lun 10 octobre 2011

Récit de la rencontre de deux luttes

CGA

La réquisition d’un lieu pour les grands précaires et le centre social autogéré de Toulouse :

31 mars 2011, comme chaque année à l’issue de la période hivernale, plusieurs centres d’hébergement ferment et remettent à la rue les personnes qui y sont accueillies faute de financements de l’Etat. A Toulouse l’hiver a été particulièrement rude, 22 personnes à la rue sont mortes. Le 115 est saturé d’appels et laisse sans solution d’hébergement une centaine de personnes chaque jour dont des familles. Contrairement à ce que suppose la logique étatique, on sait que l’été n’est pas plus facile à la rue. La mortalité y est tout aussi importante qu’en l’hiver notamment pour cause de déshydratation.

 

La révolte des travailleurs sociaux Toulousains

Le GPS1, collectif de travailleurs sociaux, lutte depuis plusieurs années contre ces inacceptables remises à la rue. Révolté par la surdité de l’Etat face à leurs revendications, il décide de passer à la vitesse supérieure en terme d’action. La cathédrale St Etienne est alors occupée afin de dénoncer la fermeture des centres d’hébergement. Le premier objectif de cette occupation est d’attirer l’attention de la Préfecture sur la situation de 25 personnes dites « grand précaires », c’est-à-dire particulièrement fragilisées et dont l’état de santé et de dépendance nécessitent une mise à l’abri immédiate. Préfecture et Evêché en cœur ordonnent l’expulsion du GPS quelques heures après le début de l’occupation.

Le GPS décide alors de réquisitionner le 20 avril 2011, les locaux de l’AFPA inoccupés depuis plus de deux ans. Le 4 bis rue Goudouli est ouvert, proches du centre ville, les locaux sont facilement accessibles et aménageables en hébergement. Les « grands précaires » s’y installent progressivement. A tour de rôle, travailleurs sociaux et sympathisants se relaient pour participer à l’organisation du quotidien et assurer une présence.

Des Assemblées Générales se tiennent toutes les semaines et débattent du fonctionnement du lieu et de la poursuite de la lutte. Les règles de vie sont décidées collectivement et il n’est pas question de reproduire les pratiques des centres d’hébergement. Les personnes peuvent rester la journée dans les locaux, trois repas par jour sont servis, les chiens sont tolérés dans le lieu sous la responsabilité de leur maître et à condition qu’ils ne dérangent personne, le seuil de tolérance concernant l’alcool est décidé par les occupants… De véritables changements pour les personnes habituées à des règles de vie dans les centres d’hébergement bien plus contraignantes voire inacceptables pour certains. Elles sont nombreuses à dire avoir retrouvé rapidement un équilibre et à exprimer une véritable satisfaction à vivre dans ce lieu. On observe en revanche des difficultés pour maintenir la participation des grands précaires aux Assemblées Générales hebdomadaires. Se sentant davantage concernés par les « conseils de maisons » plus récemment mis en place pour débattre de l’organisation du quotidien, elles désertent peu à peu les AG.

Tentative d’expulsion…ratée

On apprend très vite que les locaux réquisitionnés appartiennent en fait au Ministère de la cohésion sociale et de la solidarité, soit le ministère en charge de l’hébergement des personnes à la rue. L’Etat n’a évidemment pas supporté la réquisition et via le Préfet assigne au Tribunal Administratif cinq personnes identifiées sur les lieux. Les motifs invoqués sont le « non respect des normes d’hygiène et de sécurité » et un opportun projet de rénovation concernant ces locaux. Le TA rejette la requête du Préfet estimant qu’il n’y avait pas urgence à expulser les occupants. Petite victoire provisoire sur l’Etat qui permet en tout cas d’organiser le quotidien du lieu plus sereinement.

L’objectif du GPS n’étant pas de rester définitivement dans ces locaux, mais de créer un rapport de force pour que la Préfecture se préoccupe des « grands précaires », des négociations commencent avec l’ensemble des institutions concernées. Plusieurs tables rondes se tiennent en Préfecture, en présence d’une délégation du GPS. Ce dernier a déposé un projet qu’il estime adapté à la situation des personnes à la rue et au plus proche des conditions de vie installée à Goudouli. La Préfecture s’engage oralement à mettre en place ce lieu à condition que la réquisition s’arrête ; l’ultimatum est lancé pour le mois d’octobre.

Actuellement, les négociations se poursuivent avec la Pref car l’AG du GPS refuse les conditions de mise en place du lieu qui sont proposées (locaux inappropriés, contrats précaires pour les travailleurs sociaux, sources de financement aux dépens des autres associations qui gèrent des centres d’hébergement…). En attendant les récupérations politiciennes vont bon train. Le GPS acceptant tous les soutiens qui se présentent, on voit les prétendant-e-s au trône de la République se balader dans les locaux de la rue Goudouli accompagnés des photographes des médias locaux.

