lun 10 octobre 2011

Regard sur l'Anarcho-Indépendantisme

CGA

Présent en Catalogne, à travers notamment les « Negres Tempestes », ou en Bretagne, avec la Coordination Bretagne Indépendante et Libertaire (CBIL), l'anarcho-indépendantisme prétend faire le lien entre anarchisme et lutte de libération nationale.

 

 

Il est de coutume de dire qu'il en est du mouvement anarchiste comme des autres mouvements politiques: il en existe presque autant de variantes que d'individus qui la composent. Nombre d'entre eux ne sont pourtant pas bien intéressants, car souvent farfelus, bien trop éloignés des grands principes anarchistes, et portés par quelques théoriciens esseulés. L'anarcho-indépendantisme, bien que confidentiel, ne fait certainement pas partie de ceux-ci et mérite que nous y consacrions un article.

Le mouvement indépendantiste, parfois dit « de libération nationale », est lui aussi soumis à une certaine diversité. Défendu par des organisations d'extrême droite, par une branche souvent minoritaire de la classe politique conservatrice ou progressiste, ou encore par une certaine extrême gauche stalinienne ou marxiste révolutionnaire. Nous connaissons assez bien ces mouvements, qui font ponctuellement parler d'eux, et que les militants et militantes de la CGA côtoient dans certaines villes. A Perpignan, le groupe Puig Antich est assez bien placé, géopolitiquement parlant, pour aborder le sujet: près de la frontière entre les États espagnols et français, et sur un territoire où la revendication nationale catalane est croissante. C'est donc tout naturellement que nous avons eu des contacts timides, disons même prudents, avec un groupe anarcho-indépendantiste de l'aire urbaine barcelonaise, « Negres Tempestes ». Celui-ci a participé il y a quelques années à la réédition d'un livre datant des années 80, « Anarchisme et Libération Nationale »1, duquel proviennent les citations ci-dessous. Nous exposerons ici les spécificités de ce mouvement, sans pour autant y apporter, pour le moment, une critique approfondie.

 

Naissance de l'anarcho-indépendantisme

Les racines de l'anarcho-indépendantisme catalan remontent à la fin des années 70, alors que le mouvement anarcho-syndicaliste en Catalogne s'affaiblissait, et que l'indépendantisme, lui aussi durement réprimé par le régime franquiste, suscitait un certain enthousiasme. Un groupe de militants issus de différents secteurs de lutte (antimilitaristes, étudiants, écologistes, contre la répression, athénées libertaires...) ont souhaité réfléchir à de nouvelles stratégies de lutte, à partir d'une sensibilité libertaire, et prenant en compte l'aspect national catalan, considéré alors comme une contestation de l'uniformisation autoritaire de l'État espagnol. L'anarcho-indépendantisme venait de naître.

Quarante ans plus tard, ce mouvement reste confidentiel, et apparaît toujours comme un mouvement nouveau, pas encore tout à fait « adulte ». Il est considéré comme l'enfant bâtard de deux mouvements desquels il n'a pas su se détacher. Les anarcho-indépendantistes se défendent pourtant de la moindre connivence avec les mouvements indépendantistes autoritaires. Ainsi ils affirment que « l'indépendantisme, même de gauche, pense que la libération nationale ne peut se faire qu'avec la création d'un nouvel État. Mais l'obtention d'un Etat catalan, même socialiste, ne serait certainement pas une réaffirmation populaire face au pouvoir. (…) L'État, au nom d'une identité nationale ou empreint de socialisme, reproduit toujours les mêmes schémas répressifs: armée, police, prison, tribunaux, hôpitaux psychiatriques... ».

