ven 7 novembre 2014

Coupe du monde de football au Brésil : une arme de guerre sociale

IAL

On ne peut pas parler des protestations contre l'organisation de la coupe du monde de football de 2014 par l’État brésilien et la FIFA sans évoquer, même de façon très superficielle, le macro-business politico-mafieux propre à toutes les grandes compétitions sportives internationales, coupes du monde foot et jeux olympiques en tête.

La FIFA, le CIO et les États : le pillage organisé de l'argent public

À chaque fois qu'il est question de déterminer l’État qui accueillera la prochaine coupe du monde de foot ou les prochains jeux olympiques, c'est un véritable panier de crabes de magnats de l'industrie, de politiciens et de politiciennes véreux, d'hommes et de femmes d’État en quête de popularité et de paix sociale qui se met en place, et dans lequel chacun·e se dispute les faveurs des responsables de ces deux grandes institutions mafieuses que sont la Fédération internationale de football (FIFA) et le Comité international olympique (CIO).

Corruption et copinages

De compétitions en compétitions, on ne compte plus les cas de corruption avérés ou soupçonnés. Que ce soit dans la désignation des États qui auront le « privilège d'organiser» le merveilleux spectacle de l'affrontement entre toutes les nations (ou presque) du monde (par exemple Platini soupçonné récemment d'avoir été soudoyé pour peser en faveur de l’attribution des JO de 2022 au Qatar), ou dans l'attribution des marchés de construction pharaoniques des infrastructures sportives, destinées à ne servir que le temps d'une éphémère euphorie compétitive et mercantile.
Dans ce dernier cas, l'enrichissement personnel des responsables politiques est forcément plus la règle que l'exception.
Ainsi, et pour ne prendre qu'un exemple récent, Poutine a-t-il pu attribuer l'essentiel des contrats de construction des infrastructures des JO de Sotchi à ses plus proches amis industriels, tout en se dotant d'un outil de dissimulation de sa guerre contre l'Ukraine1.

Armes de diversion massives2

Pire que tout peut-être, si tous les États du monde rêvent de décrocher l'attribution des compétitions sportives internationales, c'est bel et bien pour des raisons politiques.
Un tel événement constitue à leurs yeux une arme de diversion massive des problèmes sociaux. En France, Sarkozy l'a déclaré on ne peut plus clairement lors de l'attribution de l'euro 2016 à la France : «Nous, nous pensons en France que le sport c'est une réponse à la crise. C'est justement parce qu'il y a une crise, qu'il y a des problèmes, qu'il faut mobiliser tout un pays vers l'organisation de grands événements. […] C'est une décision pour nous stratégique qui engage tout le pays face à la crise3».
Sortez les drapeaux tricolores, chantez la marseillaise la main sur le cœur (nouvelle pratique qui se répand dans les stades français dès que l'équipe nationale y dispute une rencontre), et le chômage ne sera plus qu'un mauvais souvenir...

Armes de légitimation des autoritarismes

Loin de permettre une quelconque mise en lumière des souffrances des peuples de la planète soumis aux régimes politiques les plus autoritaires, c'est bien à une légitimation de ces derniers que l'on assiste à chaque fois qu'ils se voient attribuer l'organisation d'une compétition internationale, en les plaçant sur le même plan que les régimes de « démocratie » parlementaire et les États dits « de droits », en dépit de la régression de ces derniers que l'on y observe depuis quelques décennies.
Jérôme Valcke, secrétaire général de la FIFA, n'a-t-il pas déclaré le 20 mars 2013 : « Je vais dire quelque chose de fou, mais un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde. Quand on a un homme (sic) fort à la tête d'un État qui peut décider, comme pourra peut-être le faire Poutine en 2018, c'est plus facile pour nous, les organisateurs, qu'avec un pays comme l'Allemagne où il faut négocier à plusieurs niveaux4 ».
Bref, la démocratie représentative, c'est déjà trop de démocratie.

Le mouvement de contestation de la coupe du monde 2014 au Brésil va permettre la prise de conscience massive par l'auto-éducation populaire de toute cette pourriture politico-mafieuse de l’industrie sportive, bien au-delà du minuscule aperçu que l'on vient d'en donner ici.