 

La rencontre de deux luttes

Dès le début de la réquisition, de nombreux travailleurs sociaux, des sympathisants dont le CREA2 soutiennent et participent au mouvement. Lors de la deuxième AG du GPS, le CREA propose d’ouvrir une autre partie du bâtiment non occupée. L’AG y est favorable et l’immeuble de cinq étages situé Allée des Demoiselles est ouvert. Il s’agit pour le CREA d’ouvrir un centre social autogéré avec une partie logement pour des familles à la rue et des individus précarisés. Le projet existait depuis plusieurs années il ne manquait que le lieu, voilà qui est désormais chose faite.

Le centre social autogéré : « s’organiser par nous-mêmes »

Les principes politiques du CREA sont clairement libertaires : « Lutter et s’organiser contre toutes formes de misère et de domination (capitalisme, racisme, sexisme) ». Leur objectif est de « favoriser la création d’espaces populaires, de partage des savoirs », de créer des lieux d’entraide afin de se « réapproprier nos vies et nos villes »3.

Se positionnant contre les « rapports autoritaires et individualistes » les membres du CREA organisent des Assemblées Générales pour gérer le fonctionnement du lieu. La recherche de consensus et de l’unanimité y est de mise. Il s’agit pour eux de poser la première pierre d’un réseau de « résistance et de solidarité », les bases d’une « société égalitaire et libertaire ».

L’entraide et la solidarité avec les familles accueillies

L’installation dans le lieu réquisitionné a nécessité des travaux (salle de bain, cuisine, aménagement…) avant d’accueillir des familles qui se trouvaient à la rue. Les familles s’installent librement dans le lieu où trois étages leurs sont réservés. Elles disposent chacune d’un appartement aménagé. A leur arrivée le projet et son fonctionnement leur sont présentés et elles sont invitées à expliquer leur histoire, leur situation sociale et leur projet de vie. Les membres du CREA se proposent de les accompagner dans leurs démarches administratives si elles le souhaitent. Le plupart des familles accueillies étant non francophones, le CREA leur propose une aide dans les démarches de scolarisation des enfants ou les oriente vers les associations compétentes pour les accompagner dans leur procédure d’obtention d’un titre de séjour.

Un quotidien partagé

Les familles et les membres du CREA qui vivent Allée des Demoiselles autogèrent le lieu avec l’aide de sympathisants qui participent à l’organisation du quotidien. Aujourd’hui une quarantaine de personnes vivent dans le centre social autogéré et poursuivent la construction du lieu. Elles ont déjà créé une salle de cours, une ludothèque médiathèque, une bibliothèque multiculturelle, une friperie, une zone de gratuité et une salle de couture, un jardin partagé. Plusieurs activités, ouvertes également aux non habitants, sont proposées (des cours de boxe, de danse, d’alphabétisation, du soutien scolaire, contes, atelier d’écriture, peinture, ciné club…). Un espace est mis à disposition pour toute personne qui souhaiterait organiser un atelier.

L’entraide des deux projets

Le centre social autogéré et la réquisition des travailleurs sociaux fonctionnent dans deux lieux voisins et s’entraident mutuellement dans le quotidien (approvisionnement en bouffe, en matériel…). Des AG communes sont organisées et les deux projets s’enrichissent mutuellement bien que divergeant sur la base politique qui les anime. Les travailleurs sociaux proposent ponctuellement leurs compétences professionnelles concernant l’accompagnement des familles vivant dans le centre social. Les membres du CREA amènent un regard libertaire sur le choix de fonctionnement de la réquisition du GPS. Par exemple, la place qui est faite aux personnes hébergées est questionnée, ces dernières étant plus considérées comme usagers du lieu que comme réellement acteurs de la réquisition.

Le GPS souhaite une institutionnalisation de son projet afin de mettre l’Etat face à ses responsabilités. Le CREA, lui, n’attend rien de l’Etat et préfère développer l’entraide. Mais l’incertitude règne pour le centre social autogéré et pour la réquisition du GPS, concernés tous deux par l’ultimatum posé par la Préfecture pour vider les lieux en octobre. De nouvelles stratégies de luttes devront donc certainement se mettre en place pour maintenir le centre social Allée des Demoiselles et obtenir les conditions d’hébergement revendiquées par le GPS pour les grands précaires.

Lénaïc, Groupe Albert Camus

1 GPS : Groupement pour la défense du travail social

2 CREA : Collectif pour la Réquisition l’Entraide et l’Autogestion

3 « Le Centre Social Autogéré. S’organiser par nous-mêmes contre toutes les formes de misère », CREA