Ces dernière années ont été marquées, à l’échelle internationale, à la fois par la crise capitaliste et par la reprise d’un cycle de lutte dont les prémisses remontent sans doute à la révolte populaire en Argentine suite à la crise de 2001. Cette montée en puissance des luttes à l’échelle internationale, qui s’exprime sur tous les continents, a connu un développement particulièrement vigoureux et porteur d’enseignements en Afrique du Nord, au Proche et au Moyen Orient, du mouvement populaire iranien en 2009 à la révolte syrienne.

 

L'anéantissement en acte de la théorie du « choc des civilisations ».

 

En Tunisie, la chute de Ben Ali a fait suite à l'extension de la révolte populaire. La vague de grèves, manifestations et de révoltes qui a suivi en Afrique du nord et au proche et moyen orient a fait voler en éclat l'idéologie du « choc des civilisations ».

 

Celle-ci reposait sur l'opposition fantasmée entre un occident « chrétien » et un orient « musulman » essentialisés, considérés comme culturellement étanches, le second étant extrait de l'histoire. Dans le discours des idéologues, toute contradiction politique et sociale y était niée, les régions en question étant enfermées dans une pseudo-alternative entre dictature nationaliste et clanique d'une part, et dictature politico-religieuse d'autre part ; entre nationalisme panarabe, libéralisme bourgeois fasciné par le modèle « occidental » d'une part, et idéologie politico-religieuse présentée comme « antioccidentale » et « anti-impérialiste » d'autre part. Le point central de ce pseudo-dilemme étant l'affirmation raciste selon laquelle les populations d'Afrique du nord et du Proche Orient (essentialisées sous les termes « arabes » ou « musulmans ») ne pouvaient se passer de pouvoir « fort », et n'avaient aucune aspiration à la liberté et l'égalité sociale.

 

« Révolution facebook » ?

Au service de ce discours, l'invisibilisation de l'histoire des luttes populaires, ouvrières et féministes dans les régions en question. Elle a d'ailleurs conduit les médias européens à présenter le mouvement populaire comme un phénomène inspiré par internet et facebook, qui aurait permis la popularisation des idées « démocratiques et libérales ».

Une telle vision est évidemment commode, parce qu'elle permet de réduire à une dimension libérale la dynamique qui a conduit aux départs de Ben Ali et de Moubarak et d'en nier la dimension de classe, en faisant la part belle à la classe moyenne urbaine et en présentant les révoltes comme la progression de l'influence de l'idéologie démocratique, présentée elle-même comme « occidentale ». 

L'objectif, en neutralisant cette dimension de classe, est de minimiser la solidarité de classe, mais aussi d'empêcher que les classes populaires d’Europe ne s'identifient trop largement aux luttes populaires tunisiennes, nord africaines, et proche-orientales, et qu'elles les comprennent comme un aspect de la lutte des classes internationales, une source d'inspiration et d'encouragement pour leur propres luttes.

En réalité, ce mouvement s'inscrit dans le prolongement d'une longue tradition de luttes populaires en Afrique du Nord, au Proche et au Moyen Orient, luttes méconnues y compris au sein du mouvement ouvrier et social européen, et combattues férocement par des dictatures dont certaines jouissaient même du soutien affiché ou tacite de certains courants marxistes-léninistes, au nom d'un anti-impérialisme de pacotille.

Les émeutes qui ont éclaté à la mort de Mohamed Bouazizi en Tunisie ne sont pas le fruit d'une « génération spontanée », mais celui d'une montée en puissance des luttes populaires, autour notamment du bassin minier de Gafsa, qui a connu des grèves massives et déterminées dans les années qui ont précédé le soulèvement.

En Egypte aussi, le mouvement de masse n'a pas été le produit d'une « mobilisation facebook », mais celui de la rencontre entre des mouvements de grèves ouvrières, animées directement par les travailleurs à travers des conseils et des syndicats alternatifs, des mouvements étudiant-e-s et féministes, et de la politisation de mouvements de supporters de football apportant un soutien décisif lors des affrontements de rue.

A chaque fois, c'est la rencontre entre des revendications sociales découlant de la crise capitaliste, de l'explosion du chômage dans les régions concernées, de l'inflation et des aspirations à la liberté des individus confrontés à un régime brutal, de barbarie organisée (L’Etat à l’état brut !) qui a abouti à des explosions populaires.

