dim 12 janvier 2014

Argent et anarchisme

IAL

Cet article est issu des réflexions et discussions des militant·e·s du groupe de la Haute-Savoie de la Coordination des Groupes Anarchistes. Il ne prétend pas refléter la position de l'ensemble de la CGA, mais a pour vocation de présenter des pistes par rapport au système monétaire.

Qu'est-ce que l'argent ?

Le terme « argent » est employé ici pour désigner la monnaie sous sa forme de pièces ou billets. Historiquement, l'argent apparaît il y a environ 5000 ans pour favoriser les échanges économiques. Il prend alors la forme de pièces ou piécettes de métal. L'argent n'est pourtant pas le premier moyen d'attribuer une valeur à ce que l'on veut échanger. Auparavant et simultanément, on utilisait toute chose considérée comme rare, donc précieuse, comme les coquillages, le sel, les métaux... Certaines sociétés humaines sont ainsi passées du troc (échange direct entre deux objets) à la monnaie d'échange, c'est-à-dire qu'elles ont déterminé la valeur d'un objet à échanger au regard d'une monnaie. Ainsi, on peut imaginer qu'une peau de bête valait 2 unités monétaires (ce qui correspond dans notre système monétaire à 2 euros). L'échange consistait alors à donner la peau et à recevoir la valeur de celle-ci sous forme de monnaie (coquillage, ivoire, argent...).

Pourquoi utilise-t-on l'argent ?

Actuellement, dans la plupart des sociétés, l'argent est omniprésent. Il permet de se nourrir en achetant des denrées, de se vêtir (en achetant des vêtements), se chauffer, se déplacer, obtenir diverses choses. Tout ou presque à un prix, estimé en valeur monétaire : telle chose est évaluée à 20 euros, telle autre à 25 dollars... Le problème, c'est que personne ou presque ne se demande pourquoi l'on doit payer pour obtenir un bien ou un service. Certes il faut bien une contrepartie à ce bien ou service pour garantir l'équité d'un échange. Mais pourquoi débourser l'argent si rare pour certain·e·s ou si durement gagné en échange de sa force de travail ? De plus, rappelons ici que le salariat est le vol de la valeur du travail des prolétaires ; car il n'est pas difficile de constater que le travail n'est pas rémunéré au niveau où il devrait l'être, par rapport au capital. Il est donc logique que nous rechignions à payer pour obtenir le nécessaire. Sauf que le principe d'un système capitaliste monétaire est d'encourager la consommation afin d'écouler les biens et services proposés. Évidemment cette consommation suppose en contrepartie le versement d'un prix représentant la valeur monétaire du bien ou service. La bourgeoisie, classe dominante en tant que propriétaire des moyens de production et de distribution, a donc intérêt à ce que le peuple en général possède un peu d'argent pour consommer. Cela n'empêche pas que beaucoup de personnes soient exclues du système. D'ailleurs, pour conserver ses privilèges, la bourgeoisie a tout intérêt à éviter que le peuple s'enrichisse. Car l'enrichissement donne lieu à un quotidien moins précaire, peut libérer du temps pour réfléchir sur l'organisation sociale et remettre en cause les inégalités. Cependant, la bourgeoisie a besoin d'allié·e·s, même s'ils et elles sont issu·e·s de milieux modestes voire précaires. De manière plus précise, elle est donc favorable à l'enrichissement d'une partie des classes populaires à condition que celle-ci s'embourgeoise, c'est-à-dire intègre l'idéologie bourgeoise.

Des conséquences néfastes

Nous affirmons que l'argent est un facteur d'inégalités. En effet, les personnes qui n'ont pas d'argent sont de fait exclues de la société, puisque celle-ci est basée sur la circulation de l'argent. Bien entendu il est possible de vivre sans argent dans cette société, mais nous ne pouvons pas profiter de tout ce qu'elle propose. Par exemple, au lieu d'acheter des vêtements on peut recourir aux structures qui en donnent ou échanger les siens contre d'autres sur des « marchés » alternatifs. Outre le caractère précaire des systèmes parallèles, certains besoins sont nécessairement payants, comme le transport ferroviaire ou les actes de soins. Parlons de santé justement pour démontrer nos dires ! Pour être soigné·e, il faut recourir à un dispositif (assurance, mutuelle, couverture, aide...). Tout cela coûte de l'argent à l'individu ou à la société ; rien n'est gratuit. Par ailleurs, le fait que tous et toutes ne possèdent pas la même quantité d'argent restreint le champ des possibles : plus difficile d'accéder au savoir lorsqu'on n'a pas les moyens de payer ses études. On peut constater également que le fossé entre riches et pauvres n'est pas prêt d'être comblé. Non seulement il existe des riches et des pauvres – et cela est déjà inacceptable, mais on parle aussi d'un « fossé » entre ces deux catégories afin de montrer que l'écart est conséquent. Et à cela s'ajoute le fait que le fossé n'est pas stabilisé et se creuse un peu plus : les riches s'enrichissent, les pauvres s'appauvrissent. Normal, nous dira-t-on, les riches sont fait·e·s pour être très riches et les pauvres très pauvres ! Ainsi, en 2011, on recense environ 8 729 000 personnes pauvres en France, soit 1 million de plus qu'en 20011.