Les conséquences désastreuses de la coupe du monde de foot au Brésil5

La liste est longue. Déjà ce sont quelque 10 milliards d'euros dont 8 d'argent public6 qui ont été dépensés alors que la population ne cesse de déplorer le manque et la mauvaise qualité des infrastructures de service public.
Le Brésil a signé une clause qui l’engage à changer toutes les lois nécessaires afin d’être en adéquation avec les exigences de la FIFA. Ainsi, une loi d'exception applicable le temps de la compétition et concoctée par le gouvernement de Dilma Roussef et la FIFA a été adoptée. Elle prévoit des privilèges commerciaux pour tous les sponsors de la FIFA, tels que la vente d'alcool dans les stades jusqu'alors interdite pour limiter les violences, l'interdiction aux vendeur·se·s, marchand·e·s ambulant·e·s, petit·e·s commerçant·e·s et artistes de rue brésilien·ne·s de travailler dans les zones réservées à la FIFA, ou encore de nombreuses exceptions au droit du travail, et une exemption de près de 330 millions d’euros en impôts pour la FIFA et ses entreprises partenaires.
Les réseaux mafieux ont organisé une prostitution à grande échelle dans toutes les villes où se sont déroulés les matchs, avec ce que cela implique en termes de violences et de négation des droits humains. La prostitution enfantine a également explosé.
Plus de 170 000 familles (soit 250 000 personnes !) ont été expulsées manu militari des favelas avant de voir leurs maisons détruites. Des communautés indiennes ont également été expulsées de leurs terres pour la construction de stades.
L’État a organisé un véritable « nettoyage social » des sans abris dans les centres villes, et on dénombrera plusieurs dizaines de mort·e·s et de disparu·e·s suite aux diverses opérations de répression, dans lesquelles interviendront également des milices privées.

2013 :  la montée en puissance du mouvement

Un mouvement de lutte pour la gratuité des transports publics (Movimento Passe Livre7) existait déjà au Brésil depuis 2005. C'est ce mouvement qui va d'abord prendre de l'ampleur à l'annonce de l'augmentation du prix du ticket de bus dans la ville Porto Alegre en mars 2013.
Face à la répression brutale de l’État à Porto Alegre le mouvement s'étend et gagne bientôt toutes les grandes villes brésiliennes telles que Salvador, Brasília, Rio de Janeiro, Curitiba ou Natal.
L'auto-politisation croissante du mouvement va conduire les protestataires à élargir leurs analyses à l'ensemble de la politique économique et sociale du Parti des travailleurs au pouvoir au Brésil.

Or, voilà déjà plusieurs années que l’État se prépare à accueillir la coupe du monde de football 2014. Les dépenses pharaoniques engagées pour construire les stades ne passent pas. Et c'est tout naturellement que le mouvement va entrer en lien avec les comités populaires de la Coupe du monde créés qui développent depuis 2008 déjà une critique des dépenses publiques et des expulsions de logements liées à l'organisation de la Coupe du monde 2014 (la plus chère de toute l'histoire du foot), notamment au sein des quartiers concernés, là aussi dans une logique de mobilisation horizontale.
Dès lors, les manifestations se multiplient et se massifient dans tout le pays pour culminer entre le 21 et le 23 juin où des millions de manifestants descendent dans la rue et provoquent la plus grande manifestation jamais vue depuis des décennies dans le pays.
Le 22 juillet, les manifestations touchent même la visite du pape François au Brésil pour dénoncer les 40 millions d’euros d'argent public dépensés pour l'occasion.

