dim 1 juillet 2012

« St-Denis en colère, y'en a marre de la misère ! »

CGA

Un exemple d’insertion sociale des militant-e-s anarchistes dans les luttes pour le logement

Après la mort de six migrant-e-s dans lincendie de leur immeuble, en état dinsalubrité aggravée, le Préfet du 93 lance une campagne de « lutte contre linsalubrité », loccasion pour lui de renforcer la guerre aux pauvres. C'est donc en plein hiver (mi-décembre) qu'il fait expulser deux squats de migrant-e-s, en majorité ivoirien-ne-s, coup sur coup. Immédiatement les expulsé-e-s répliquent et montent un campement sur le parvis de la mairie (majorité PC), tandis qu'un comité de soutien se met en place. Des manifestations de 200 à 300 personnes réveillent la ville. La colère y est palpable. Les slogans font appel à la population : « St-Denis en colère, y'en a marre de la misère » « Des papiers pour tous ! Des logements pour tous ! », et à chaque fois des gens nous rejoignent tout le long du parcours, en solidarité.

Alors que des enfants scolarisés dans les écoles de St-Denis vivaient dans ces squats, les écoles servent de point d'appui pour la mobilisation : elles sont le principal lieu de distribution des tracts, et plusieurs parents d'élèves s'investissent dans la lutte. Les autocollants fluo qui reprennent les slogans sont partout dans la ville, les habitant-e-s ne peuvent ignorer le campement des expulsé-e-s, très visible, décoré de banderoles, d'affiches, etc. Très vite les signes de solidarité se multiplient. Il était clair, pour nous anarchistes, que cette lutte était aussi laffaire de tou-te-s les habitant-e-s de la ville, qui connaissent tou-te-s à des degrés différents des problèmes de logement. Expulser des logements, cest virer les classes pauvres. Laisser des logements vides, cest favoriser la spéculation et la hausse des loyers.

Après les « fêtes », les conditions de vie commencent à devenir très dures pour celles et ceux qui restent sur le campement1. A la fatigue et à la faim, s'ajoute le froid intense qui alterne avec des périodes d'humidité. Beaucoup d'entre elles et eux n'ont pas de boulot ou le perdent suite à l'expulsion, et l'argent manque d'autant plus que la police les empêche par ailleurs de cuisiner sur le campement. Nous et d'autres libertaires décidons d'aller en priorité discuter avec les femmes expulsées, puisque la structuration du campement et les prises de décisions internes aux expulsé-e-s les mettent manifestement à l'écart. Malheureusement, y compris dans les luttes, le sexisme reste lun des modes dorganisation les plus courants et il est difficile de le remettre en cause puisqu'il sert souvent le pouvoir de ceux qui confisquent la lutte à leur profit ou au profit de leurs partis

 

Une proposition qui ne sonne pas juste ...

 

C'est dans ce contexte très difficile, après presque deux mois de lutte unitaire menée à un rythme effréné et montrant des signes d'épuisement, que la mairie, après avoir obtenu lautorisation administrative dexpulser le camp, accepte de rencontrer les délégués des expulsé-e-s du 76, et leur fait la proposition suivante : niant toute responsabilité propre dans l'expulsion des squats, elle déclare vouloir « mettre l'Etat devant ses responsabilités » et se « ranger aux côtés des expulsés » pour « dénoncer la politique gouvernementale en matière d'hébergement d'urgence ». Concrètement, elle propose que chaque personne du campement soit parrainée par un élu qui se charge d'appeler le 115 jusqu'à ce qu' une place en hôtel social lui soit trouvée, et propose également l'organisation d'une cérémonie de parrainage commune qui serait l'occasion de dénoncer « les carences du 115 ». En échange elle demande que le campement soit levé.

Suite à cette proposition se tient une réunion du comité de soutien, après une réunion interne au campement, puisqu'il est clair que le comité de soutien étant démocratique, il suit les décisions des expulsé-e-s... au moins en théorie. Les deux expulsés qui prennent la parole expriment clairement le rejet de la solution parrainage-115 de la mairie PC et persistent à vouloir réclamer un lieu collectif en dur. Du côté des soutiens, les quelques libertaires présent-e-s critiquent aussi la proposition et craignent que la dispersion des familles aux quatre coins de la région parisienne affaiblisse les solidarités et la lutte collective. Ils et elles proposent une alternative : la réquisition collective dun lieu.

Le NPA, fort d'une présence régulière à Saint-Denis sur les questions et les luttes de logement depuis plusieurs années impose au fil des réunions l'idée suivante : essayer de gagner sur les deux plans, en acceptant le parrainage et en demandant en parallèle un local en dur pour que celles et ceux qui restent sur le carreau puissent dormir et cuisiner. Il est pourtant clair et net lors des délégations en mairie que celle-ci n'a absolument pas l'intention de proposer une salle en dur (elle propose un algéco ou deux, sans droit d'y dormir ni d'y cuisiner). Les PC s'expriment pour le parrainage, point. Par ailleurs le NPA s'opposera à plusieurs reprises à toute tentative de souligner la responsabilité de la mairie PC dans les événements. Dans les luttes pour le logement, les deux pouvoirs sont les mairies et les préfectures. Ne pas attaquer les deux, cest une démarche politicienne allant contre les intérêts de la lutte. Trop minoritaires, les libertaires et anarchistes, qui demandent au minimum que l'octroi de cette salle collective en dur soit une condition préalable à l'acceptation du parrainage, ne sont pas écouté-e-s.

 

Le coup de théâtre qui lève le rideau...

