lun 1 octobre 2012

Québec: retour sur le mouvement étudiant

CGA

Le Québec est une province du Canada qui sur de nombreux points fonctionne de façon autonome. L'Education est une compétence exclusivement provinciale et c'est le gouvernement du Québec qui est en charge de la gestion et du financement de ses universités. Après avoir appliqué en 2007 une nouvelle augmentation des droits de scolarité les faisant passer à 2 168 $ canadiens par an, le gouvernement de Jean Charest exprime mi-2011 sa décision d'augmenter les droits de scolarité de 1 625 $ sur 5 ans, pour les faire passer à 3 793 $ annuel. Pour faire le point sur la situation des étudiants au Québec : 40 % ne reçoivent aucune aide financière de leurs parents et les deux tiers n'habitent plus chez eux; 80 % travaillent et étudient à temps plein; La moitié des étudiants vivent avec 12 200 $ par année (le seuil de pauvreté pour une personne seule en 2010 étant de 16 320 $); 65 % des étudiants québécois qui terminent leurs études avec des dettes, s'élevant en moyenne à 14 000 $. Pour « pallier » à ces frais élevés, le gouvernement met progressivement en place un système de bourses et de prêts bancaires étudiants à rembourser une fois les études terminées. Ce système relève uniquement de la volonté de précariser encore plus cette catégorie sociale et de faire grossir la bulle spéculative liée aux emprunts. Décidément, l’Université relève bien d’un nouveau marché pour les banques. Face à tout cela, la CLASSE est une coalition temporaire créée autour de l’ASSÉ (Association pour une Solidarité Syndicale Etudiante) afin de lutter contre la hausse des frais de scolarité et de coordonner la grève générale illimitée qui a lieu depuis Février 2012 et qui a réussi a mobiliser plus de 250 000 étudiants. Le but de cette coalition est donc d’ouvrir les structures de l’ASSÉ à des associations étudiantes non membres afin de construire un mouvement large et combatif pour bloquer la hausse. Au-delà du monde universitaire, ce plan de refinancement s’insère dans un ambitieux projet néolibéral de privatisations des services publics visant à favoriser l’accumulation privée de la richesse sur le dos des étudiants et de l'ensemble de la population. Alors que le gouvernement met l’État au service des grandes corporations, son ministre des finances tente d’imposer la « révolution culturelle » de l’utilisateur-payeur afin de « responsabiliser » les citoyens qui doivent apprendre, tout comme la « clientèle étudiante », à payer leur « juste part ». » Telle est la situation qu'un gouvernement néolibéral veut désormais imposer aux étudiants, dans son projet de « marchandisation de tous les aspects de la vie collective », comme si la formation universitaire était une simple marchandise, un bien de consommation. Au niveau provincial, la popularité de Charest est tombée à son niveau le plus bas depuis son accession au pouvoir en 2003 tandis que la popularité du mouvement étudiant n'a cessé de grandir en dépit de la campagne médiatique menée contre les manifestants, accusés de « vandalisme ». Le mouvement étudiant pourrait aider à unifier toutes les luttes sociales qui résistent face au rouleau-compresseur capitaliste. En effet, le Québec ne prévoit pas seulement d’augmenter les frais de scolarité. Il souhaite également une hausse des tarifs des services publics, notamment de l’électricité ainsi que du ticket modérateur dans la Santé. Plusieurs syndicats, comme la CSN (Confédération des Syndicats Nationaux) et la FTQ (Fédération des Travailleurs du Québec), mais aussi de nombreuses organisations populaires, comme la Coalition contre la tarification des services publics, ont rejeté ces mesures. Dans le privé, les patrons ne sont pas en reste. Dans certaines entreprises, les salariés ont à faire face à de véritables lock-out patronaux, comme à Aveos et à Rio Tinto-Alcan : Mise à pied à Montréal de 1 400 employés de la compagnie d’entretien d’avions Aveos; chez Rio Tinto de 800 travailleurs de l’aluminium. Le gouvernement canadien, de son côté, est complice puisqu’il a empêché dernièrement, par exemple, le déclenchement d’un mouvement de grève des salariés d’Air Canada en appui à ceux d’Aveos et de Rio Tinto-Alcan. Parallèlement, le gouvernement de Charest persiste à vouloir mettre en œuvre le « Plan Nord », un projet pharaonique d’exploitation des ressources naturelles et énergétiques, suscitant la colère de plusieurs populations autochtones vivant dans les régions septentrionales de la province.

