lun 21 mars 2011

Mars 1921: la révolte de Cronstadt était noyée dans le sang

CGA

« J’ai montré que ce n’est pas seulement le Bolchevisme qui a fait faillite, mais le Marxisme lui-même. C’est à dire que l’Idée Etat, le principe autoritaire, ont prouvé leur totale banqueroute dans l’expérience de la révolution russe »

E. Goldmann


Avant la Révolte

L'hiver 20-21 inflige à la population des villes un véritable supplice entraînant la mort par milliers des enfants, des vieillards et des êtres les plus faibles. Début 21, la situation économique est bloquée dans les capitales russes. Il en va ainsi à Moscou et à Petrograd où les trains ne circulent plus et les usines sont soit fermées, soit condamnées à tourner au ralenti.

Victor Serge, abordant dans son livre « Mémoires » la période des années «Vingt», la qualifie de « communisme de guerre » et la définit suivant six grandes lignes :

Réquisitions dans les campagnes; rationnement implacable de la population des villes; « socialisation » complète de la production et du travail; répartition paperassière extrêmement compliquée des derniers stocks d’articles manufacturés; monopole du pouvoir avec tendance au parti unique et à l’étouffement de toute dissidence; état de siège et Tcheka…  

La situation sociale est explosive.

Un rapport de la Tcheka, le 16 janvier 21, concluait ainsi : « Le mécontentement est général (…) En milieu ouvrier on prédit la chute prochaine du régime (…) les gens ont faim. Des grèves de grande ampleur sont imminentes. Les unités de la garnison de Moscou sont de moins en moins sûres… ».

Le 21 janvier, un décret gouvernemental ordonne pour le lendemain la réduction d’un tiers des rations de pain, à Moscou, Petrograd, Ivanonvo-Voznessensk et Cronstadt.

De fin janvier à la mi-mars 1921, des grèves, des meetings de protestations, des manifestations, des occupations d’usines vont se succéder au quotidien.

A Petrograd, à partir du 22 février, les ouvriers en grève élisent, comme en mars 1918, une « assemblée de plénipotentiaires ouvriers » à forte coloration menchevik et socialiste révolutionnaire.

« (…) cette assemblée exigeait l'abolition de la dictature bolchevique, des élections libres aux soviets, les libertés de parole, d'association, de presse, et la libération de tous les prisonniers politiques…».

L’assemblée appela à la grève générale !

Dans les régiments, des meetings apportent leur soutien aux ouvriers.

Le 24 février, des détachements de la Tcheka ouvrent le feu sur une manifestation ouvrière et tuent 12 ouvriers. Prés d’un millier d’ouvriers et de militants socialistes vont être arrêtés…

Paul Avrich nous rappelle avec beaucoup d’à propos qu’au début de l’année 1921, Lénine fit mettre à l’index les ouvrages et les textes de Pelloutier, Bakounine et Kropotkine. Ce dernier fit part à Emma Goldman que «  …seul le syndicalisme pouvait fournir une base de départ à la réorganisation de l ‘économie russe… ».

Dans son journal, Alexandre Berkman précise que beaucoup d’anarchistes ont été arrêtés à Kharkov à la veille de leur conférence, celle-ci ayant été annulée par le Pouvoir. Ils sont conduits à Moscou et emprisonnés à Butirki ou dans les geôles de la Tcheka. On y trouve Voline, A. Baron, Léa etc…

Il écrit que dès le 27 février, plusieurs usines de Petrograd ont cessé le travail. Les grévistes sont accusés d’être des traîtres à la révolution. Le 1er mars beaucoup d’arrestations ont lieu. Des groupes de grévistes entourés par des tchékistes sont conduits en prison. Zinoviev s’alarme et télégraphie à Moscou « que la garnison locale sympathise avec les grévistes ».

Le 5 mars, dans les Izvestias de Cronstadt, on peut y lire : « On apprit ainsi que les communistes maintenaient la population laborieuse dans une ignorance totale des événements de Cronstadt. Partout ils font courir le bruit que Cronstadt est aux mains d'une bande de gardes blancs et de généraux… ».

