mer 9 juillet 2014

Pour une sexualité libre et gratuite

Pénalisation de la prostitution, légalisation de la prostitution

Texte de positionnement du groupe de Toulouse de la CGA.

Le système prostitutionnel au cœur des systèmes de domination (sexiste, capitaliste et raciste)

La prostitution peut être considérée comme « l’usage, contre rémunération, du corps des femmes par les hommes, dans leur intérêt »1 ou bien comme une activité caractérisée par un contact sexuel, une rémunération liée à cette ‘prestation’ et la nature répétée ou habituelle de l’activité2. On parle de système prositutionnel ou de fait prostitutionnel car son existence et son évolution ne peut se réduire aux seul-e-s individu-e-s qui le composent.

La majorité des personnes qui se prostituent sont des femmes et la majorité des consommateurs sont des hommes. La prostitution offre la possibilité aux hommes de bénéficier d’un « service » sexuel marchand dans le cadre d’un rapport structurellement inégalitaire, où la sexualité n’est envisagée qu’au prisme du pseudo plaisir masculin. Il ne s’agit pas pour nous de nier la complexité des situations, tant du point de vue des profiteurs (clients, proxénètes) que des personnes prostituées, mais de resituer la prostitution dans le cadre d’un système global d’échanges économico-sexuels, avec ses profiteurs et ses exploité-e-s.

Un grand nombre des personnes prostituées sont issues de pays pauvres et sont sous la coupe des trafiquants et des proxénètes. Si les chiffres varient d’une étude à l’autre3, elles n’en constituent pas moins l’écrasante majorité des prostituées. On ne peut donc pas évoquer la question de la prostitution sans comprendre les raisons politiques et économiques qui conditionnent la traite des être humains. Les États sont les meilleurs alliés des proxénètes, en limitant les conditions d’accès à la nationalité par des contraintes juridiques complexes, plaçant d’innombrables personnes en situation de clandestinité. Les proxénètes en profitent allègrement, en instrumentalisant l’illégalité de l’immigration pour exercer des violences physiques et/ou symboliques envers les femmes migrantes (qui n’ont pas toutes pour projet de se prostituer4) et les mettre sous tutelle forcée.

Sous l’effet conjugué de la mondialisation libérale et d’une certaine libéralisation sexuelle, l’industrie du sexe s’est considérablement développée en Europe de l’Ouest. Ce commerce juteux comprend la prostitution sous toutes ses formes (les services d’escorte, les clubs de striptease, les « bars d’entraîneuses », certains « salons de massages », cyberprostitution …) la pornographie, le téléphone rose, les journaux et magazines spécialisés … Au total, ces différents échanges à caractère sexuel rapportent un chiffre d’affaires de plusieurs dizaines de milliards d’euros au niveau mondial, certaines sociétés se payant même le luxe d’être cotées en bourse5.

Abolir la prostitution ou « nettoyer » les villes

Les conditions de vie sociale et économique, les politiques de limitation de l’immigration, les rapports sociaux empreints de domination masculine sont autant de raisons de voir aujourd’hui encore la prostitution exister et se développer.

Outre son caractère illusoire, la pénalisation sous toutes ses formes ne règle en rien les conditions socio-économiques des personnes prostituées et les rend davantage vulnérables.

Dans la droite ligne de la LSI de 2003 qui punit le racolage actif et passif et qui prétendait déjà protéger les prostituées, le gouvernement PS prétend combattre l’exploitation sexuelle en poursuivant les clients. Cette pénalisation n’a pour seul effet que de pousser à la clandestinité les personnes prostituées, de les reléguer loin des contrôles policiers et donc souvent dans des zones isolées où elles sont davantage soumises à la violence des clients. De plus, elles auront un accès plus difficile aux soins et aux aides proposés par les différentes associations qui agissent auprès des prostituées. Enfin, cette potentielle répression envers les clients obligera les personnes prostituées à proposer un service « au rabais » (rapports non-protégés, tarif à bas coûts) pour éviter une intervention policière6.

Derrière les discours faussement féministes du gouvernement, la nouvelle loi dite de pénalisation des clients aura pour unique effet de débarrasser les villes de la prostitution en espérant rassurer les électeurs-trices, sans se soucier des lourdes conséquences qu’elle aura sur les prostituées.

