-manifestation-contre-l-avortement-a-madrid_1148568

13http://mujerespanyrosas.wordpress.com/2014/09/24/el-derecho-al-aborto-no-se-mendiga-se-conquista-el-28-de-septiembre-llenemos-las-calles/