C'est donc à Cronstadt que revint la tâche de se soulever contre le pouvoir dictatorial des Bolchevicks. Comme l'écrit Dominique Desanti, le 17 février 1921, « les illustres marins de la garnison de Cronstadt, les sauveurs de la marche sur le palais d'hiver, les hommes du croiseur Aurore ont rassemblé dans l'île un congrès de soldats, d'ouvriers, d'habitants, distribué des armes et fait voter le rétablissement de la liberté de parole, de presse, de réunion, "plus de pain et de démocratie " ».

Pétrichenko, Président du Comité révolutionnaire provisoire de Cronstadt en 21, déclara dans un article publié dans la revue des socialistes-révolutionnaires de gauche Znamia Borby, de janvier 1926

«…Vous avez reconnu vous-mêmes que l'insurrection cronstadienne de 1921 n'a pas été inspirée du dehors; autrement dit cela signifie que la patience des masses Laborieuses - marins, soldats rouges, ouvriers et paysans - était arrivée à sa dernière limite.

(…) La colère populaire contre la dictature du Parti communiste ou plutôt contre sa bureaucratie a pris la forme d'une insurrection; (…)il n’était pas question de différence de classe ou de caste; des deux côtés de la barricade se dressaient des travailleurs. La différence consistait seulement en ce que les Cronstadiens marchaient consciemment et sans contrainte tandis que les assaillants étaient trompés par les dirigeants du Parti communiste et menés par la force (…)»

Les événements tentèrent en fait de mettre un coup d'arrêt à la dérive autoritaire et sectaire du régime bolchevique, dérive apparue dès les origines, en décembre 1917.


A propos des évènements

Au matin du 29 février 1921, des affiches sur les murs proclament que « … par complot et trahison, le général Kozlovski s'était emparé de Cronstadt et appelait le prolétariat aux armes… »

Victor Serge précise qu’avec ses amis du groupe communiste de langue française de Moscou - Marcel Body, Georges Hellfer etc. - ils décidèrent de ne pas prendre les armes, ni de se battre contre des grévistes affamés ni contre les marins à bout de patience

Des tracts distribués dans les faubourgs firent connaître les revendications de Cronstadt que Victor Serge résume ainsi :

- Réélection des soviets avec vote secret

- Liberté de parole et de presse pour tous les partis et groupements révolutionnaires

- Liberté syndicale

- Libération des prisonniers politiques et révolutionnaires

- Abolition de la propagande officielle

- Liberté de l’artisanat

- Cessation des réquisitions dans les campagnes

- Suppression immédiate des barrages qui empêchaient la population de se ravitailler à son gré

Le 2 mars, des grèves importantes ayant éclaté à Moscou, les Bolcheviks y voient la « preuve d'une conspiration contre-révolutionnaire ».

Le 4 mars, une grande agitation est perceptible dans la ville de Cronstadt. Des soulèvements paysans sont signalés à Tambov, en Sibérie, en Ukraine et au Caucase. Le parti est ouvertement accusé d’être plus intéressé par l’implantation de son pouvoir politique que par la sauvegarde de la Révolution …

Pour Victor Serge, les coupables furent kalinine et Kouzmine lesquels, reçus par la garnison de Cronstadt et informés des revendications des marins, les traitèrent de vauriens, d’égoïstes, de traîtres et les menacèrent de châtiment.

C’est même très probablement Kalinine, Président de l’exécutif de la République, qui créa de toute pièce la légende du « général Blanc Kozlowski » à la tête de la révolte de Cronstadt.

Victor Serge émit l’idée d’une médiation possible avec des anarchistes américains présents en Russie - A. Berkman, E. Goldman - et le jeune anarchiste russe Perkus. Les quelques camarades du parti auprès desquels il fit cette proposition lui rétorquèrent que «  …ça ne servira à rien. Et nous sommes, et tu es, tenus par la discipline du parti »…

Après bien des hésitations et une angoisse inexprimable, Victor Serge et ses amis communistes « se prononcèrent finalement pour le parti » !