Légalisation de la prostitution : vers un capitalisme patriarcal

Les revendications de certaines personnes prostituées en faveur d’une légalisation de la prostitution qui permettrait d’obtenir les droits sociaux liés à tout travail licite, ne résolvent pas plus la question. Nous soutenons évidement les revendications tendant à demander que l’ensemble des individu-e-s bénéficient des mêmes droits sociaux élémentaires permettant à chacun-e de vivre de façon la plus décente possible dans ce système profondément inégalitaire. En revanche que ces droits sociaux soient liés à l’exercice de ce qui est nommé en l’espèce « travail du sexe » ne tient pas compte de l’ensemble des situations des prostituées.

S’il est caricatural de dire que toutes les prostituées sont dépendantes d’un souteneur, ou soumises à un réseau de traite, il est tout aussi faux de prétendre qu’elles bénéficieraient toutes des avantages d’une légalisation. Si la prostitution est exercée « librement » par certaines, elle reste un esclavage pour d’autres. Certaines prostituées disent en effet ne pas vouloir être enfermées dans un statut qui signifierait pour elles une légitimation d’une activité qu’elles exercent sous contrainte ou par contrainte. La légalisation de la prostitution légitimerait ce type d’activité en tant qu’activité marchande.

Puisque le système capitaliste et l’Etat en feraient un service légal, l’existence de ce service serait légitime. Les représentations machistes sur la sexualité masculine en seraient davantage confirmées : besoins naturels « irrépressibles » de sexualité, volonté de pallier aux carences conjugales… Ce service s’intégrant dans une économie capitaliste, il devient technique, se transforme en loisir où le client choisit sa prestataire selon le meilleur rapport qualité/prix. Le client peut même s’il le souhaite, comme l’ont écrit certaines prostituées, acheter uniquement un échange verbal avec une travailleuse du sexe.

La prostitution transforme un rapport humain en rapport marchand et sa légalisation servirait l’industrie du sexe (cf. le développement des Eros center dans les pays qui l’ont réglementé). Elle ne résout en rien les conditions d’existence de beaucoup de prostituées qui ne pourraient bénéficier d’un statut parce que sans papiers ou victimes de réseaux mafieux.

La légalisation aurait par ailleurs des conséquences sur l’ensemble des femmes et des individu-e-s. S’il est possible pour quelques femmes d’en faire leur travail indépendant ou salarié, il sera alors possible que le système exige que n’importe quelle femme exerce potentiellement ce travail là (les annonces Pôle emploi pour des emplois d’hôtesse nous prouve qu’il ne s’agit pas de politique-fiction).

Travail du sexe : le trompe-l’œil d’une sexualité libérée

La prostitution repose sur le fondement patriarcal de nos sociétés qui institue une socialisation des hommes comme dominants. Dans cette socialisation on apprend aux hommes qu’il est possible de payer pour vivre leurs sexualités. La prostitution s’appuie sur la représentation séculaire du désir masculin en termes de besoin. En témoigne la mise en place des bordels de campagne, ou les services que l’industrie du sexe est capable de mettre en place autour des événements sportifs, ou même plus récemment la façon dont le débat sur la demande d’assistant sexuel auprès des personnes handicapées a pu dériver. Observons qu’il n’y a pas d’équivalent proposé aux femmes. Cette représentation sur la sexualité des hommes qui serait, un besoin, qui plus est un besoin que la société toute entière doit se soucier d’assouvir est particulièrement tenace. Il s’agit d’une légitimation d’une sexualité déresponsabilisée des hommes. Des femmes sont mises à disposition des hommes pour assouvir leur soit disant « besoin » alors qu’il s’agit de désir, désir qui s’exerce dans un contexte social et économique inégalitaire entre les hommes et les femmes, donc inégalitaire dans le rapport prostitutionnel.

La socialisation des femmes en dominées, elle, repose sur l’idée qu’il y a de bonnes et de mauvaises femmes : les bonnes étant celles qui sont hétéro, mères ou s’apprêtent à le devenir, disposées à faire fonctionner le privé en y travaillant ou en y faisant travailler d’autres femmes et qui, pourrait-on ajouter dans notre société occidentale, restent belles mais pas trop…

Les mauvaises femmes bien évidemment sont celles que l’on stigmatise, celles qu’il ne faut surtout pas devenir : les « putes ». Ces dernières sont seules tacitement autorisées à afficher sans limite leur corps et la promesse d’une sexualité qu’elles vendent comme étant la leur mais qui est surtout celle des hommes-clients. La prostitution témoigne donc de cette division entre femmes, produite par le système de domination masculine. Outil de hiérarchie donc, qui freine voire empêche toute solidarité.

