mer 20 août 2014

De l'homophobie au « grand remplacement », les offensives idéologiques de l'extrême-droite

IAL

Il y a un an, Clément Méric tombait sous les coups des fascistes à Paris. Trois mois après, en Grèce, Pavlos Fyssas, rappeur et militant antifasciste, est assassiné par les néo-nazis d’Aube dorée. Un an après, de nombreux rassemblements et manifestations ont commémoré la mort de Clément, celle de Pavlos mais aussi celle des nombreuses victimes anonymes des crimes racistes, homophobes, sexistes ou antisémites perpétrés par les fascistes. Pourtant, malgré ces manifestations nombreuses et parfois massives (près de 8000 manifestant·e·s à Paris), quel bilan peut on tirer de ces « un an » ?

Des groupes dissous toujours présents

On se souvient que Manuel Valls, alors Ministre de l’Intérieur, avait pris cinq minutes, entre deux circulaires racistes, pour interdire l’Œuvre française et les Jeunesses nationalistes. Un an après, les groupes dissous sont toujours présents. On y retrouve toujours les mêmes militants, les mêmes chefs : Ivan Benedetti et Alexandre Gabriac. L'organisation continue d'exister sous le nom de « Jeune nation », fondée en 1949 par des anciens collabos et miliciens, elle-même dissoute en 1958 pour sa participation à la tentative de putsch des partisans de l’Algérie française. C’est sous ce nom qu’ils continuent à diffuser une propagande fasciste.

L’extrême droite poursuit son grand déballage idéologique

En dehors des questions d’organisations dissoutes ou renommées, l’année est marquée par une autre offensive de l’extrême droite. Partant des manifestations homophobes et d’une islamophobie déjà bien diffusée, l’extrême droite organise un véritable étalage de son catalogue idéologique. L’extrême droite catholique semblait avoir ouvert un boulevard avec les manifestation homophobes et transphobes de la « Manif pour tous », les guerres de chapelles entre les différentes franges du mouvement ont contrarié les aspirations à créer une force unifiée. Le mouvement « l’avenir pour tous » fondé par Frigide Bargot semble anecdotique, et la tentative de Christine Boutin de fonder un regroupement catholique aux européennes avec « Force vie » a été une catastrophe électorale et financière. Depuis la fin de leurs mobilisations, on retrouve donc des divisions et deux stratégie politiques distinctes.

De l’homophobie au combat sur la théorie du genre : les Journées de retrait des écoles

Une partie de la Manif pour tous continuent à fonctionner sur le même fond idéologique, avec comme fer de lance, l’homophobie, la transphobie et l’antiféminisme. Les JRE, demandant aux parents de retirer leurs enfants des écoles, se sont montés contre l'ABC de l'égalité, programme scolaire qui vise à introduire la question des inégalité sociales de genre à l'école. La particularité des JRE est de poursuivre une stratégie de rapprochement entre des catholiques intégristes et une frange musulmane conservatrice des quartiers populaires. Derrière cette stratégie, on retrouve Farida Belghoul convertie à la pensée d’Alain Soral et d’Égalité et réconciliation. Le discours des JRE s'inspire d'ailleurs de cette organisation mêlant homophobie, transphobie, antiféminisme et délires conspirationnistes. Dernier objectif en date de cette organisation : concurrencer les associations de parents d’élèves à travers « la Fédération autonome de parents d’élèves courageux » (FAPEC). De nombreuses actions contre ces JRE ont été organisés par des professeur·e·s des écoles à travers des rencontres avec les parents d'élèves ou par des mobilisations antifascistes comme à Saint Denis le 13 avril1.

Le retour en force de l’antisémitisme

La partie la plus radicale des participants de la « Manif pour tous » s’est organisée sous l'étiquette « Jour de colère ».  Ce mouvement s'est d'abord présenté comme une suite politique à la Manif pour tous et aux bonnets rouges. Mais derrière l'organisation de cet événement, on retrouve les groupes les plus radicaux de la croisade homophobe de l’an passé : les identitaires, les royalistes du renouveau français, les fascistes de Jeune nation, des partisans d' Égalité et Réconciliation... C'est à travers cette dernière organisation et les liens avec Dieudonné que le mouvement semble le plus s'élargir, touchant un public étranger à l'extrême droite traditionnelle à travers internet.
Après une manifestation du 26 janvier à Paris assez massive au vue de son caractère clairement antisémite et fascisante, une deuxième phase se met en place. L'objectif est d'organiser une journée de manifestation dans les grandes villes françaises. Mais les dissensions internes au mouvement et une série de mobilisations antifascistes ne leur ont pas permis de transformer l’essai du 26 janvier. La plupart de manifestations fascistes ont été annulées ou n'ont pas réussi à manifester (comme à Toulouse, Marseille...). À Montpellier, seuls quelques fascistes étaient présent, encadrés par un important déploiement policier, tandis que la contre-manifestation organisée par le collectif antifasciste rassemblait, elle, plus de 600 personnes.