Pourtant, l’épilogue de l’affaire, tel que le décrit Victor Serge, nous éclaire sur les « limites » du système bolchevique. En effet le Bureau politique « décida de négocier avec Cronstadt, puis de lui adresser un ultimatum, et en dernier recours de donner l'assaut à la forteresse et aux cuirassés de la flotte immobilisés par la glace…. »

Et Victor Serge de préciser, «  A la vérité il n'y eut pas de négociation. Un ultimatum signé de Lénine et Trotsky fut affiché, conçu en termes révoltants : "Rendez-vous ou vous serez mitraillés comme des lapins." »


Le sens de la révolte

Martin Malia écrit que « le but de la révolte de Cronstadt, c’est " les soviets sans les communistes". (…) Le mouvement, qui a culminé dans la révolte de Cronstadt, débute par un mouvement de grève à Pétersbourg, relativement facile à réprimer parce qu’il y avait l’appareil du Parti qui était là et par le fait que Cronstadt était une île, ce qui a permis à l’abcès de se fixer là. Mais les sentiments des Cronstadiens étaient largement répandus dans la classe ouvrière de Pétersbourg et dans la classe ouvrière du pays. »

A. Rosenberg rappelle que les revendications concernant la liberté de parole et de presse pour les ouvriers, les paysans, les anarchistes, et les partis socialistes de gauche ainsi que la liberté des syndicats et des ligues paysannes figuraient en bonne place parmi les attentes des habitants de Cronstadt.

Léonard Shapiro a donné son sentiment sur le caractère de la révolte de Cronstadt. Il écrit « C’était une résolution de caractère éminemment populaire, et même l’ingéniosité des historiens communistes ne parvient pas sans peine à démontrer des analogies avec le programme de l’un ou l’autre des partis de l’opposition non communiste… ». Il note ainsi l’absence de toute allusion à l’assemblée constituante, point central de la revendication des Sociaux-révolutionnaires… Peut-être y voit-il une influence anarchiste due aux contacts que les marins de Cronstadt maintenaient avec eux.

En revanche son caractère populaire est indéniable et explique pourquoi la résolution fut rarement reproduite ou citée dans les sources soviétiques. Les auteurs soviétiques la qualifièrent le plus souvent de revendication « déguisée » en faveur de la restauration du capitalisme


Les "tares" du bolchevisme

Au moment de l'offensive militaire contre Cronstadt, se tenait à Moscou le Xème congrès du parti communiste de Russie.

Angelica Balabanoff nous précise que si à l’extérieur du Parti, les forces populaires furent nombreuses, et parmi elles les anarchistes, à dénoncer les déviations autoritaires, bureaucratiques et contre-révolutionnaires, à l’intérieur du parti « ce fut une femme - Alexandra Kollontaï - qui dirigea la première opposition organisée contre les lignes de Lénine et de Trotski… ».

L’Opposition Ouvrière exigeait l’exclusion du parti bolchevik de la sphère de l’économie et son remplacement par un pouvoir autonome des masses travailleuses. Lénine qualifia la doctrine de l’Opposition « d’hérésie anarcho-syndicaliste ».

Si l’Opposition Ouvrière mena son combat au sein même du parti, d’autres ouvriers, paysans et soldats n’observèrent pas la même réserve.

La révolte de Cronstadt contre le gouvernement soviétique témoigna de cette autre voie, voie extérieure au Parti !

Trotsky se montra alors sous son vrai jour, sectaire et autoritaire, en déclarant à propos des insurgés «  (…) Seuls, ceux qui se rendront sans condition pourront compter sur la clémence de la République soviétique.  Je donne à l’instant même l’ordre de préparer l'écrasement de la révolte. Les insurgés seront passés par les armes. La responsabilité des ces malheurs retombera toute entière sur la tête des gardes blancs rebelles. C'est le dernier avertissement. ».

A l'inverse « Lénine ne considéra jamais le soulèvement de Cronstadt comme un putsch ordinaire de gardes blancs, dans le genre de ceux de Denikine ou Wrangler. Au contraire il y vit le symptôme d'une désaffection grave des masses russes à l'égard du bolchevisme. » comme l'écrit Rosenberg …

 

En conclusion les analyses

Concernant la dictature « du » prolétariat, il est nécessaire de donner la parole à Rudolphe Rocker. Ce dernier considérait en effet que cette forme de « dictature » était « (…) empruntée par (nos) socialistes étatistes à ce parti petit-bourgeois que furent les Jacobins. Ce parti qualifiait de crime toute grève et interdisait, sous peine de mort, les associations ouvrières. Saint-Just et Couthon furent ses porte-parole les plus énergiques, et Robespierre agissait sous leur influence ».