 

En Syrie, malgré la terreur exercée par les Moukhabarat (services secrets) et les chabihas (nervis proches du pouvoir, utilisés pour les basses œuvres) n'a jamais permis d'étouffer totalement l'esprit de révolte, même si les personnes qui l'ont portée pendant les années noires précédant l'insurrection l'ont fait dans des conditions particulièrement difficiles. La hausse des prix, accélérée notamment par l'arrivée de réfugié-e-s irakien-ne-s et libanais-e-s, a accru les difficultés sociales de la population, confrontée déjà à un régime oppressif.

 

Forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires

 

La révolte populaire s'est développée en dehors des partis traditionnels, même si certaines organisations de gauche, non inféodées ou intégrées par le pouvoir ont pu parfois jouer un rôle de catalyseur. Elle s’est structurée autour de la rencontre entre des revendications sociales et politiques, que le slogan « Pain et liberté » pourrait résumer.

Au sein de cette révolte, comme nous l’avions déjà évoqué dans un article précédent, les femmes ont joué un rôle important, comme dans toutes les dynamiques révolutionnaires qu’a connues l’histoire. La classe ouvrière et la jeunesse diplômée ont également été au cœur du combat.

Face à elles, tout d’abord, les régimes et leur clientèle. Les voyous payés pour réprimer, conjointement aux forces répressives officielles : batalji en Egypte, chabihas en Syrie…

 

Les organisations et courants qui se revendiquent d'une vision politico-religieuse, qu'il s'agisse d'Ennadha en Tunisie, des Ikhwan (« frères musulmans ») en Egypte et en Syrie, n'ont joué aucun rôle significatif dans la révolte. Pas plus que les courants « salafistes » et takfiristes, qui sont passés du légitimisme de toujours au ralliement à la révolte dans la grande tradition des « résistants de la dernière heure ».

Pourtant, ces courants ont profité d’une image « révolutionnaire »

qu’ils s’étaient forgée face à des dictatures « laïques » nationalistes pour se faire l’instrument de la contre-révolution.

Ils sont restés largement à l'écart du mouvement populaire, dont ils ont surtout tenté de récupérer les fruits, se positionnant comme roue de secours de la bourgeoisie. Avec la bénédiction des puissances impérialistes, en s'appuyant sur des financements qataris ou saoudiens (ou dans d'autres pays, iraniens), avec l'appui des fractions de la bourgeoisie locale ayant un intérêt à une « révolution libérale », ils ont mis leur influence, leur organisation et leur maillage social au service de la contre-révolution, en échange de positions dans l'appareil de pouvoir.

Dans le contexte de crise capitaliste, les régimes bureaucratiques se revendiquant du panarabisme connaissaient une crise de légitimité, étant confrontés à la montée des revendications sociales et politiques. Les courants idéologiques libéraux manquant d'ancrage social hors de la petite-bourgeoisie intellectuelle, la bourgeoisie occidentale s'est tournée (comme dans les années 80 et comme aux belles heures du colonialisme) vers des courants politico-religieux qu'elle n'a cessé de favoriser face au mouvement ouvrier et à la « gauche », malgré ses dénégations.

Des mouvements qui par ailleurs lui servent utilement d’épouvantail à agiter dans la guerre idéologique qui consiste à présenter toute révolte dans la région comme la porte ouverte à la régression politico-religieuse.

Ainsi, en Tunisie, Ennahda a servi de roue de secours pour assurer le maintien de l’ordre capitaliste, ainsi qu’une transition qui préserve les intérêts de la bourgeoisie nationale et internationale (notamment les intérêts de la bourgeoisie française). En Egypte, la junte au pouvoir bénéficie du soutien des Ikhwan, qui lui apportent une légitimité. Les intérêts politico-économiques de l’armée ainsi préservés, la voie a été libérée pour l’offensive contre-révolutionnaire, menée conjointement par l’armée et leurs nouveaux alliés politico-religieux : interdiction des grèves, criminalisation des actions syndicales, répression des manifestations ouvrières et progressistes, répression du mouvement révolutionnaire et libertaire, massacre des supporters de foot politisés et opposés à l’armée…

Les militants politico-religieux jouent le rôle politique contre-révolutionnaire qu’ont toujours joué les fascistes. Ainsi les salafistes, pour l’instant écartés du pouvoir en Tunisie, servent de gros bras pour réprimer les manifestations, avec la complaisance du pouvoir. Ils servent d’aiguillon pour diffuser la pensée réactionnaire, en la présentant comme « révolutionnaire ». Sur le plan économique, ce projet revient à la défense d’un « capitalisme islamique », qui est l’équivalent du capitalisme corporatiste et national des fascistes européens.

Au sein du processus révolutionnaire syrien, ces forces (Ikhwan, opposant-e-s complaisant-e-s de tendance libérale) sont regroupées au sein du CNS, le « Conseil National Syrien », instance mise en place avec la bénédiction des Etats occidentaux, afin, en cas de chute du régime, de servir de roue de secours dans la gestion du pouvoir.