L'anarchisme traditionnel en prend aussi pour son grade. Considéré comme « doctrinaire », il est accusé de ne pas présenter un projet articulé et basé sur de vraies stratégies, à l'exception de la CNT et de l'anarcho-syndicalisme. Mais les anarcho-indépendantistes considèrent que le mouvement anarchiste espagnol reprend à sa façon, à défaut de le défendre, l'idée de l'État: « L'anarchisme espagnol combat l'État institutionnel, mais défend l'État territorial, qui en est le résultat géographique et qui inclut, de forme arbitraire, une grande quantité de peuples souvent totalement différents. Il inclut un ensemble d'individus qu'il force à avoir un avenir historique, social, économique, culturel, commun, que ses frontières séparent du reste de l'humanité. » Il est donc reproché au mouvement anarchiste en Espagne de faire fi de l'oppression culturelle que mène l'État sur son territoire, en prenant comme cadre de lutte et comme unité d'organisation future un territoire défini par l'État lui-même, en utilisant exclusivement le castillan, et en niant l'existence de différentes nations au sein d'un même État.

 

Anarchistes

Malgré tout, et avant tout, les anarcho-indépendantistes veulent revendiquer l'anarchisme: « D'abord, parce que c'est en substance différent d'une idéologie. Ce n'est pas l'œuvre d'un seul auteur, mais le résultat des contributions d'un ensemble parfois hétérogène d'auteurs. Par sa propre dynamique anti-autoritaire, il est nécessairement dépourvu de doctrine et ouvert à toutes les situations nouvelles. (…) L'anarchisme est une attitude vitale de l'individu, de rébellion contre tout pouvoir. »

Pour être plus précis, les anarcho-indépendantistes catalans se sentent plus prêts du communisme anarchiste de Kropotkine que du socialisme libertaire de Bakounine. Ils se disent autogestionnaires, assembléistes, fédéralistes. Ils combattent les mouvements xénophobes. Ils sont férocement anti-marxistes et refusent la théorie qui voudrait que l'État socialiste est une étape préalable au communisme: « Les expériences historiques démontrent clairement que le pouvoir n'est pas un moyen, il est une fin en soi. L'État socialiste est une des formes de domination les plus répressives.»

 

Indépendantistes

L'anarcho-indépendantisme ne cherche pas l'homogénéisation culturelle d'un territoire, ni l'établissement de frontières physiques qui séparent et confrontent des populations, mais entend le concept de « peuple » comme un élément dynamique, qui évolue dans le temps et dans l'espace: « Nous refusons l'imposition d'éléments uniformisants de la part des États français ou espagnols qui ont pour objectifs de faciliter la gouvernabilité de ces États ou de créer et renforcer des marchés. Nous ne sommes pas opposés aux changements sociolinguistiques ou culturels s'ils se produisent dans une situation de liberté totale, loin de toute soumission. Ainsi, nous pouvons accepter la disparition de la langue catalane si elle se produit de 'mort naturelle', à partir des contributions d'autres peuples, d'autres langues. »²

L'indépendantisme des anarcho-indépendantistes repose donc sur une théorie qu'on pourrait résumer ainsi: les États, en plus de soumettre les individus, soumettent également des communautés d'individus qui se reconnaissent par des éléments culturels communs et, surtout, une langue commune. De ce fait, pour combattre l'État, le choix est fait de prendre comme cadre de lutte et d'organisation future, non pas le territoire dominé par chaque État, mais celui de chaque communauté culturelle (« nationale ») opprimée par l'État.

 

Aujourd'hui, le collectif Negres Tempestes, essentiellement basé sur Barcelona, entretient des liens avec les organisations anarchistes et anarcho-syndicalistes de Catalogne, et participe parfois à des manifestations organisées par le mouvement indépendantiste d'extrême gauche. Une grosse partie de leur force militante est consacrée à l'édition ou la réédition d'œuvres anarchistes en langue catalane, et à la revue « La Rosa dels Vents ».

 

 

1 « Anarquisme i alliberament nacional », 2007, La Ciutat invisible

² Extrait de l'article « Anarco...quèèè? » de la revue La Rosa dels Vents