Facteur d'inégalités, l'argent est par conséquent facteur de violence. Lorsqu'on ne possède pas d'argent il n'est pas illogique de tenter de s'en procurer au détriment de ceux et celles qui en ont. D'où les vols et autres comportements motivés par la volonté de s'approprier l'argent qu'on n'a pas. Cette violence s'exprime aussi par différentes attitudes comme l'avarice, l'envie, ou l'égoïsme, qui ont pour effets le repli sur soi et la négligence de l'intérêt collectif. Trop préoccupé·e·s par « comment obtenir et conserver de l'argent », nous manquons de temps pour réfléchir à « comment rompre avec ce système inégalitaire par nature ».

Un monde sans argent ?

Face à ce constat, nous pouvons d'ores et déjà revendiquer la baisse drastique sinon la gratuité des biens et services de première nécessité en matière d'alimentation, d'habillement, de santé, de logement... De même, les salaires doivent être augmentés de manière conséquente pour faire face au coût de la vie, en attendant d'abolir le salariat. Ces propositions, qui n'en excluent pas d'autres, se veulent des pistes visant à favoriser notre émancipation et notre autonomie, afin de se mobiliser pleinement sur des questions d'organisation sociale.

Mais notre objectif ultime est bien l'abolition de l'argent et de la monnaie de manière générale. D'abord car en société anarchiste nous n'en aurons plus besoin : le communisme libertaire étant basé sur l'entraide, la solidarité, la responsabilité collective, l'argent aura perdu son caractère central et organisateur de la société. Quelle(s) forme(s) prendront alors les échanges ? On pourra recourir à l'économie de troc, c'est-à-dire l'échange direct entre deux biens ou services. Prenons un exemple : une personne souhaitant obtenir une certaine quantité de pain ira solliciter une personne prête à lui en fournir, en échange d'une aide à la fabrication de ce pain. C'est ce qu'on pourrait appeler le troc interindividuel. Mais on aura aussi tout intérêt à faire de la collectivité un partenaire d'échange. En effet, on pourrait estimer par exemple qu'une société garantissant à un individu l'accès à l'électricité serait fondée, en retour, à attendre de l'individu une participation au bon fonctionnement collectif. Cette participation pourrait prendre la forme d'un apport matériel (aider à la cueillette de produits de la terre) ou intellectuel (enseigner).

Ensuite, nous voulons la disparition de l'argent à cause des conflits qu'il crée. Ce n'est pas parce qu'une société revendiquera son caractère égalitaire qu'elle le sera forcément. Nous avons vu quelques inconvénients d'un système monétaire, et nous affirmons que ceux-ci pourraient très bien réapparaître dans la société anarchiste. Juste une illustration : le ressentiment de celles et ceux qui ont moins d'argent à l'égard de celles et ceux qui en ont plus. Même si l'on peut atténuer les inégalités en instituant par exemple un dispositif du type « qui gagne plus paie plus cher, qui gagne moins paie moins cher », nous aurons toujours des personnes n'ayant pas le même niveau de richesse. Et nous insistons : c'est cela le véritable problème. De plus, un tel système redistributif ne fera pas disparaître le sentiment de gêne, de honte ou d'humiliation que certaines personnes peuvent éprouver lorsqu'elles ont conscience de leur situation et se rendent compte qu'elles vivent en étant constamment aidées par d'autres, sans qu'elles puissent s'émanciper et sans que les rôles s'inversent. En effet, dans ce cas il n'y a rien de gratifiant à bénéficier de dispositifs liés à notre situation financière. En société anarchiste, mieux vaudrait tirer un trait sur l'argent et être autonome.

 

 

Groupe de la Haute-Savoie

 

 

1. Source : insee.fr. 8 729 000 personnes ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté. Le seuil de pauvreté étant le plus souvent fixé à 60% du niveau de vie médian.