 

A côté de ces forces politiques contre-révolutionnaires « internes », on trouve des forces contre-révolutionnaires « externes » au premier rang desquelles, les Etats occidentaux.

Après avoir soutenu jusqu’au bout le régime Ben Ali, l’Etat français s’est résolu à reconnaître le nouveau pouvoir. Cela a cependant coûté à l’impérialisme français une partie de ses positions dans le pays.

Il a évité de rééditer l’erreur en Egypte, en se contentant d’un soutien formel aux insurgés, vantant la « modération » et le « réalisme politique » des Ikhwan, cette force politique capitaliste avec laquelle il s’apprêtait à traiter.

Pour éviter qu’un scénario à la tunisienne se reproduise, il a par la suite très rapidement pris le parti des insurgés libyens, pensant que la chute de Kadhafi serait aussi rapide et inéluctable que celle de Ben Ali et Moubarak. Or la contre-offensive répressive du régime kadhafiste l’a très rapidement conduit à passer du soutien verbal à l’intervention armée. En effet, son soutien aux insurgés signifiait, en cas de victoire kadhafiste, la perte de ses positions dans le domaine pétrolier. A contrario, la victoire des insurgés lui permettait d’envisager un accroissement de ses positions, pour peu qu’il parvienne à reprendre la main.

La création du « Conseil national de transition », comprenant d’anciens dignitaires du régime libyen et s’autoproclamant représentant des « insurgés libyens » a été ainsi une étape de ce processus contre-révolutionnaire. Par la suite, celui-ci s’est ainsi prévalu de ses contacts avec l’OTAN pour affirmer son pouvoir. Du côté des insurgés libyens, malgré une opposition majoritaire à l’intervention armée impérialiste dans les premiers temps, celle-ci s’est ensuite affaiblie face à la violence de la répression kadhafiste.

Pourtant, si l’intervention armée de l’OTAN a aboutit à l’écrasement militaire du régime kadhafiste, elle a été le point d’appui d’une dynamique contre-révolutionnaire : d’abord parce qu’elle a installé une relation de dépendance entre les insurgés et le pouvoir impérialiste. Ensuite parce que cette intervention a eu pour prix politique la mise sous tutelle du mouvement insurrectionnel, à travers le CNT qui s’est transformé en organisme d’état en constitution. Cela s’est traduit par le renforcement des positions impérialistes en Lybie. Fort de son rôle d’interlocuteur avec l’OTAN, le CNT a ainsi pu se positionner comme pouvoir émergent. Si ce pouvoir reste encore confronté à celui des milices armées, il est l’un des aspects de la reprise en main contre-révolutionnaire sur l’ensemble de la région, qui a pour but principal de vider la révolte de tout contenu social et d’éviter toute dynamique autonome, qui contredise les intérêts de la bourgeoisie des Etats occidentaux.

En Syrie, l’opposition du mouvement populaire à une intervention militaire de l’OTAN, malgré des mois de massacres, montre que le caractère contre-révolutionnaire d’une telle intervention est bien identifié par les populations en lutte, qui ne sont pas dupes du soutien implicite des Etats occidentaux à Bachar el Assad, et qui savent aussi qu’une telle intervention ne se ferait en aucun cas dans le sens des intérêts du peuple.

A côté des Etats occidentaux, on retrouve, au sein des forces contre-révolutionnaires « externes », un amalgame de courants politiques allant des fascistes à des marxistes décomposés, qui brandissent un « anti-impérialisme » de pacotille pour défendre les régimes sanguinaires au nom de la « théorie du moins pire ». Leur rhétorique s’appuie sur des considérations qui méprisent les aspirations populaires des prolétaires tunisiens, syriens, égyptiens, en peignant sous un jour « progressiste » ou laïque des régimes sanguinaires, en brandissant l’épouvantail islamiste ou en agitant l’épouvantail d’un prétendu « complot sioniste » et « impérialiste » qui expliquerait la révolte.

Certains ne sont que des idiots utiles aux régimes sanguinaires, au nom d’une idéologie pseudo-progressiste frelatée qui les conduits à soutenir des régimes capitalistes d’Etat dans une logique qui revient à « choisir la peste contre le choléra » ; d’autres font ce choix en raison de liens de clientèles avec ces régimes (infosyrie par exemple est produit par des fascistes qui ont des liens historiques avec des membres du régime syrien) ; ou d’autres encore parce que leur élitisme leur interdit d’imaginer le peuple comme acteur de son histoire.

 

Sam (CGA Lyon)