lun 21 mars 2011

Tunisie, Libye, Egypte : Mode d'emploi de la révolution du XXIème siècle

CGA

Partie de Tunisie, la vague révolutionnaire qui emporte avec elle les dictateurs et fait trembler les dirigeants économiques et politiques du monde entier frappe la où on ne l'attend pas. Aucune analyse, d'ici ou d'ailleurs, n'avait prévu ce qui se passe actuellement et que des dictatures verrouillées comme la Libye vacilleraient. Ces soulèvements populaires qui agitent les différents pays d'Afrique du Nord et du Moyen Orient ont surpris tout le monde, à commencer par les organisations de ces mêmes pays.

Pourquoi maintenant, comment se propagent-ils dans leur pays et au-delà et enfin, comment transformer l'essai en une véritable émancipation des individus, hors des intérêts impérialistes et stratégiques des puissances européennes, des USA et d'Israël, hors des multiples récupérations politiciennes ou religieuses qui voudraient détourner ces mouvements à leur profit ?

 

Des causes profondes communes à tous les pays

 

A l'heure où la crise du système capitaliste a poussé le chômage des jeunes à un niveau jamais atteint et où les cours des produits alimentaires sont encore plus élevés qu'au moment des émeutes de la faim de 2008 (en partie à cause de la spéculation), la débrouille est de mise pour la majorité de la population. Les politiques qui visent à l'interdire mènent très vite à des situations intenables. Le 17 décembre, Mohamed Bouazizi s'immole par le feu dans un geste de désespoir devant le gouvernorat de Sidi Bouzid, une région intérieure sinistrée de la Tunisie. S'en suivent plusieurs jours de révolte dans cette ville et les villes voisines (Kasserine notamment). Pour les mêmes raisons, cette colère se propage comme un feu d'essence à toute la Tunisie, puis à l'Algérie, avec des immolations jusqu'au Caire et à Nouakchott.

Ya Basta! C'est en substance le cri des peuples face aux régimes corrompus, où règnent népotisme et pouvoir des riches, qui voudraient nous enfoncer la tête sous l'eau de la crise économique.

 

Solidarités, pierres et informations contre balles réelles et tractations

 

Ce tragique élément est l'étincelle qui allume la poudre de cette vague de soulèvements. Cette traînée de poudre n'est pas simplement le résultat de Facebook et Twitter comme aimeraient nous le faire gober les médias occidentaux, mais surtout celui d'expériences de lutte, comme à Gafsa-Redeyef (Tunisie) ou à Manalla (Egypte), quand la prise de conscience de conditions communes d'exploitation fait émerger la solidarité de classe.

A partir de là, la volatilité de l'information devient un vecteur important pour diffuser la révolte, chez les plus jeunes en particulier. Tou.te.s, en Tunisie, sont habitué.e.s à contourner la censure en utilisant des proxis et manient les réseaux sociaux avec autant d'agilité que la fronde et le lance-pierre. Les États ne sont pas dupes de ces évolutions technologiques et tentent d'y adapter leur censure : des blogueurs sont arrêtés, les réseaux sociaux sont censurés ou même, comme en Égypte, on coupe toutes les communications Internet et téléphoniques (sauf celles des bourses, des banques et des marchés, branché.e.s sur un réseau particulier). Mais rien n'y fait : la solidarité internationale s'organise pour diffuser des informations et des moyens alternatifs de connexion à Internet pour les Egyptien.ne.s. Plus que jamais, les moyens de communication sont les poumons de la Révolution et les maintenir est une priorité.

 

Alors que ces soulèvements prennent de l'ampleur, les Etats ressortent tous les mêmes recettes et appellent au renfort l'armée pour écraser leur propre population. Tirs à balles réelles, massacres et bombardements des populations comme en Libye, aucun moyen n'est écarté pour faire taire les insoumis.es. Seulement, en pratique, l'armée n'obéit plus... Les soldats, et parfois même quelques officiers, refusent de tirer sur leur concitoyen.ne.s. Rappelons que le service militaire, dans ces pays, fait encore de l'armée une institution qui fait partie de la vie des hommes du peuple, qui est donc peu professionnalisée et qui compte dans ses rangs plus de citoyens lambda que de Rambo prêts à tirer sur tout ce qui bouge. Mais n'oublions pas, pour autant, que les états-majors défendent aussi leurs intérêts : en Tunisie, l'officier Ben Ali avait délaissé l'armée au profit de la police et en Égypte, l'armée, avant de prendre parti pour Moubarak ou pour la population, sert avant tout à protéger ses propres propriétés... C'est pour cela qu'une véritable révolution ne saura faire l'économie d'une dissolution des bases populaires de l'armée dans les rangs des manifestations, c'est-à-dire d'un dépassement des simples acclamations que l'on a pu voir quand les tanks ont pris la rue, en Tunisie et en Égypte.

Toujours est-il que tous font alors appel à des agents provocateurs, membres de la police politique et mercenaires, pour provoquer le chaos, déstabiliser le mouvement, voire parfois l'attaquer de front, comme aux abords de la place Tahrir. Mais des comités populaires d'auto-défense se chargent de protéger les habitations ou les monuments historiques et parviennent ainsi à garder le contrôle de la rue et à montrer au grand jour le vrai visage des régimes qu'ils subissent.