Les historiens ont sans cesse glorifié l’œuvre des Jacobins et il en est résulté avec le temps, une conception fausse de l’histoire tout entière de la Révolution…

Les Jacobins et la Convention ont toujours vivement combattu les innovations radicales…

C’est de ces hommes que Marx et Engels ont hérité l’idée de la dictature du prolétariat, exprimée dans le Manifeste communiste.

Les pionniers du système des Conseils ont très bien vu, eux, qu ’avec l’exploitation de l’homme par l’homme devait aussi disparaître la domination de l’homme sur l’homme. Ils ont compris que l’Etat, la puissance organisée des classes dominantes, ne pouvait pas être transformé en instrument d’émancipation pour les travailleurs !

Aussi, ont-ils pensé que la destruction de l’ancien appareil du pouvoir devait être la tâche la plus importante de la révolution sociale. Seule, cette condition rendait impossible toute forme nouvelle d’exploitation.

A propos de Cronstadt, Rocker stigmatise une « misérable méthode…jusqu'à présent l'apanage douteux du plus bas terrorisme journalistique bourgeois », méthode qui devint l’arme préférée de la presse du parti communiste russe et de ses « tristes » succursales de l’étranger. Ainsi « Maria Spiridovna et les maximalistes : des contre-révolutionnaires ! Les anarchistes : des contre-révolutionnaires ! Les syndicalistes : des contre-révolutionnaires ! Makhno : un contre-révolutionnaire ! Les insurgés de Cronstadt : des contre-révolutionnaires !… » et Rocker de rajouter que ceux qui ne le pensent pas ne peuvent naturellement qu’être « des contre-révolutionnaires ! ».

Emma Goldman a expliqué, dans la Revue Anarchiste, pourquoi les principes, les méthodes et la tactique bolchevistes ont fait faillite et pourquoi des méthodes et principes similaires appliqués dans d’autres pays, même les mieux évolués industriellement fourniraient les même résultats. Elle poursuit : « J’ai montré que ce n’est pas seulement le Bolchevisme qui a fait faillite, mais le Marxisme lui-même. C’est à dire que l’Idée Etat, le principe autoritaire, ont prouvé leur totale banqueroute dans l’expérience de la révolution russe. Si je devais résumer mon argumentation dans une formule, je dirais : la tendance inhérente de l’Etat est de concentrer, de rétrécir, de monopoliser toutes les activités sociales; la nature de la révolution, au contraire, est de se développer, de s’élargir, de se disséminer elle-même en des cercles toujours plus larges ».

En 2011, les choses n'ont malheureusement pas évolué, tant nos "révolutionnaires" actuels (trotskistes de toute obédience) s'emploient encore à faire de l'Etat "ouvrier" le rempart contre la barbarie capitaliste et de l'électoralisme, l'Alpha et l'Omega des changements sociaux….

Les anarchistes d'aujourd'hui, comme ceux de Cronstadt en 1921, restent eux, d'incorrigibles révolutionnaires anti-étatiques, autogestionnaires et fédéralistes.

C'est une certitude, la Révolution ne passera pas par les urnes, ni ne sera portée par les partis autoritaires, quelle que soit l'idéologie à laquelle ils se rapportent.

Edi Nobras Janvier 2011

Quelques ouvrages de référence

BERKMAN A., Le mythe bolchevik. Journal 1920-1922, Paris, 1987, La Digitale

METT I., La Commune de Cronstadt. Crépuscule sanglant des soviets, Paris, janvier 1949, Spartacus, 2ème série N°11

ROCKER R., Les soviets trahis par les Bolcheviks. La faillite du communisme d’Etat, Paris,1973, Spartacus, série B N°53

SHAPIRO L., Les origines de l’absolutisme communiste. Les Bolcheviks et l’opposition 1917-1922, 1986, Albatros

SKIRDA, GORELIK, BERKMAN, SERGE, GOLDMAN, Les anarchistes dans la Révolution russe, Paris, 1973, La Tête de feuille