dim 8 janvier 2012

Serrons les poings, pas la ceinture !

« Il paraît que la crise rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Je ne vois pas en quoi c'est une crise. Depuis que je suis petit, c'est comme ça. » Coluche

Serrons Les Poings, Pas La Ceinture !

L'état de crise permanent, c'est ce que Coluche dénonçait déjà il y a une vingtaine d'années dans son sketch « Le chômeur ». Comme lui, nous sommes beaucoup à n'avoir jamais connu autre chose qu'une société inégalitaire, où toutes les institutions (école, système bancaire, impôts, police, « justice » etc.) sont organisées pour perpétuer l'ordre social, c'est-à-dire enrichir les riches et appauvrir les pauvres. Certain-e-s, à la « gauche de la gauche », nous vendent encore le monde merveilleux des 30 Glorieuses et du capitalisme paternaliste, où ouvrier-e-s et patron-ne-s marcheraient main dans la main pour la prospérité. En dehors du fait que cette image idyllique n'a jamais existé en France (et en cherchant bien, pas vraiment ailleurs non plus), nous n'adhérons pas à leur utopie et prendrons le soin de l'expliquer plus loin dans cet article.

Années 80-90 : la réadaptation du capitalisme

Quand il y a de l'argent, gouverner est un exercice simple. Quelqu'un-e grogne, vous lui donnez du travail, un logement et une prime en fin d'année. En général (sauf si c'est un-e méchant-e gauchiste ou pire, un-e anarchiste), la personne arrête de grogner. La lutte collective permet dans ces périodes d'arracher des droits pour mieux vivre, ce qui est insuffisant, certes, mais pas négligeable. L'État et le patronat donnent, bon gré mal gré, et achètent ainsi la paix sociale.

C'est quand il n'y a plus autant d'argent que ça se complique (pour des explications plus détaillées, voir l'encart n°1, sur les débuts de la crise). Là, forcément, les capitalistes enlèvent les masques de Bisounours et montrent leur vrai visage : celui d'hommes et de femmes pour qui la recherche du profit passe avant tout... y compris la vie des gens. Ils étaient comme ça avant (pour dire vrai, travailler en usine, dans les mines ou le cul sur une chaise dans un bureau n'a jamais été très bon pour la santé) mais là, on le voit mieux. Main dans la main, l'État et la bourgeoisie capitaliste ferment donc les vannes de la « redistribution » sociale : en gros, on prend de l'argent aux travailleurs et aux travailleuses pour le donner aux plus riches. Oui, dit comme ça, ça paraît fou, mais quand on sait que les gens à la tête de l'État sont souvent les mêmes que les patron-ne-s des grandes entreprises ou du moins les connaissent bien, ça éclaire pas mal de choses... Et il faut aussi dire qu'ils et elles en ont besoin pour être au pouvoir (qui vote pour elles et pour eux? Qui finance leurs campagnes électorales (et leurs vacances) ?). Et que ce soit DSK dans la Porsche de ses potes ou Sarkozy sur le yacht de Bolloré, on peut vous jurer que c'est pas mieux au PS !

Bref, dans les années 80 et 90 (donc majoritairement, en France, sous une majorité dite « de gauche »), les États, avec la complicité ou sous la pression du FMI, diminuent leurs dépenses sociales (éducation, santé) et augmentent les impôts inégalitaires pour éviter à la bourgeoisie de perdre de l'argent. Que cela s'appelle « plans d'ajustement structurel » (euphémismes du FMI pour qualifier la casse sociale organisée dans les pays du Tiers-Monde) ou « politique du moins-disant fiscal et social » (en clair, concurrence entre les pays industrialisés dans la destruction du code du travail et la suppression des impôts et des taxes sur les entreprises), la logique à l'œuvre est la même : tout le monde paie et surtout les pauvres, et les profits vont aux plus riches. En 30 ans, en France, le partage du PIB (de la valeur produite par les travailleurs et les travailleuses) est passé d'un rapport de 70/301 à 60/40. Pour dire les choses simplement, notre camp social a perdu 10 points (= plus de 14%) dans la répartition de la richesse. C'est pour cela que le nombre de personnes avec un double emploi ou qui travaillent après leur retraite n'arrête pas d'augmenter (comme le nombre de gens au chômage d'ailleurs...). Mais cette forme de débrouille atteint vite ses limites et le crédit se développe. Les taux d'intérêt augmentent face à la demande pressante de crédit... et le surrendettement avec, les foyers ne pouvant rembourser leurs prêts sauf en empiétant sur les budgets vitaux (logement, factures, nourriture) ou obligatoires (impôts, d'où la hausse des fraudes tant critiquées).