Afficher une sexualité marchande représente-il une libération sexuelle pour tous et toutes ? La transformation d’un acte sexuel en service sexuel rémunéré a depuis toujours servi le morcellement des corps et une érotique mécanique. La prostitution a nécessité la codification des actes sexuels pour en définir leur valeur marchande. Elle divise les corps en parties ayant une plus ou moins grande valeur ajoutée, en parties sur lesquelles il faut exercer son érotisme. Comment voir une libération dans cette Economie du corps. Si cette vision de la sexualité l’emporte, si elle devient légale, il est à craindre qu’elle ne devienne encore un peu plus la norme. Le conservatisme sexuel l’emportera au dépend d’une libération sexuelle de tous les individus.

Si la prostitution n’est pas seulement exercée par des femmes, des transgenres ou des hommes homosexuels, ce sont bien des hommes qui en sont quasi exclusivement les clients et des hommes qui sont presque toujours les proxénètes. Cette dissymétrie conforte l’emprise masculine sur le corps des femmes, cet accès au corps des femmes à des fins jouissives, composante majeure de la hiérarchie.

La prostitution : l’affaire de toutes et tous

L’abolition de la prostitution ne peut se proclamer du jour au lendemain et ne se réglera pas par une quelconque pénalisation, fusse-t-elle des individus qui ont une responsabilité évidente dans son existence, les clients. Les propos moralistes qui consistent à stigmatiser la prostitution en la qualifiant d’activité honteuse ou à simplifier les situations qui ont amené les personnes à entrer dans la prostitution ne régleront pas davantage cette question sociale.

La prostitution est le produit des systèmes de domination tout autant qu’elle alimente ces systèmes. Aussi, il est important de distinguer la question politique que pose la prostitution de la question sociale que posent certaines prostituées. Si la prostitution représente pour la plupart un moyen de subsistance et pour certaines une activité exercée « librement », elle est aussi un moyen concret et symbolique de soumettre l’ensemble des femmes à l’ordre sexuel dominant. Il s’agit donc d’une question qui concerne tou-te-s les individu-e-s et plus particulièrement l’ensemble des femmes.

Pour une sexualité libre et gratuite

Il ne s’agit évidemment pas de réprimer le fait que certain-e-s individu-e-s et en particulier des femmes passent leur temps à avoir une activité sexuelle affichée, plurielle dans ses formes comme dans ses partenaires. En dehors de tout système de domination, il s’agirait là de libertinage. Mais le libertinage n’a rien de comparable à un service sexuel surtout quand celles qui le pratiquent le revendique comme « travail du sexe ».

Par sa construction sociale et historique la prostitution et/ou le travail du sexe s’ancrent dans une démarche de marchandisation d’un service sexuel répondant aux exigences normatives du système patriarcal. Si les maux du capitalisme et du patriarcat ne se guérissent pas à coup de lois, certaines les creusent un peu plus. Un statut légalisant la prostitution enfermerait davantage tous les individus dans l’ordre sexuel dominant.

Sur cette question comme sur les autres, les revendications immédiates ne peuvent s’envisager qu’au regard du projet politique anarchiste à long terme. Réglementer la prostitution c’est concéder à l’État une légitimité pour légiférer sur le statut du corps et de la sexualité.

Est-ce que l’on veut la généralisation de la forme prostitutionnelle des rapports humains ou veut-on persévérer dans l’action transformatrice de la société et des rapports sociaux ?

Aujourd’hui face à la précarité sociale et économique, seule la régularisation de tou-te-s les sans-papiers, le refus de toute autre forme de pénalisation de la prostitution, l’égalité économique et sociale pour toutes et tous permettront de lutter contre l’exploitation sexuelle sous toutes ses formes.

1http://www.sos-sexisme.org/infos/systeme.htm

2http://www.sos-sexisme.org/Prostitution%20SITE.htm

370% selon le rapport Prostitution et Mondialisation. Mondialisation des origines, hétérogénéité des parcours et processus identitaires, Saïd Bouamama (dir.), Jessy Cormont, et Yvon Fotia, IFAR, Amicale du Nid, Altair, RAIH, Paris, Amicale du Nid, 2007, p. 117 (en ligne : http://sereconstruireetsinserer.e.s.f.unblog.fr/files/2008/05/interieur.pdf)

4Ibid. (voir source précédente)

5http://www.argent-sexe.com/cac-40.html

6http://www.alternativelibertaire.org/?Clients-de-la-prostitution

Les motions fédérales

Les motions fédérales sont des textes qui définissent l’approche de la CGA sur des questions déterminées. Elles sont le fruit de la mise en commun des analyses et des réflexions des groupes locaux qui la composent. Elles ont toutes été validées en réunion fédérale après avoir été débattues et amendées par les groupes.