dim 1 mars 2009

Quand la lutte paie ! Retour sur la lutte des travailleurs sans papiers

Il est temps de faire un état des lieux sur le mouvement de grève des travailleurs sans-papiers (S-P) qui s'est déroulé l'an dernier et dont la dynamique continue de bousculer patrons et préfectures partout en France. Analyse et entretien avec un acteur de cette lutte :
Le mouvement de grève des travailleurs sans papiers s'est construit sur une base syndicale, appuyé par la CGT, Sud, la CNT et d’autres organisations comme Droits Devant. Ce mouvement s'est ancré grâce au travail de fond mené par ces militants syndicalistes et associatifs pour la reconnaissance des droits des salariés et résidents du territoire sans-papiers et s'est renforcé notamment suite à la vague importante de licenciements de travailleur/se-s S-P, découlant de la circulaire d’août 2007 qui prévoit un accroissement des sanctions contre les patrons employant des travailleur/se-s en situation jugée irrégulière. La circulaire de janvier 2008 permet, elle, d’obtenir une régularisation dans des professions « en tension » et aboutira à la création d’un véritable rapport de force face aux préfectures et au patronat. Celui-ci s’est concrétisé avec la première vague massive de grèves et d’occupations du 15 avril, relayées par une seconde vague localisée principalement en Ile de France. Dans les entreprises, les décisions et l’organisation sont prises au jour le jour, le plus souvent lors d’assemblées de travailleurs. Les grèves et les occupations sont longues et souvent violentes, certains patrons tentant d’empêcher toute action. Le bilan donné par la CGT compte pour le moment plus de 3500 travailleurs régularisés par les Préfectures. Actuellement, même si les grèves dures sont plus rares, des actions d' occupation de sièges d’entreprise et de grèves éclair continuent d’être menées. La question demeure de savoir si les récépissés, délivrés dans la plupart des cas (pour une partie sans autorisation de travail !) aboutiront sur le long terme à leur transformation en cartes de séjour.
Délégué syndical CGT avant d’être licencié comme une grande partie de ses collègues pour défaut de papier, un travailleur du nettoyage sans papier évoque cette lutte, autour d'un café. Depuis les débuts, il a été l'un des initiateurs de ce combat dans son entreprise et y a participé pendant près d’un an, temps nécessaire pour créer un rapport de force avec la direction et réunir un maximum de collègues S-P. Les dossiers - plus d’une vingtaine - viennent récemment d’être acceptés par les préfectures.

-Est-ce que tu peux me parler du mouvement de lutte des travailleurs sans papiers et me dire comment tu le vois ?
--Au niveau du mouvement des travailleurs sans papiers, y pas mal de choses qui se passent. Actuellement ça va mieux, ça aboutit à pas mal de régularisation. Mais les sans papiers, Ce ne sont pas seulement des travailleurs sans papiers, il y a aussi des sans papiers qui ne sont pas des travailleurs ! Mais je vois que ce mouvement a débloqué des choses. Depuis 5-6 ans il y a des blocages, des non régularisations, là, pour ceux qui ont un travail  ça va mieux quoi !

-Comment est ce que les travailleurs se sont organisés au sein de leur entreprise dans ce mouvement ?
--L’organisation dans les entreprises c’est très difficile. Là, pour ceux qui travaillent et qui  ont été licenciés avant, c’est dur de les faire venir au sein du mouvement. C’est pas un truc qui est facile, parce que tout de suite ils voient le côté travail. « Quand j’ai perdu mon travail, comment je fais pour avoir un autre emploi ?… ». Donc c’est ça le côté difficile de cette organisation. Et puis une deuxième chose, les gens habitent autre part, dans différents départements…Au sein des entreprises ils ne se connaissent pas tous. Ca rend les conditions très difficiles ! Et puis si tu parles à quelqu’un, il est au courant mais tu dois lui reparler encore, il prend du temps pour réfléchir, demander…Tu dois même aller voir un syndicat pour lui montrer… Donc c’est pénible quoi, la longévité, ça prend du temps…Mais il y en a beaucoup qui s’organisent même si c’est dur de convaincre parfois les collègues, ça a abouti a pas mal de régularisations !

-Et quelle est la place des femmes selon toi dans ce mouvement ?

--J’ai vu des groupes comme dans le premier mouvement, dans le 94 avec l’entreprise Seni (société de nettoyage) des femmes qui se sont bien battues, qui occupaient  la tête du mouvement ! A part ça dans les autres organisations, je vois les femmes des fois s’abstenir. Mais dans le mouvement, je peux dire que les femmes se sont engagées à 40%.

-Comment ça c’est passé avec les syndicats et les organisations ?

--Les syndicats c’est le mouvement ! Le fusil de guerre ! Sans les syndicats peut être que toutes les organisations n’auraient pas eu lieu. Et j’espère qu’après la régularisation de tous ces travailleurs sans papiers, ils vont pas utiliser le syndicat juste pour être régularisés ! Ça sera moi personnellement ma lutte dans mon groupe, pour que tout le monde soit uni autour de ces organisations.

-Est-ce qu’il y a une particularité du nettoyage dans ce mouvement des travailleurs sans papiers ?

--C’est difficile à cause du temps partiel parce qu’il faut que le patron s’engage à un contrat d’au moins vingt heures par semaine dans la procédure de régularisation. Alors qu’en général les contrats sont de trois heures, deux heures et demie (par jour). C’est une raison pour que les patrons refusent (et ne paient pas la taxe ANAEM).

-Et est ce qu’il ya a eu d’autres difficultés dans ce mouvement?
--Oui, il y a eu énormément de difficultés  C’est au niveau déjà des locaux, les gens les occupent et les propriétaires sont pas contents. Les directeurs des entreprises veulent qu’ils dégagent des lieux. Et les gens qui occupent les lieux, j’en ai vu qui occupent même 8 mois sans avoir de considération de la part des préfectures pour recevoir les dossiers ! Je crois que ce sont ces deux côtés qui ont fait que ce mouvement est difficile....pour les occupations, ils sont souvent expulsés. Et même si ils arrivent à occuper, pour pouvoir soumettre les documents à l’administration j’ai vu des cas qui ont pris 6 à 8 mois !

-Selon toi est ce que la crise a eu un impact sur la lutte des travailleurs SP et leurs conditions de travail ?
--Oui, pas seulement pour les travailleurs sans papiers, pour tous les travailleurs ! Mais particulièrement ceux qui sont en train d’être régularisés par leur travail. Actuellement ils rencontrent des difficultés avec les préfectures. J’ai entendu la semaine dernière que dans certaines préfectures ils empêchent la régularisation pour non disponibilité de main d’œuvre. S'ils avaient la possibilité d’être régularisés à 100%, maintenant avec la crise c’est plus possible quoi… Et pour trouver du travail c’est plus dur.   

-Et est ce que les femmes et les hommes travaillant SP sont touchés de la même manière par la crise ?
--Non, parce qu’en général les femmes sont des caissières, des femmes de ménage, ou travaillent dans les hôtels, et les hommes tu les trouves un peu partout dans le bâtiment, le ménage, la restauration donc ils ne sont pas touchés de la même manière. Je crois que les hommes sont plus touchés que les femmes (par rapport à l’exposition au chômage et aux licenciements mais aussi aux difficultés pour trouver un nouvel emploi dans le secteur, NDLR).

le 25 février à Paris