 

En intégrant la lutte contre les licenciements ou contre le plan Nord dans la même logique que la lutte contre la hausse des frais d'inscription, le mouvement, à l’origine étudiant, s'est élargi à d’autres couches sociales défavorisées. Le slogan "la grève est étudiante la lutte est populaire" s’est traduit dans les manifestations devenues transgénérationnelles, dans les formes d’actions (comme les concerts de casseroles qui manifestaient un soutien populaire à la grève) ou dans les formes d'organisations à travers des assemblées populaires de quartier. Au sein des quartiers, ces assemblées permettent à de nombreux habitants de s’organiser pour décider et mettre en place ensemble des actions durant ce fameux Printemps Erable. La diffusion d'un mode d'organisation à la base s'accompagne d'une radicalisation politique dans le mouvement avec l'apparition au sein de la CLASSE d'un véritable discours de lutte des classes. La bataille contre la hausse des frais de scolarité, au même titre que la lutte contre les licenciements et les privatisations, est envisagée comme une lutte contre des mesures imposées par la classe dominante, contre la bourgeoisie.

 

Malgré le maintien du mouvement étudiant et une manifestation le 22 aout qui a rassemblé plus de 100 000 personnes, cette rentrée ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices. En effet, un remaniement du calendrier électoral souhaité par le gouvernement Charest a déplacé de 15 mois les élections, les avançant au 4 septembre, quelques jours après la rentrée universitaire. L’organisation d’élections anticipées, qui a souvent été analysée comme une prise de risque de la part du gouvernement Charest, correspond à une stratégie des opposants à la grève. La proximité des échéances électorales entraîne aujourd’hui des divisions au sein du mouvement. D’un côté la CLASSE, qui se revendique d'un syndicalisme de combat, garde une stratégie de lutte appelant à la non-reprise des cours et à la poursuite de la grève. Dans son manifeste, elle développe une critique claire de la démocratie représentative lui opposant une démocratie directe. Le syndicat de lutte la considère comme premier lieu de la légitimité politique, dont l’expression se fait sur les piquets de grève, dans la rue... en clair, dans la construction d’un rapport de force avec le gouvernement. De l’autre cote, la FECQ et la FEUQ (Syndicats étudiants proches des partis sociaux-démocrates tels le Parti Québécois et Québec Solidaire) semblent avoir abandonné toute velléité de lutte et ont choisi de détourner la mobilisation sociale vers des enjeux électoraux. Léo Bureau-Bloui, ex porte-parole de la FECQ et nouvellement candidat du Parti Québecois, a proposé en août aux syndicats étudiants de rejoindre une trêve électorale au profit du PQ. Cet appel repose sur un argument : la poursuite de la grève pourrait favoriser le gouvernement libéral. Pour ce dernier  "il faut trouver un moyen d'avoir un climat pacifique et c'est la raison pour laquelle je suggère l'idée d'une trêve électorale. Il faut prendre toutes les précautions pour ne pas favoriser les libéraux". Cette déclaration d’un candidat ancien gréviste datée du 1er août fait apparaître les propos du manifeste de la CLASSE comme un avertissement : « Lorsque l’élite se sent menacée, elle trahit les principes qu’elle dit défendre: leur démocratie ne fonctionne que lorsque nous nous taisons. ».

 

Après avoir utilisé le mouvement étudiant comme catalyseur d’un sentiment anti-Charest, le Parti Québecois appelle à la fin de la grève et ceci avant même d’être surement élu. Si une remobilisation massive est malheureusement peu envisageable avant les élections du 4 septembre, la seule perspective qui s’ouvre au mouvement québécois est que la trêve électorale ne dure pas et laisse la place à nouveau à la mobilisation sociale. Une mobilisation et une grève qui ne se limitent pas aux portes de l'Université mais s'élargissent de façon interprofessionnelle par la solidarité de classe.