dim 4 mai 2014

Chronique du guide à l'usage des proches de personnes incarcérées

IAL

En France, 500 000 personnes sont confrontées chaque année à l'incarcération d'un·e proche. Paru en novembre 2013, le Guide à l'usage des proches de personnes incarcérées est un outil pratique élaboré par et pour des proches de prisonnier·e·s.

En solidarité avec les proches

L'arrivée en prison d'un·e proche est une situation complexe et souvent inattendue ; source de problèmes juridiques, sociaux et pratiques, ainsi que de multiples angoisses. Peu nombreuses sont les ressources disponibles : quelques sites Internet et forums de proches... Il existe également de la documentation et des accueils (dans certaines prisons) destinés aux proches, qui présentent le désagrément d'être une répétition, souvent infantilisante, des réglements et des discours de l'institution carcérale. Dans tout cela, pas ou peu de place pour les luttes, l'échange d'astuces, la solidarité.
Le Guide à l'usage des proches de personnes incarcérées a été rédigé par un collectif de proches, précisément pour partager un point de vue né de l'expérience et briser l'isolement. Il a été fait pour la transmission d'informations, de conseils et d'astuces entre proches, tout cela pour vivre au mieux la situation. Le Guide s'emploie à donner différentes pistes, en ne se plaçant ni dans une perspective excessivement juridique, ni dans une démarche relevant de l'accompagnement psychologique.
Le Guide est organisé selon un principe chronologique : il commence par revenir sur les premiers jours d'incarcération, en détaillant ce qui se passe pour la personne proche à l'intérieur, et explique les premières démarches d'urgence à réaliser (demande du numéro d'écrou, premier envoi d'argent, demande de permis de visite...). L'une des orientations à ce stade puis tout au long du guide est d'expliquer ce qui se passe à l'intérieur, notamment dans la perspective de défaire certaines craintes et représentations dues à un manque d'information concrète, et qui se surajoutent souvent à l'angoisse première suscitée par l'incarcération d'une personne proche.
Différents sujets sont ainsi abordés au fil des 200 pages : la communication (courrier, usage des portables, parloirs sauvages, émissions de radio...), l'envoi de linge, de livres et de colis, les permis de visite et les parloirs, les droits civils et familiaux (PACS, mariage...), les questions d'argent (envois de mandats, droits concernant le RSA, le chômage...), des pistes de survie en vue de la confrontation à la justice et à l'administration pénitentiaire...
On trouvera aussi une série de questions pêle-mêle, un lexique, des conseils de lectures (témoignages de proches et de prisonnier·e·s, autres lectures complémentaires), des films, des contacts de collectifs anticarcéraux et anti-répression, ainsi que beaucoup d'autres contacts utiles.
Le Guide relève d'une démarche de soutien et de solidarité avec les proches. Il rappelle notamment de ne pas oublier de vivre sa vie, en ne perdant pas de vue ses propres besoins. La prison peut prendre beaucoup de temps, affecter la relation avec la personne à l'intérieur. Il s'agit aussi de ne pas trop organiser sa vie en fonction de la prison, pour conserver de l'autonomie, du temps pour soi. Un enjeu est donc de réussir à « garder la tête dehors ».

Perspectives politiques

Les organisations de proches existent, mais elles sont rares et fragiles. Il s'agit le plus souvent de petits collectifs, majoritairement constitués d'épouses et de mères de prisonnier·e·s. Les collectifs de type « justice et vérité » mis à part, les luttes menées par les proches sont peu nombreuses. Il peut être difficile de former une association de proches, pour diverses raisons qui peuvent notamment tenir de la remise en cause de l'équilibre familial et amical suite à une incarcération. De surcroît, l'individualisation des peines caractéristique de la politique pénitentiaire aggrave à l'intérieur comme dehors les difficultés à s'organiser et à lutter, puisque cela aura par exemple une influence sur la garantie des remises de peines. Un contre-exemple récent et combatif est le re-lancement de l'ARPPI, l'Association pour le Respect des Proches de Personnes Incarcérées (arppi@live.fr).
Par ailleurs, le lien entre les collectifs de proches et une perspective politique abolitionniste n'est pas nécessairement évident : avoir un·e proche détenu·e n'empêche pas d'adhérer à une vision légitimiste de la prison sans réellement de différence avec celle du reste de la population. L'isolement construit par la prison peut être vécu comme injuste pour soi, mais légitime pour les autres. Être confronté·e à la prison n'entraîne pas automatiquement des positions abolitionnistes.
S'il offre avant tout des ressources pratiques, le Guide a, lui, bien été élaboré dans une perspective politique anticarcérale. L'importance du partage de l'expérience, de ce point de vue, tient dans le fait qu'il permet de rejeter la notion de honte, en brisant l'isolement qu'impose la prison, en créant du lien malgré cet isolement et en donnant du sens à ce que l'on vit en en faisant une expérience collective. La solidarité vient du fait de pouvoir se parler entre proches, d'échanger, mais aussi de s'organiser et d'avoir accès à des collectifs, des caisses de solidarité, des émissions anticarcérales...
Autre perspective proposée par le Guide, celle de mettre fin à l'invisibilisation des proches dans les luttes anticarcérales, en les plaçant au centre de ces luttes. Il s'agit de mettre en lumière le fait que l'enfermement n'est qu'une partie du problème, et qu'il existe aussi une forme de peine invisible effectuée par les proches, surtout des femmes (qui sont par exemple de loin les plus nombreuses à se rendre régulièrement au parloir), dont on ne parle que rarement dans les luttes anticarcérales. Celles-ci ne fournissent pas forcément beaucoup d'efforts pour intégrer les proches, qui sont en majorité des femmes (qui sont celles qui soutiennent aussi bien la grande majorité d'hommes incarcérés que   les autres femmes).
Ce refus de l'invisibilisation des proches recoupe donc une préoccupation féministe : on retrouve la notion de lutte contre la division, la répartition et la valorisation genrée des tâches. Cette division genrée existe, comme ailleurs, dans les mouvements anticarcéraux, où écrire un tract (activité dite masculine) sera toujours plus valorisé que porter du linge (rôle dévolu aux femmes)...
Mettre les proches au centre des luttes anticarcérales, c'est donc s'employer à faire en sorte que les sujets de ces luttes ne soient pas seulement les hommes détenus, mais aussi les femmes qui les soutiennent. C'est dans ce sens que le Guide s'adresse surtout à des femmes.

Où le trouver

Le Guide à l'usage des proches de personnes incarcérées est disponible en ligne sur le blog http://permisdevisite.noblogs.org/, ainsi que des « bonus ». Le Guide imprimé, joliment illustré et au format compact, est distribué à prix libre dans plusieurs lieux militants et associatifs. Il est possible d'obtenir des envois gratuits en écrivant par mail à soledadetassocies@riseup.net. La diffusion est gratuite auprès de toutes les personnes proches de détenu·e·s, et les distributions devant les parloirs sont fortement encouragées.
Cet article est basé sur une interview d'une des personnes à l'origine de la rédaction du Guide, réalisée par des membres du groupe de Lille de la CGA. Elle peut être écoutée à cette adresse : http://c-g-a.org/article/emission-sur-la-sortie-du-guide-lusage-des-proches-de-personnes-incarcerees.

 

Emma, groupe de Lille