Depuis 2007 : l'accélération de la crise d'adaptation

C'est de cette manière que s'accélère la crise permanente du capitalisme, aux USA, avec l'épisode des subprimes (voir encart 2) qui débute en 2007. Le crédit ralentit, les banques perdent confiance parce que certaines d'entre elles commencent à perdre de l'argent. On appelle l'État au secours pour « sauver les banques ». Pendant que la casse sociale s'amplifie partout, on renfloue les banques (au lieu de les collectiviser) à grand renfort de milliards. Quand les capitalistes font des conneries, ils viennent pleurer sur l'épaule de l'État... et ce sont les populations qui trinquent ! On passe d'une dette privée des banques financières à une dette publique, que l'État doit ensuite rembourser avec de gros taux d'intérêt à ces mêmes banques.

L'argent fraichement acquis par les banques sert à la spéculation qui se tourne alors vers un marché financier réputé plus sûr : les matières premières. Les prix des denrées alimentaires de base (céréales) et du pétrole augmentent énormément et les coûts sont répercutés une nouvelle fois, jusqu'au dernier acheteur (comme en témoigne votre ticket de caisse après votre dernier plein). Dans les pays les plus pauvres, les conséquences sont encore plus dramatiques avec des émeutes de la faim meurtrières au Mexique, à Haïti, au Maghreb et à beaucoup d'autres endroits du globe, où une partie de la population urbaine n'a même plus de quoi manger.

Puis les États s'endettant toujours plus, les banques sont appelées à leur prêter de l'argent, à des taux de plus en plus élevés, selon les principes de l'économie classique : plus le crédit est risqué, c'est-à-dire plus l'emprunteur est pauvre, plus les taux d'intérêt sont élevés. Confrontés à des remboursements d'intérêts de la dette exorbitants, certains États (comme la Grèce, mais aussi l'Italie, le Portugal, l'Espagne, et sûrement bientôt la France) voient leur capacité à payer remise en cause par les fameuses agences de notation (Standards & Poor's, Mitch etc) qui font la pluie et le beau temps sur les marchés financiers. Les soi-disant plans de sauvetage de la Grèce, de l'euro etc, ne sont que des prêts d'État à État ou des prêts de l'Union Européenne ou du FMI (souscrits auprès des banques) et consentis à la Grèce et aux autres pays en crise contre des attaques sans précédent contre les travailleurs et les travailleuses de ces pays. Cette imposition des politiques libérales et néolibérales (que l'on retrouve dans le TCE et le mini-traité) empêche toute solution à la crise (même partielle) en faveur des peuples dans le système capitaliste, quitte à s'asseoir clairement sur le peu de démocratie qu'offre la représentation (mépris des manifestations, interdiction du référendum grec, refus du Traité Constitutionnel Européen en France)...

Il n'existe pas de sortie de crise dans le capitalisme

Nous sommes donc face à une offensive sans précédent des capitalistes qui tentent de reprendre ce que nous avions réussi à arracher par nos luttes collectives, pour maintenir et améliorer encore leur niveau de vie. Autrement dit, cette crise pousse à l'extrême les contradictions entre le travail et le capital, en augmentant les inégalités. Presser le citron jusqu'au bout pour mieux recommencer ensuite. On peut donc parler d'une crise d'adaptation, puisqu'elle sert à relancer une période de prospérité où la richesse sera à nouveau répartie, dans les limites de l'acceptable pour la bourgeoisie, entre les travailleurs et travailleuses et celles et ceux qui détiennent le capital et les moyens matériels de production (terrains, usines et bureaux, machines, etc.).

C'est ce que la gauche antilibérale tente de nous faire avaler comme la solution à nos malheurs. On pourrait revenir à un capitalisme plus juste, comme pendant les 30 Glorieuses, où la richesse serait répartie « équitablement ». Mais on ne peut pas se contenter de cela. On l'a déjà vu, ce genre de situation nous maintient dans une position inférieure, où nous n'avons pas le droit de décider de ce que nous produisons, pour qui, pourquoi et comment. Nous serions encore et toujours à la merci de celles et ceux qui dirigent, qui pourraient nous reprendre plus ou moins facilement ce que nous obtenons quand l'envie leur prendrait, quand ils et elles sentiraient leur niveau de vie ou leur pouvoir menacés. C'est ce qu'ils font depuis 1973 et le paternalisme n'a jamais constitué un rempart solide face à cela. Ce n'est qu'une illusion entretenue par la bourgeoisie pour nous détourner du seul horizon viable : la sortie du capitalisme.