2014 : militarisation des favelas et essoufflement du mouvement

A quelques mois du coup d'envoi du match d'ouverture, la contestation n'avait pas cessé depuis un an. Face à la résistance populaire et devant un calendrier toujours plus serré, l’État brésilien généralise la militarisation du pays. La police militaire terrorise les populations des favelas par des assassinats.
La veille du match d'ouverture, les travailleurs et les travailleuses du métro de Rio votent la non-reconduction d'une grève de cinq jours qui menaçait directement la « bonne tenue » de la cérémonie d'ouverture après avoir obtenu une importante augmentation de salaire.
Une fois la compétition engagée, les manifestations perdurent : le plus souvent contre les perquisitions et pour la libération des personnes arrêtées lors des manifestations précédentes ou autour du mot d'ordre «FIFA Go Home», mais aussi par exemple le 26 juin à Brasilia contre les LGBT-phobies qui règnent dans et aux alentours des stades. Malheureusement la plupart de ces mobilisations ne rassemblent plus que quelques centaines de personnes, faisant la démonstration éclatante, de surcroît après plus d'un an d'intenses mobilisations populaires et en dépit de la forte répression déployée par l’État, de la théorie selon laquelle les grands événements sportifs ont un effet de diversion politique majeure. Et le dimanche 13 juillet, jour de la finale, la manifestation « Não Vai Ter Final » (il n'y aura pas de finale) n'a rassemblé que quelques centaines de personnes face à un dispositif répressif de 30 000 flics. 19 militant·e·s seront arrêté·e·s.

La coupe terminée, les comités de soutien ne lâchent rien, l’État non plus.

Depuis la finale, de nombreux rassemblements ont eu lieu dès le 15 juillet à l'appel notamment de la Croix noire anarchiste de Rio devant le Tribunal de Justiça de Rio, pour exiger la libération des personnes emprisonnées pendant la Coupe du monde. C'est ce même réseau de solidarité qui a organisé une « semaine internationale de solidarité avec les prisonniers et prisonnières de Rio de Janeiro ».
De façon plus générale, la coupe du monde aura permis à l’État brésilien de ramener la répression militaire des classes pauvres à un niveau proche de celui de la dictature militaire instaurée en 1964. Quelques jours à peine après la finale de la coupe du monde, on a assisté à une très forte intensification de la répression et des violences policières. Les assassinats policiers perdurent dans les favelas et suscitent de violentes révoltes populaires localisées8.

Contre la mafia des compétitions sportives internationales : boycott et grève générale

Il ressort de ce mouvement, malgré son ampleur spectaculaire, sa capacité d'auto-organisation horizontale et sa longévité, que les manifestations, aussi massives qu'elles puissent être, ne peuvent suffire à contrecarrer le pillage des ressources publiques organisé à travers les grandes compétitions sportives. Les travailleurs et les travailleuses du métro de Rio, par leur victoire obtenue en cinq jours, ont montré une fois de plus que seule la grève peut faire reculer celles et ceux qui nous gouvernent.
La conclusion qui s'impose est que pour faire face à cette forme particulière d'offensive bourgeoise qu'est la compétition sportive mercantile et institutionnalisée, deux axes primordiaux sont à privilégier : d'abord la grève générale, et ensuite le boycott qui peut effectivement trouver sa force dans les mobilisations de rue. Dans deux ans, la France sera confrontée à l'Euro 2016. Cette fois-ci, ce sont les travailleurs et les travailleuses de l’État français qui vont devoir cracher au bassinet. Accepterons-nous cette humiliation une fois de plus ?

 

 

Groupe de Clermont-Ferrand

 

 

1 : On trouvera un article très complet sur les JO de Sotchi et la fonction politique qu'ils ont pu remplir pour Poutine ici : http://www.quelsport.org/?page_id=294

2 : Pour approfondir cette notion, on pourra se reporter à l'ouvrage collectif, L'idéologie sportive, Éditions l’Échappée, Paris, 2014. Chap. IV.

3 : Lepoint.fr, 28 mai 2010.

4 : Reuters, 20 mars 2013.

5 : La plupart de ces informations sont tirées de l'excellent communiqué de presse du SNJ accessible ici : http://www.snj.fr/spip.php?article5141

6 : http://www.contretemps.eu/interventions/coupe-monde-br%C3%A9sil%C2%A0-profits-quelques-uns-r%C3%A9pression-majorit%C3%A9

7 : Le Movimento Passe Livre se donne pour principes l'autonomie, l'indépendance vis-à-vis des partis et syndicats, l'horizontalité (absence de hiérarchie) et encourage les pratiques "d'actions directes", le tout dans une perspective anticapitaliste. Source : Wikipedia.

8 : Pour plus d’informations sur ces affrontements entre les quartiers pauvres et les forces de police : http://fr.squat.net/2014/07/25/bresil-violence-detat-et-resistances/