lun 20 juin 2011

RFID, la police embarquée

CGA

 

Jours après jours, notre rencontre avec la technoscience1 est de plus en plus effroyable. A peine le scandale du Médiator oublié des journaux télé, celui-ci faisait place à la catastrophe nucléaire japonaise. Les produits technologiques nous entourent. Nous vivons parmi eux mais personne ne nous a jamais un jour demandé notre consentement à leurs intrusions dans nos vies. Et pour demain, les technocrates Verts2 de Lille Métropole, comme hier ceux de Paris ou de Rennes, nous promettent un futur aux couleurs de la RFID.

 

RFID, police totale3

 

« Lille (Big Brother) XXL ne pucera pas » peut-on lire sur les murs de Lille et des alentours. Au coeur du débat, l'instauration par Transpole4 et Lille Métropole d'une nouvelle carte de transport utilisant la technologie RFID (Radio Frequency IDentification) similaire au Pass Navigo parisien - et aux tickets des spectateurs du tournoi de Roland Garros. Revenons quelque peu sur ce projet « orwellien ».

De la taille d'un grain de riz, une puce RFID contient une mémoire et une antenne. Lorsque cette puce passe à proximité d'une borne, cette dernière peut alors lire les données qui y sont stockées et les modifier. Conçues durant la seconde guerre mondiale pour des applications militaires, les technologies RFID sont aujourd'hui destinées principalement à la gestion des flux et la « traçabilité » des marchandises, des animaux et des humains. Grosso modo, une carte équipée d'une puce RFID fonctionne comme une carte à puce classique sauf qu'il n'y a plus besoin de contact entre la carte et le capteur. La lecture des informations contenues dans la puce et les transferts d'informations entre la puce et le lecteur n'ont donc plus à être des actions consciemment effectuées par son utilisateurRICE.

En supprimant le contact pour identifier un produit, la circulation des marchandises est alors accélérée. Les premières marchandises en sont déjà équipées. Les vêtements « tagués » (novlangue de circonstance pour signifier « équipé d'une puce RFID »...) peuvent alors être de parfaits mouchards pour surveiller nos déplacements et nos habitudes de consommation. La solution éthique actuellement préconisée consiste à désactiver l'antenne de la puce lorsqu'un produit est vendu au public. Mais jusqu'à quand ...

Depuis le 31 décembre 2009, l'ensemble des troupeaux de bovins, d'ovins et de caprins doivent avoir une puce RFID sous la peau. Des éleveurs se sont regroupés en collectif5 pour lutter contre le puçage de leurs troupeau et essayer de monter des coopératives de consommateurs de viande d'animaux non pucés. Car cette viande n'est plus aujourd'hui commercialisable.

Le puçage des humains a aussi été expérimenté. Dans des boîtes de nuit espagnoles, une puce RFID sous la peau permet d'accéder au carré VIP et de payer ses consommations sans sortir sa carte ...

 

Lille : la carte « Pass Pass » et son flicage massif.

 

La puce de Lille Métropole contiendra photo, nom, prénom, adresse, numéro de téléphone, profession... Dans ce projet, il est également prévu que chaque usagerE des transports en commun soit obligé de se badger dès qu'ilLE effectue un trajet6 – et donc qu'ilLE risquera une amende si ilLE ne le fait pas même si ilLE a un abonnement. Ses déplacements seront alors enregistrés dans une base de données – pour établir des statistiques et améliorer l' « offre », nous dit-on avec des cœurs dans les yeux. C'est en fait un projet de fichage à grande échelle de la population qui est mis en place.

Vivre à Lille sans cette carte va en effet devenir de plus en plus difficile. Sa possession sera bientôt obligatoire pour utiliser les transports en commun ou le TER régulièrement ainsi que les vélos et voitures en libre service. La Communauté Urbaine a aussi prévu qu'à terme cette carte « Pass Pass » - c'est son nom - soit indispensable pour accéder aux cantines scolaires et aux piscines municipales ou emprunter des livres dans les bibliothèques. Toutes ces informations sur nos vies dans une seule carte, Big Brother a de quoi rougir.

Les puces RFID représentent un marché énorme. Devant remplacer les codes barres, il est prévu d'équiper chaque objet de ces mouchards. La métropole lilloise n'est pas en reste pour participer au festin à venir. EuraRFID qui regroupe plus de 80 entreprises, écoles d'ingénieurs et laboratoires universitaires est implanté à Lille depuis 2008. Le futur des technologies communicantes sans contact s'y prépare.

Bien que les éluEs Verts qui portent ce projet agitent l'étendard de la CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés), nous ne sommes pas dupes de l'accroissement du contrôle sur nos vies que représente l'utilisation de la technologie RFID. La science a depuis longtemps été mise à profit pour contrôler la population et son apparence de progrès politiquement neutre ne nous convainc pas. La CNIL a un pouvoir extrêmement limité et n'occupe qu'un rôle de caution au fichage croissant de la population. Une carte anonyme est prévue (jusqu'à quand ?) pour satisfaire ses exigences mais celle-ci sera plus chère : notre liberté devra donc se monnayer. Nous sommes également contientEs de l'intérêt que peut avoir un tel fichier des habitudes de vies de chacun pour la police ou les publicitaires. Que la LMCU nous affirme que les fichiers ne seront pas partagés et que leurs accès sera réservé à des circonstances exceptionnelles ne nous rassure pas. Une fois cette technologie implantée, le loup est dans la bergerie, rien de plus simple que de modifier les termes du projet en catimini.

