Dans toutes les capitales européennes ainsi que dans les grandes métropoles régionales, un même processus est en cours : l’exclusion de l’ancien prolétariat industriel vers l’extérieur des villes au profit d’une fraction montante de la « petite bourgeoisie »1.

 

Ce processus est lié à l’évolution post-industrielle du capitalisme européen. La désindustrialisation entraîne le démantèlement physique des usines et autres bâtiments industriels et commerciaux ainsi que la relégation en banlieue de l’ancien prolétariat devenu superflu. Les centres ville sont repeuplés par les représentant-es d’une nouvelle classe émergente : une « néo-petite-bourgeoisie intellectuelle » attirée par les traces d’ambiance populaire des anciens quartiers ouvriers et les grands espaces convertibles en ateliers ou en lofts.

 

Cette évolution génère une forte demande immobilière, une rénovation de quartiers et une hausse des loyers qui aggravent encore la situation et excluent de fait les populations à bas revenus qui auraient souhaité se maintenir ou s’installer. À mesure que disparaissent les artisans, les gargotes, bars à putes et à marins, boui-bouis et autres restos ouvriers, fleurissent ateliers d’artistes, restos prohibitifs et cinémas d’art et essai. Tandis qu’un nouveau style de vie s’impose, les arrêtés anti-SDF garantissent la mise à l’écart de la populace.

 

La sous-classe sociale qui s’installe alors est issue de professions de l’information et de la communication, de l’art, de l’urbanisme, de l’architecture et de l’enseignement. Autrefois contestataire, elle est devenue, au terme d’une transition débutée dans les années 19702, le meilleur relais culturel et intellectuel de la domination capitaliste moderne, tout en gardant l’apparence progressiste de ses débuts.

 

Ce phénomène appelé gentrification3 par les anglophones a sa propre hiérarchie. Il a débuté dans quelques métropoles globalisées comme Londres ou Paris, pour rester en Europe. Il concerne alors la frange supérieure de cette petite bourgeoisie. Mais la logique des traités européens successifs étant de mettre l’ensemble des activités humaines en concurrence, les villes régionales entrent à leur tour dans la danse, cherchant à attirer des technologies innovantes, des labos de recherche et à devenir « pôles d’excellence ». Les villes ayant un important passé industriel ou maritime sont les plus réactives, et elles ont des espaces à réutiliser. Les projets pharaoniques se succèdent et se ressemblent : Euralille, Euroméditerranée (Marseille), Euratlantique (Bordeaux), mais aussi à Lyon et à Nantes.

 

La hiérarchie est présente à l’intérieur même des villes : une partie des hyper-centres reste aux mains de la haute bourgeoisie, le reste est progressivement occupé par les franges supérieures de leurs serviteurs. Les strates inférieures de la petite bourgeoisie sont éloignées du simple fait des augmentations de loyers et se retrouvent ainsi à disputer au prolétariat les villes de la proche banlieue. C’est un phénomène que l’on observe aussi bien en banlieue parisienne avec Montreuil, que bordelaise avec Bègles. Il s’accompagne d’ailleurs dans ces deux cas d’une transition politique significative du PC aux Verts.

 

Le prolétariat devenu excédentaire est repoussé de plus en plus loin de ces centres, dans les banlieues et les quartiers réputés « sensibles » où les politiques sociales et urbaines ont concentré chômage, misère et exclusion. La situation y devient tendue au point de donner lieu à des émeutes comme celles de 2005 sur tout le territoire, ou bien celle de 2007 à Villiers le Bel4. Cette dispersion des prolétaires en périphérie urbaine voire en zone rurale répond à une logique d’invisibilisation de cette classe sociale qui, nous dit-on, a disparu (avec d’ailleurs les autres classes et la lutte qui les opposaient), alors qu’elle représente toujours 60 % de la population active.

 

Le jargon politico-médiatique joue son rôle et masque la réalité de l’éternelle question sociale sous divers vocables liés à une « question urbaine ». Les principaux intéressés semblent tout de même avoir arrêté d’y croire car ces zones de relégation des pauvres recoupent presque exactement les cartes représentant les maximums d’abstention. Quant à la bourgeoisie au pouvoir, elle sait qu’elle mène une guerre sociale et confie donc la gestion des dégâts de l’exploitation capitaliste à la police, convertie en véritable armée d’occupation, recyclant d’ailleurs en matière de contrôle des populations les principes hérités de la guerre d’Algérie5.

 

Aujourd’hui, le concept à la mode pour lutter contre la ségrégation, c’est la « mixité » sociale, entendez par là désengorger un peu les cités populaires ingérables. Mais dans la plupart des cas c’est un simple cheval de Troie de la gentrification qui permet de détruire des habitats populaires de centre villes au profit d’une population plus aisée. La cohabitation évidemment ne va pas sans heurts. D’ailleurs il n’a jamais été envisagé d’introduire cette « mixité » dans les ghettos de riches dont Neuilly est un des fleurons.

 

 

Pourtant, cette mystification fonctionne. Les rares luttes qui combattent localement la gentrification ne font pas le lien entre elles comme si chaque projet avait sa propre logique indépendante. Il est donc fondamental de remettre ce processus à sa place dans le schéma plus large de l’exploitation capitaliste et de la lutte des classes. C’est le seul moyen pour que des luttes apparemment distinctes se reconnaissent comme « soeurs » et se rejoignent dans la contestation de l’ordre capitaliste.

1 L’essentiel de cet article est tiré de l’ouvrage de Jean-Pierre Garnier « Une violence éminemment contemporaine » paru en 2009 aux éditions Agone, et d’une conférence qu’il a donnée à l’Athénée Libertaire de Bordeaux en juin 2010.

2 Illustrée par les ouvrages de Guy Hocgenheim « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au rotary », Agone, 2003 et de  Pierre Rimbert « Libération de Sartre à Rothschild », Raisons d’Agir, 2005

3 Le terme anglais fait référence à la gentry qui s’apparente plus à la petite noblesse. Il faudrait employer un affreux « enpetitbourgeoisement » pour être juste.

4 La répression est alors énorme : on se souvient de l’état d’urgence. Plus récemment, après un procès truqué par les témoignages policiers et les délations sous X, les inculpés des émeutes de Villiers le Bel ont été condamnés à des peines allant de 3 à 15 ans fermes.

5 Lire à ce sujet l’excellent travail de Mathieu Rigouste « L’ennemi intérieur », La Découverte, 2009