Les élections de 2012 ne peuvent rien nous apporter car elles opposent des candidats éligibles (de la gauche de la gauche à l'extrême droite) qui veulent sauver le système économique, en essayant de le gérer. Mais ce n'est pas possible, comme nous l'avons montré ici, même pour des gens qui seraient honnêtes car ce sont les capitalistes qui orientent les politiques, et non l'inverse.

Que faire alors ?

Pour assurer la satisfaction des besoins des populations, il faut rompre avec les institutions supranationales, rompre avec les marchés financiers, c'est clair. Certain-e-s candidat-e-s le disent... mais ils et elles sont malhonnêtes en ne disant pas que cela suppose aussi de rompre avec toute la logique capitaliste et productiviste, rompre avec l'organisation étatique qui n'est qu'un outil de la classe dominante pour faire semblant que nous pouvons toutes et tous décider des politiques mises en œuvre.

Contre ces fausses solutions, notre horizon doit rester celui de la révolution sociale, c'est-à-dire le développement de nos luttes collectives (à partir de là où nous vivons et nous travaillons, dans nos collectifs de lutte, nos syndicats, nos associations) jusqu'à pouvoir renverser le rapport de force et imposer nos décisions à la classe dominante. Pour cela, dès aujourd'hui, il nous faut nous rencontrer, débattre, nous organiser ensemble dès que nous le pouvons pour résister et inventer nos propres solutions, sans patron-ne-s ou actionnaires pour nous exploiter, sans politicien-ne-s ou dirigeant-e-s pour confisquer nos rêves et nos luttes à leur profit.
La lutte n'est pas un outil dépassé. Il n'y a qu'à regarder autour de nous pour s'en convaincre : là où les situations sont les plus dures, le conflit social revient à la mode. Et là où les gens luttent, des victoires ont lieu. En Tunisie, en Égypte, en Libye, les têtes des dirigeants ont sauté. En Syrie, le trône vacille. Toujours en Égypte, les gens se battent encore pied à pied pour faire aboutir leur révolution et dégager les militaires qui squattent le pouvoir. Partout, les peuples remettent en cause le système démocratique bourgeois en menant des luttes offensives et en affirmant que « Les politiciens ne sont pas la solution, ils sont une partie du problème! ». Les soutenir au mieux, c'est construire chez nous un mouvement d'ensemble pour dégager l'UMP, le FN, le PS et l'austérité qu'ils veulent nous imposer.

Xavier et Marc (Montpellier), Guillaume (Le Mans)

 

 

Encart n°1 : Les finances de l'État : chroniques d'un naufrage annoncé

Après la seconde guerre mondiale, la nécessité de reconstruire occupe la majeure partie de l'économie. Les économies en Europe occidentale prospèrent, avec l'avènement d'une société de production et de consommation de masse (tayloro-fordisme). Le productivisme et la croissance qui caractérisent cette période (on n'en est pas sorti depuis) sont stimulés par l'innovation technologique et l'apparition de nouveaux besoins (modernisation des foyers : frigo, lave-linge, lave-vaisselle, télé etc). Les recettes de l'Etat sont bonnes et lui permettent d'acheter la paix sociale auprès des syndicats, dans un contexte où le mouvement ouvrier est assez fort.

C'est le processus de mondialisation, entre autres facteurs, qui met un terme à cette prospérité. Les entreprises se tournent vers des pays où les conditions de travail sont moins bonnes et les salaires (directs et indirects via les impôts et les taxes) moins élevés. Elles partent exploiter d'autres travailleurs et travailleuses pour toujours augmenter leurs profits. Les recettes de l'Etat diminuent de façon structurelle alors que les dépenses augmentent (notamment avec le choc pétrolier de 1973). Les gouvernements doivent, de manière assez fine (pour ne pas arriver à une révolte/révolution), diminuer la répartition sociale pour éviter que la bourgeoisie perde de l'argent. Pour assurer la transition, ils souscrivent des dettes.

Au début des années 80, les idées libérales sont présentées (déjà!) comme la solution à ce qu'on appelle déjà la crise. « Serrez vous la ceinture, on doit tous faire un effort... ». Tatcher écrase les grèves des mineurs, Reagan fait licencier des centaines de grévistes de l'automobile, tandis que partout augmentent les dépenses militaires. En France aussi, après 83, le Parti « Socialiste » augmente les taxes inégalitaires, diminue les impôts dits « de répartition » et vend les entreprises publiques au privé. Malgré les promesses électorales, le chômage augmente, le niveau de vie stagne et la dette se creuse chaque année. Depuis, les mêmes rengaines, les mêmes fausses solutions et pour nous les mêmes pâtes au beurre en fin de mois...

