mer 1 juillet 2009

Retour sur la lutte à l'université du Mirail

La lutte à l'université du Mirail a pris fin, sans que les étudiants en lutte le décident d'eux-mêmes. La présidence, dépassée du début à la fin, a eu recours à la police pour encadrer le retour à l'ordre par une reprise des cours ou « regroupements pédagogiques » et la planification d'évaluations. Cela montre à quel point le mouvement étudiant sur le Mirail était fort : la psychose concernant les examens et la sempiternelle menace de l'année blanche avaient été balayées par les grévistes, poussant la présidence dans ses retranchements. Les anti-grévistes n'ont  jamais pu établir un réel rapport de force avec les étudiants en lutte, ces derniers ayant fait preuve d'une grande détermination tout au long du mouvement. L'articulation entre revendications nationales et revendications locales a également permis d'éviter l'essoufflement, alors que le Mirail restait seul en lutte.
Cette lutte a aussi montré à quel point les étudiants grévistes ont eu de la ressource : décidés à ne pas perdre la faveur du rapport de force obtenu au cours de la lutte, ils ont remonté les barricades après qu’une société privée, escortée par la police, les ait démontées sur ordre de la présidence.
De la ressource encore il en a fallu quand, après l'évacuation des grévistes par la police (environ 25 cars de CRS et gendarmes mobiles), il s'est agi de revoter les piquets de grève en AG et d'aller les remonter à plus de 400 dans la foulée avant d'être de nouveau contraints à un face à face avec la police sur le campus même. Au total, les flics seront intervenus dans l'université quatre jours de suite pour empêcher les grévistes de remettre en place les barricades.
Comment analyser la reprise et le retour à l'ordre après une lutte presque historique et aussi intense que celle qu'ont menée les étudiants et dans une très moindre mesure les personnels de l'université du Mirail?

Une relative résistance au retour à l'ordre

C'est avant toute chose la police, à la demande de l'équipe de direction qui a permis de débloquer la fac et le retour à l'ordre établi. La facilité avec laquelle la situation est rentrée « dans l'ordre » pose clairement la question d'une radicalisation de la résistance. Le spectre de la répression plane sur toute lutte dès qu'elle échappe aux organisations institutionnelles, dès qu'elle sort des sentiers battus,  dès qu'elle met en question le pouvoir. Le campus du Mirail n'avait quasiment jamais connu cette situation, la proximité des quartiers du Mirail et de la Reynerie en faisait une cible délicate pour une intervention policière. Ce qui s'est passé montre que ce recours ne pose plus de problème à l'administration réactionnaire en place.
La police est une part intégrante du système, il est essentiel de se préparer à résister à son intervention dans les facs et ailleurs, intervention qui a de plus en plus tendance à se banaliser. Plusieurs dizaines de cars de CRS et de gendarmes mobiles aux abords du campus du Mirail n'ont finalement pas tant choqué que ça. Cela témoigne d'une résignation globale face la répression policière des luttes qui dépasse les campus universitaires.

La question de l'occupation de la fac du Mirail.
On peut légitimement se demander pourquoi l'occupation n'a pas été constante. Occuper n'est devenu évident que lorsque les piquets ont été enlevés la première fois. L’important était donc plutôt de les tenir que de se créer l'espace propice à la mise en pratique autogestionnaire et au développement d'une réelle communauté de lutte par la réappropriation de son lieu d'étude. Les motifs évoqués du passif des occupations au Mirail ne sont pas satisfaisants. L'occupation est clairement un moyen de renforcer la lutte en matérialisant l'affrontement aux pouvoirs politiques et universitaires par une réutilisation militante des locaux.

L'autonomie de la lutte en question : le rôle des syndicats et des assemblées.
Les syndicats, tout aussi de lutte soient-ils, ont cherché à tirer leur épingle du jeu. Leur maîtrise des codes de l'AG telle qu'elle fonctionne actuellement peut dériver vers un encadrement en sous-main de la lutte. Deux exemples de leur influence : d'une part la mise en place relativement tardive des piquets sur la fac, malgré la poussée dans ce sens d'étudiants non encartés, et d'autre part, un retour à la normale conditionné par l'obtention de conditions d'examens décentes, cela après 15 semaines de lutte. Il ne s'agit pas ici d'avancer des positions anti-syndicales mais de critiquer l'attitude de structures syndicales qui ont fait volte face en tentant de trouver une sortie de crise « favorable » et d'apparaître comme « responsables ». Dans les assemblées de personnels, le contrôle syndical a été particulièrement visible et prégnant. Pour autant, certains personnels enseignants et surtout non-enseignants ont fait preuve d'une réelle combativité et d'une volonté de dépasser les structures syndicales.

En réalité les cadres organisationnels des luttes actuelles dans les universités ne favorisent pas une autonomie de la lutte. Les assemblées générales, censées être des espaces de démocratie directe, ne sont pas des lieux où le mouvement se construit mais où il se discute avec les étudiants opposés à la lutte qui ne sont présents que pour la question des piquets. Cette réalité contribue à faire involontairement des AG des lieux de reproduction de la démocratie parlementaire et bourgeoise (prise de décision à la majorité, émergence de spécialistes, institutionnalisation, délégation de pouvoir, spectacle...). Elle se limite trop souvent à n'être qu'une sorte de chambre d'enregistrement où le vote n'est qu'une prise de position et non un engagement à lutter. Dans cette configuration, le comité de lutte se retrouve dans une situation inconfortable : qu'il soit décisionnel ou simplement exécutif ne change rien, et même s'il est officiellement ouvert à tous, il est l'entité à qui l'AG délègue son pouvoir.
Il est urgent de réfléchir à de nouveaux cadres à la fois décisionnels et organisationnels qui ne seraient plus ces espaces institutionnalisés vers lesquels les tenants du pouvoir (ministres comme présidents d'université) appellent les étudiants anti-blocage à se rendre massivement, sorte de piège du « démocratisme ».
De plus, cette délégation de pouvoir informelle affaiblit considérablement le mouvement et mène inévitablement à l'émergence de groupes de spécialistes et rend compliquée l'expression d'individus moins armés ou moins expérimentés. L'autonomie individuelle, caractérisée par le refus de toute forme de délégation de pouvoir est la base même de l'autonomie de la lutte et de sa prise en main par les étudiants en grève. Dans l'optique de combler ces problèmes qu'aucun mouvement n'a pour le moment réussi à résoudre, la mise en place de tribunes libres pour libérer la parole est une expérience intéressante de la lutte au Mirail. Les tentatives de réflexion ont été multiples tant sur le rôle du comité de lutte, que sur la volonté de ne pas se couper d'étudiants favorables à la mobilisation mais qui sont restés spectateurs via notamment des journées d'intégration au mouvement, des nuits de l'université etc.
L'AG a pu avoir à certaines occasions un rapport ambigu à l'autorité institutionnelle : une intervention du président a été acceptée à la tribune pour qu'il explique les modalités d'examen alors que celui-ci avait été destitué symboliquement par cette même AG. La question des médias n'a pas non plus été résolue, ils ont toujours été acceptés dans les AG et la mise en place de médias alternatifs et autogérés a été très tardive.

Un mouvement d'une telle ampleur a permis de mettre le doigt sur les limites de l'organisation de la lutte telle qu'elle se fait aujourd'hui (intervention policière, fonctionnements décisionnels et organisationnels, place des syndicats...). Il est nécessaire que ceux qui luttent les analysent et expérimentent de nouveaux moyens pour développer le rapport de force avec l'État.


Groupe Albert Camus