 

L'hypocrisie des puissances occidentales

 

A ce moment là, les chefs d'État et de gouvernement qui dirigent le monde commencent à s'activer. On agite d'abord le spectre de l'islamisme qui sert depuis longtemps déjà à justifier le soutien aux dictatures sanglantes du Maghreb et du Mashreq. La ministre de la Défense 'MAM' proposait même d'envoyer le "savoir-faire" français (conseils en matière de répression, gaz lacrymo, boucliers) pour soutenir la police bénaliste. C'est pour les mêmes raisons, entre autres, que Kadhafi était accueilli en grandes pompes à l'Elysée il y a trois ans et repartait avec la technologie nucléaire et le nec plus ultra de l'armement français. Pourtant, en réalité, ce qui se cache derrière cette grossière analyse qui jette dans un fourre-tout 'islamiste' les terroristes d'Al-Qaïda et les réformistes musulmans du parti Ennahda en Tunisie, ce sont les intérêts des entreprises françaises dans ces pays.

Puisque la majorité de la population n'est pas dupe, on agite ensuite le risque de l'effondrement économique et de la pénurie de carburant à cause des irresponsables insurgé.e.s libyen.ne.s. Comme lors du mouvement social de cet automne, on voit bien ce qui préoccupe les capitalistes !

De plus, si tous condamnent désormais les agissements de Kadhafi, ils ne précisent pas que les avions qui tirent sur la foule et le reste du matériel militaire ont été grassement financés par l'Union Européenne pour sous-traiter le contrôle des frontières à un pays peu connu pour son respect des droits de l'homme. Jusqu'alors, ils n'étaient pas nombreux à s'émouvoir des méthodes expéditives de leur ami libyen !

Moins grotesque et plus efficace est la diplomatie américaine qui profite des errements français pour s'implanter au Maghreb en jouant la carte de la démocratie et négocie en Égypte une transition douce qui assure à Israël, son allié de toujours, la paix dans la région.

Alors que les peuples d'Afrique du Nord se battent pour leur dignité, les dirigeants occidentaux se préoccupent des intérêts économiques et stratégiques de leur pays et du contrôle des frontières.

 

Le dictateur est parti... Vive la dictature!

 

Les journaux du monde entier sautent d'un foyer de contestation à un autre, sans prendre le temps d'essayer de comprendre ce qui se passe en réalité dans ces pays. A les entendre, les « révolutions » seraient terminées parce que Ben Ali et Moubarak mangent des petits fours chez leurs amis émirs. Mais, en réalité, il n'y a pas qu'en Libye que le peuple est dans la rue.

En Tunisie comme en Egypte, des luttes naissent encore chaque jour, ici pour dégager un patron ou un gouverneur trop proche de l'ancien dictateur (celui de la société tunisienne STAR par exemple), là pour obtenir des augmentations significatives de salaires et des droits sociaux et syndicaux. La population se réapproprie les richesses volées par les clans Ben Ali-Trabelsi et Moubarak. Malgré les injonctions des révolutionnaires de la dernière heure (états-majors militaires, Frères Musulmans et autres forces centristes), les Tunisien.ne.s reviennent pour faire le siège de la Kasbah, les Egyptien.ne.s persistent à garder la place Tahrir dans le but avoué de faire tomber les gouvernements de transition qui pullulent d'anciens cadres des dictatures qui retournent leur veste plus vite leur ombre. La population le sait bien : une fois le dictateur chassé, il reste à détruire tout le système de la dictature... Il reste une révolution à inventer et à faire!

 

Sur le plan politique, la démocratie reste à conquérir face à ceux qui voudraient prendre la place du calife. Sur le plan économique, il s'agit aussi de se ré-approprier les richesses détenues par les bourgeoisies locales et internationales pour redémarrer la production sous le contrôle de la population.

Pour cela, il faut s'appuyer sur l'auto-organisation, que l'on trouve de façon spontanée dans ces mouvements sous la forme des comités populaires d'auto-défense et maintenir ces relations d'entraide et de solidarité créées ou retrouvées pour augmenter la pression sociale dans chaque quartier, chaque entreprise, de façon diffuse dans toute la société. Face au contrôle de l'armée et de la police par les bourgeoisies locales, le pouvoir populaire doit aussi se réapproprier, à la base, les armes, comme cela a été fait en partie en Libye, en premier lieu celles des coupables de crimes et de pillages mais aussi celles de l'ensemble de ces institutions, si l'on ne veut pas que ces révolutions soient confisquées par les états-majors, toujours au profit des mêmes.

 

Bien sûr, l'avenir n'est que supposition et nous ne nous permettrons pas de faire insulte à celles et ceux qui mènent la révolution, au péril de leur vie, en leur expliquant ce qu'ils et elles doivent faire. A l'heure actuelle, notre rôle ici est surtout de les soutenir, de dénoncer les postures de façade de nos dirigeants économiques et politiques et de lutter contre les manipulations diplomatiques qui visent à éteindre le feu des révoltes populaires. Au-delà, notre devoir est de construire chez nous aussi le pouvoir populaire, en prenant exemple sur nos frères et nos soeurs en lutte de l'autre côté de la Méditerranée. Nous ne ferons aucune concession pour les affameurs d'hier et d'aujourd'hui. Qu'ils sachent qu'à l'avenir, les peuples se souviendront que les dirigeants ne sont pas immuables et qu'ils tremblent sur leur trône parce qu'en ces temps de disette, il n'y a pas qu'en Egypte, en Tunisie ou en Lybie qu'on aimerait voir tomber des têtes!

 

D'un côté de la Méditerrannée comme de l'autre, révolution sociale et libertaire!

 

Analyse plus poussée sur www.c-g-a.org (page du Mans)