 

 

Encart n°2 : Les subprimes

Un subprime est un prêt hypothécaire risqué. Ce type de prêts existe depuis l'an 2000 aux USA. Le but « officiel » était de donner accès à la propriété privée à des gens qui ne remplissaient pas les conditions pour obtenir un prêt hypothécaire classique : pas besoin d'apport personnel, ni d'un emploi considéré comme stable et les durées des prêts sont très longues (jusqu'à 35 ans).

Pour un emprunteur, un subprime est souvent le seul recours possible pour acheter une maison. Au début, les traites du prêt sont très faibles et ensuite, le taux devient variable. Lorsque les traites sont trop élevées, l'emprunteur ne peut plus rembourser et il peut perdre la maison pour laquelle il avait emprunté.

Du côté du créancier, il ne s'agit pas vraiment de parier sur la solvabilité de l'emprunteur, mais plutôt de prendre des taux d'intérêt très élevés sur son dos et, en cas de défaut de paiement, de revendre plus cher la maison : c'est un pari sur la hausse de l'immobilier.

Du fait des salaires trop faibles, des emplois trop précaires et des traites trop élevées, le nombre de défauts de paiement n'a fait qu'augmenter. La confiance s'est évaporée sur le marché immobilier américain, augmentant les taux d'intérêt sur ces prêts et les défauts de paiement. On estime que plus de 3 millions de foyers américains ont perdu leur maison depuis 2007.

La titrisation des prêts ou CDO :

Les CDO sont apparus au-devant de la scène avec la crise des subprimes. Il s'agit pour une banque qui a fait beaucoup de prêts de créer une entreprise dans laquelle on met tous ces prêts. On vend ensuite les actions de l'entreprise. Un CDO est une sorte de coquille vide remplie de prêts qui permet d’en mutualiser le risque. Si quelques prêts font défaut, l'entreprise peut rester bénéficiaire grâce à l'ensemble de prêts qui fonctionnent normalement. Cet artifice censé diluer le facteur de risque a montré ses limites : une fois que les défauts de paiement sont trop nombreux, le risque est démultiplié et le package de prêts devient alors déficitaire.

 

 

Encart n°3 : Définitions dette de l'état – dette publique

Quand on parle économie, on nous répond toujours que c'est plus compliqué, qu'on n'a pas toutes les données... En réalité, on n'a pas besoin d'être un grand spécialiste de l'ENA pour avoir des idées et les défendre. Rendre incompréhensibles les mécanismes de leur domination est un vieil outil souvent utilisé par la classe dominante pour éviter que « les masses » se mêlent de leurs affaires. Malheureusement pour eux, on compte bien s'exprimer. Voilà quelques outils pour démêler leur propagande :

  • le déficit public, c'est la somme des recettes de l'ensemble des institutions publiques (État, collectivités territoriales et Sécu) moins la somme de leurs dépenses. En 2008, il s'élevait à un peu plus de 100 milliards (dont environ 30 milliards de déficit de la Sécu : le fameux « trou de la Sécu »), ce qui constituait le plus gros déficit de l'État depuis la fin de la 2nde guerre mondiale. La faute à qui ? Au gouvernement qui offre des cadeaux (bouclier fiscal, diminution de l'ISF, exonérations patronales) aux riches et aux capitalistes!
  • la dette publique, c'est l'ensemble des déficits publics accumulés que l'État n'a pas encore remboursés. Elle s'élève actuellement à plus 1700 milliards. Et quand on parle de « rembourser la dette » (c'est-à-dire prendre de l'argent des taxes et des impôts pour la redistribuer... aux banques et aux nantis), on parle en fait uniquement (ou presque) de payer les intérêts de la dette. L'État emprunte donc à des banques et à des riches pour donner de plus en plus d'argent à ces mêmes banques et riches chaque année. Vous aussi, vous trouvez qu'on marche sur la tête?

La dette, c'est un outil de plus qu'utilise l'État pour prélever l'argent des travailleurs et des travailleuses et le donner aux capitalistes. La preuve ? Que prétend faire le gouvernement contre le déficit de la Sécu et celui de l'État ? Augmenter la TVA (l'impôt le plus inégal qui existe, qui touche le smicard et le milliardaire de la même manière) et lutter contre les petits fraudeurs. A côté de cela, lutter contre les fraudes fiscales réalisées par les entreprises (la majorité des ridicules 800 millions d'euros qu'on estime « volés » par la fraude), rétablir les charges patronales impayées et augmenter les impôts des riches sont des mesures qui ne sont jamais évoquées.