 

C'est alors qu'arrive le coup de théâtre : les délégués du 76, donc du campement, ont accepté l'accord (« oui Jeudi matin. Quoi ? T'es pas au courant ?! »). Pourtant, le mercredi soir, certains expulsés s'étaient prononcés contre à une réunion du comité ! Sous le choc, nous demandons aux femmes si elles ont décidé en réunion d'accepter l'accord et elles nous répondent que non (pas plus que les hommes d'ailleurs). Sur le champ, un militant NPA influent nous accuse de vouloir diviser les hommes contre les femmes (nous y voilà !)... S'en suit une sorte de réunion le NPA en difficulté se bat pour protéger l'accord, quitte à discréditer les opposant-e-s et à leur reprocher, sur le ton de la punition paternelle, d'avoir encouragé les expulsés à prendre la parole, puisque visiblement leurs propos étaient en désaccord avec leur « ligne ». Mais certain-e-s commencent à y voir plus clair.

Sous une apparence démocratique, la lutte était en réalité très hiérarchisée. Les militant-e-s de la gauche autoritaire n'ont jamais cherché à favoriser l'auto-organisation démocratique des expulsé-e-s. Au contraire : un personnage très influent, disposant d'une forte légitimité pour des raisons historiques2 et très proche de certains membres de l'équipe municipale, s'entretenait régulièrement avec les seuls délégués pour « expliquer » la stratégie suivie. Par confiance et par intérêt personnel, les délégués3, contre l'avis des autres expulsé-e-s, répercutaient cette ligne politique (ceci fut par ailleurs confirmé par des militant-e-s NPA plus ou moins dissident-e-s). Nous avons ainsi pu assister à une assemblée des expulsés le délégué semblait clairement tout seul à défendre le parrainage contre tou-te-s les autres... D'autre part, la formule « on suit les décisions des expulsés », qui faisait consensus, n'a pas suffi. En réalité, le cœur de la lutte était bien le comité de soutien, et non l'assemblée des expulsé-e-s, mettant celles et ceux-ci dans une situation marginale dans le combat, expression évidente du paternalisme qui persiste envers les migrant-e-s post-coloniaux. Depuis, des militant-e-s ont fait accepter l'idée de réduire puis de lever le campement, au motif que cela aura plus d'impact sur la population de le remonter quand les expulsé-e-s se retrouveront de nouveau à la rue (puisque le 115 ne dure qu'un temps).

 

Quelles leçons tirer de tout ça ?

 

La lutte a cependant permis d’opposer un vrai rapport de force contre la préfecture et de la faire reculer. Alors que celle-ci annonçait en huit clos à la mairie, l’organisation d’une dizaine d’expulsions d’immeubles, celles-ci se sont stoppées au moment où la lutte à commencé. Des promesses de relogement à l’été, ont été gagnées au tout début de la lutte, pour les habitant-e-s avec papiers du 11 rue Dezobrie. En ce qui concerne les habitant-e-s du second immeuble, un relogement a été obtenu pour l’une des familles.

 

Notes pour plus tard...

La lutte a révélé le besoin pour les anarchistes de se coordonner face aux pratiques bien organisées des autoritaires. Nous avons toute notre place dans ces luttes et l’expérience qu'on en tire est d'autant plus précieuse que le même genre de rapports hiérarchiques en chaîne (mairie-militants influents-délégués) et les même stratégies de la part des autorités (« parrainages », avantages proposés aux délégués) peuvent s'observer dans de nombreuses autres luttes pour le logement et les papiers4.

De notre côté, tout en participant au combat collectif, nous avons constamment mis en avant nos propositions, dont la possibilité de réquisition d'un logement vide par les expulsé-e-s. Nous avons réussi à montrer qu'il existait une voie entre le refus des luttes sociales dès que des orgas y sont impliquées d'un côté et de l'autre, l'autoritarisme dans les luttes sociales. Nous avons renforcé notre insertion dans le tissu social et militant. Nous avons réussi à faire passer auprès d'une partie des expulsé-e-s et du comité nos idées sur le refus de la délégation sans mandatement, sur la possibilité de révoquer les délégués. Nous avons combattu les tendances autoritaires elles se trouvaient, et essayer dinstaller un cadre collectif débarrassé des rapports de domination sexistes ou racistes.

Ce qui nous a manqué et dont bénéficiaient le PC et le NPA, c'est la légitimité acquise dans les luttes précédentes sur le logement et les papiers. Il s'agit donc désormais de maintenir sur la ville une présence anarchiste régulière, qui seule nous permettra d'imposer la légitimité des idées libertaires dans la lutte, face aux autorités politiques et aux militant-e-s de la gauche autoritaire. Gageons que la colère des Dyonisien-ne-s ne sera pas facile à faire taire à l'avenir !

 

Groupe CGA de la Région Parisienne

 

 

1. Les familles avec enfants, grâce à la mobilisation immédiate, sont au moins hébergées dans des hôtels sociaux.

2. Spécialiste NPA pour les questions de logement, et ancien conseiller municipal. Celui-ci a un lien fort avec certains expulsés, pour des raisons qui remontent à une lutte précédente qui avait abouti à la signature d'un accord avec la mairie, mais non respecté. Ayant mené plusieurs luttes « du même type » sur la ville, qui ont également pris la forme du binôme campement/comité de soutien, il dispose donc d'une forte légitimité auprès des expulsés et de la plupart de personnes investies dans le comité de soutien et prend vite une place très/trop importante dans la lutte.

3. Les délégués n'avaient pas les mêmes intérêts que l'ensemble des expulsé-e-s, ayant pour la plupart des contacts privilégiés avec la mairie, un hébergement et des papiers (ou des situations plutôt propices à la régularisation).

4. Voir par exemple la lutte suite à l'expulsion du squat des Sorins à Montreuil, ou celle ayant suivi l'expulsion d'un squat de sans-papiers à Bagnolet.