De plus, ce projet nous a été imposé. Les pseudo-débats publics ne sont jamais que des mascarades servant l'acceptabilité de décisions prises à huit clos. Le développement des technosciences ne fait jamais l'objet de décisions démocratiques : elles envahissent notre quotidien de manière totalitaire.

 

Notre critique de la science est une critique du pouvoir autoritaire des marchands et de l'Etat.

 

Si aujourd'hui à Lille, nous luttons contre l'implantation de ce projet technocratique, notre critique de la technoscience s'inscrit dans une lutte plus générale contre l'imposition totalitaire d'un « progrès » par les Etats et le système capitaliste.

Il serait naïf de penser que la recherche ne progresserait que suivant une logique qui lui serait propre, basée sur « la raison ». La recherche scientifique n'est pas uniquement une accumulation de savoirs. La science est une activité humaine. Elle a toujours été liée au pouvoir qu'il soit religieux, royal, étatique, industriel ou militaire. Les scientifiques ont besoin d'argent pour financer leurs recherches tout comme le capitalisme a besoin d'« innovations » pour pouvoir sans cesse développer de nouveaux marchés. De plus, les chercheurEUSEs font partie de la société. Les savoirs qu'ilLES produisent intègrent donc, inconsciemment, des éléments de celle-ci. Les technosciences contiennent dans leurs essences mêmes leur efficacité et la capacité de transformer la société.

Détenir un savoir, c'est être maître de son utilisation. C'est pouvoir anticiper, contrôler, gérer. Connaître les habitudes de consommation d'une partie de la population et savoir gérer des bases de données toujours plus grande permet d'adapter une « offre » commerciale. Connaître les lois de la mécanique quantique permet de pouvoir développer toute la microélectronique7. Connaître la physique atomique permet de pouvoir construire des centrales nucléaires. La science est un moyen de gouverner. Nos élites technocrates l'ont bien compris et ce depuis longtemps.

 

Cependant, critiquer la science s'avère une activité risquée : critiquer la science, c'est critiquer le progrès. Rapidement le spectre de la bougie sur les parois de la caverne pointe son nez. Pourtant la science n'est pas une activité politiquement neutre. Elle est façonnée par la société dans laquelle elle est construite. De plus, l'activité technoscientifique n'est jamais soumise au débat. Les industries produisent de nouveaux objets et ensuite seulement l'Etat tente de légiférer tant bien que mal leurs utilisations. La recherche technoscientifique produisant par définition des objets neufs, les questionnements sur leurs effets possibles n'arrivent qu'après, une fois les nouvelles technologies implantées. Cette imposition totalitaire du progrès, nous la refusons.

Toutefois, notre rapport à la science est toujours complexe. Si les êtres humains et d'autres animaux ont développé des savoirs et des techniques, c'est au départ pour améliorer leurs conditions d'existence. Malgré la multiplication des maladies ou dégénérescences liées aux productions technoscientifiques, l'espérance de vie a augmenté durant les siècles. La technoscience produit des savoirs efficaces mais à l'image de la société dans laquelle ils ont été élaborés. Critiquer la technoscience, c'est ainsi dénoncer la production et l'économie capitaliste. Nous ne sommes pas contre la production de savoirs ni l'utilisation de techniques. Par contre, nous nous opposons aux technosciences en tant qu'elles sont le fruit du système capitaliste, guerrier et productiviste. Lutter contre l'imposition autoritaire de produits technologiques, c'est lutter contre la domination qu'exerce l'Etat et le capital sur nos vies.

Aujourd'hui, si nous luttons pour l'abandon des projets RFID c'est parce qu'ils sont les armes dangereuses que le pouvoir s'est construit pour transformer notre monde. Notre lutte contre la technoscience est une lutte contre l'Etat et le capitalisme.

 

GDALE-CGA

 

Plus d'info sur la RFID et les nécrotechnologies : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/

Sur le projet lillois : http://hors-sol.herbesfolles.org

1Par technoscience, nous entendons la production de savoirs et de techniques contemporaines. Il nous semble inopportun, compte tenu de l'organisation actuelle de la recherche, d'établir une distinction entre recherche « fondamentale » et recherche « appliquée » qui distinguerait une recherche de connaissance d'une recherche développant des productions technologiques.

2Le projet de « carte de vie quotidienne » lillois est entre autre piloté par l'élu du parti des Verts, Eric Quiquet. Il a suscité des polémiques au sein du parti.

3Pièce et Main d'oeuvre et Subterfuge ont réalisé début 2011 un film qui s'intitule « RFID, la police totale ». Il est librement téléchargeable sur Internet.

4Transpole est l'entreprise privée qui gère les transport en commun lillois.

5Plus d'info sur http://contrelepucage.free.fr

6Aujourd'hui, les détenteurRICEs d'un abonnement n'ont pas à sortir leur carte en carton pour accéder dans aux les transports lillois.

7Toute l'informatique, les technologies de communication ... reposent sur l'utilisation de composants microélectroniques.