De l’islamophobie au « grand remplacement » : nouveau cheval de bataille de l’extrême droite

Autre élément marquant de cette année : la progression du FN. Au niveau électoral, il termine en tête des dernières élections européennes. Les scores sont bien sûr à nuancer par rapport au niveau d’abstention élevé. Mais l’extrême droite, à travers le FN, semble être la seule force politique à se maintenir et à progresser. Comment cela se traduit-il ? Par le renforcement de la place politique du parti qui progresse de façon démesurée par rapport à la réelle croissance électorale. Tous les facteurs sont rassemblés pour cette progression. Au niveau politique, les autres partis électoralistes ont ouvert un boulevard au FN : l’UMP a depuis longtemps adopté une grande partie de ses thématiques et reprend son discours, le PS continue de banaliser un discours raciste envers les sans papiers, les Roms et prône la rigueur économique. En ce qui concerne la gauche et l’extrême gauche, il est nécessaire d’interroger leur responsabilité : leur choix d’abandonner un discours anticapitaliste clair au profit d’un antilibéralisme concentre la critique sur le capitalisme financier et « l’Europe dictature ». Ce recul idéologique s'accompagne d'une rhétorique protectionniste voir patriotique qui prépare le terrain à l’extrême droite nationaliste et conspirationniste.
Mais en dehors des questions électorales c’est l’ancrage idéologique des discours FN et de ses personnalités proches comme Robert Ménard qui inquiète. Derrière une partie du discours électoral du FN et de l’extrême droite européenne on retrouve la rhétorique et les penseurs de la mouvance identitaire.

La théorie du Grand remplacement

Dernier cheval de bataille de l’extrême droite, la théorie du Grand remplacement. La formule vient du romancier et essayiste Renaud Camus mais son fondement idéologique remonte aux théoriciens de la Nouvelle Droite et aux origines du mouvement identitaire contemporain. Le grand remplacement, pour faire simple, c’est la théorie d'un « grand danger contemporain », un remplacement de la population européenne par une population immigrée. Elle est reprise par les identitaires, dans la lettre de suicide de Dominique Venner qu'il a adressée à Robert Ménard. mais aussi par des membres du FN dont Jean-Marie le Pen, des cadres de l'UMP ou des éditorialistes comme Eric Zemmour.

Une étape de plus après l'islamophobie

L'islamophobie était déjà l'héritière de la famille politique de la nouvelle droite. L'idée de ne plus parler de races mais de cultures et de déplacer la stigmatisation vers l' « identité culturelle » a été mise en place à partir des années 70 par l’extrême droite. Ce nouveau vocabulaire a permis de rendre audible à un plus large public un discours qui reste fondamentalement raciste.
Le « grand remplacement », c'est l'étape d'après. On ne parle plus de changement de culture mais de peuple, sous entendu de « race ». Derrière cette idée, se trouve le mythe fondateur du racisme, la fin de « l'homme blanc », la peur du métissage. C'est un retour aux fondamentaux de la pensée raciste qui trouve sa place dans les discours politiques mais également dans les grands médias. Lors des européennes Marine le Pen a ouvertement appelé à « faire des enfants français ».
Après l’islamophobie, l’homophobie l’antiféminisme et l’antisémitisme, la théorie du grand remplacement est une énième offensive de l’extrême droite qui, influencée par ses franges les plus radicales, impose ses termes et ses idées dans la société.
Pourtant, il est possible de combattre et de stopper l'extrême droite sur le terrain des luttes, que ce soit face aux JRE, à Jour de colère2 ou aux identitaires dans le métro lyonnais3. Au niveau de l'offensive idéologique, il est nécessaire d'avoir un discours clair. Clair vis à vis de l’État duquel nous n'avons rien à attendre. Clair face à un gouvernement qui favorise l'extrême droite par la rigueur et une politique raciste anti immigré·e·s en expulsant les camps de Calais quelques jours après s’être indigné contre le score du FN. Clair vis à vis de notre combat anticapitaliste qui ne se limite pas à dénoncer les banquiers ou quelques grandes fortunes étrangères mais à combattre nos classes dirigeantes, patronat ou gouvernement, là où elles sont.
Pour ce faire, plusieurs organisations libertaires ont décidé de réunir leur force au sein de la CLAF (Coordination Libertaire Antifasciste). Le fascisme, c'est dans la lutte qu'on le combat, c'est dans la lutte qu'on le vaincra.

 

Antonin & Natacha, Groupe de Montpellier

 

1. « Retour sur les "Jour de retrait de l’école" JRE : à St Denis et ailleurs ça ne passera pas ! » sur Paris-luttes.info.

2. « Lutter contre l’extrême-droite et la banalisation des idées fascistes ! » sur le site du Collectif Antifasciste 34.

3. « Pas de milice fasciste dans les transports en commun et nulle part ailleurs » sur Rebellyon.info.