jeu 1 mai 2008

Mai 68 : mouvement étudiant, mouvement ouvrier

IAL

Lorsqu'il est question de mai 68, les médias, comme les ex « leaders » autoproclamés étudiants, le plus souvent passés du « col mao au rotary » insistent plus particulièrement sur la révolution des moeurs (remise en cause des tabous sexuels), et sur le mouvement étudiant, n'en gardant que les récupérations politiques léninistes pour mieux les désavouer comme « égarement de jeunesse ».

 

Pourtant, mai 68 est aussi la plus grande grève de l'histoire de france. Avec jusqu'à 10 millions de grévistes, un mouvement d'occupation des usines et des lieux de travail, la révolte ouvrière, qui fait suite à une montée en puissance des conflits sociaux dans les années 66-67, et qui répond à la « commune étudiante », est sûrement ce qui fit le plus trembler le pouvoir.

D'abord parce que cette généralisation de la grève tapait là où ça fait mal : en bloquant la production, en tapant au portefeuille des patrons à une échelle de masse, elle attaquait au coeur la logique du capitalisme.

Mais aussi parce qu'outre les revendications sur les salaires, la baisse du temps de travail, les raisons profondes de cette révolte ouvrière résident dans la volonté de remettre en cause la dictature capitaliste en entreprise, ce que traduit la popularisation de la revendication d'autogestion, la diffusion d'une critique du salariat...

Par ailleurs, cette généralisation de la grève a été le fruit du débordement des bureaucraties syndicales, qui a été le résultats de la pratique massive de l'auto-organisation, sous la forme de comités de grève, de comité d'actions, de coordinations, sur le plan de l'entreprise, mais aussi sur le plan interprofessionnel. Mai 68 a marqué le retour en force de l'autonomie ouvrière, avec l'utilisation des méthodes de luttes du mouvement ouvrier (occupations, piquets...), la pratique des assemblées générales, la volonté de contrôler les mandats...

 

C'est ce qu'a très bien compris le PCF et son relais, la bureaucratie CGT, qui n'ont eu de cesse de combattre ces structures d'auto-organisation.

Pour autant, le basculement n'a pas eu lieu entre grève générale revendicative, et grève générale expropriatrice et autogestionnaire. L'occupation des lieux de production et de distribution n'a pas débouché sur la reprise en main des moyens de production, leur redémarrage au service de la collectivité et donc l'expropriation des patrons.

Les raisons sont multiples, mais on relèvera certainement le poids persistant des idéologies léninistes et étatistes dans le mouvement ouvrier, logique délégataire considérant que l'expropriation patronale serait l'oeuvre de décrets après la prise du pouvoir par une avant-garde.

On relèvera les difficultés de coordination du mouvement liée à l'absence d'organisations horizontales de tailles suffisantes pour contribuer à la coordination sur le plan national, voire international de la lutte, et donc la formulation collective d'orientations stratégique. Les seules organisations pouvant jouer ce rôle de par leur taille, usaient au contraire de tout leur poids pour empêcher cette auto-organisation de masse, en fractionnant les luttes, en faisant tout pour reprendre l'initiative et donc cadenasser le mouvement. Le rôle de la CGT, du fait de l'influence néfaste de la bureaucratie liée au PCF en son sein, est à ce titre significatif. Malgré la participation à la base de nombreux syndicalistes de la CGT ou d'autres organisations syndicales dans les luttes, et dans un certain nombre de cas à leur initiative, la bureaucratie n'a eu de cesse de reprendre la main, pour finir à appeler à la reprise du travail après la négociation des accords de Grenelle.

C'est ce qui doit nous convaincre que la lutte contre la bureaucratie syndicale, le refus des fonctionnements hiérarchiques doivent être permanents, au sein des syndicats, pour que le syndicat soit contrôlé par les syndiqué et non par une poignée de spécialiste pour ne pas que le poids des organisations de classe soit instrumentalisé contre les luttes.

Parmi les raisons qui explique l'absence de basculement vers l'expropriation, on trouve sans aucun doute aussi la peur de la répression, accrue par l'impréparation face à un Etat qui, s'il était affaibli par la généralisation de la révolte, n'a pas hésité à brandir la menace de l'intervention de l'armée (cf le voyage de De Gaulle à Baden Baden), montrant une nouvelle fois qu'il était un défenseur loyal des intérêts de la bourgeoisie. C'est cette peur que le mouvement social devra surmonter dans un cas similaire, en s'y préparant, afin de faire face à une telle éventualité.

 

Face à la cette généralisation de la grève, le patronat a choisi de céder sur les salaires et sur le droit syndical, plutôt que de risquer l'essentiel (la poursuite de l'exploitation capitaliste), mais ces concessions se sont révélées un marché de dupes, prouvant ainsi que tout ce qui était arraché à la main du patronat par la lutte, celui-ci le reprendrais de l'autre soit par le jeu de l'inflation (qui a liquidé une grande part des augmentations de salaires) soit par la politique de démolition sociale (précarisation, attaques sur le salaires socialisé, etc...).

Une double démonstration éclatante, qui a valeur de démonstration pour toutes les luttes ouvrières et plus largement les luttes sociales depuis 40 ans :

1/ c'est lorsque la bourgeoisie craint pour sa survie en tant que classe, lorsque son contrôle sur les moyens de production est mis en cause, lorsque la grève tape à son portefeuille en bloquant la production, qu'il fait des concessions, d'autant plus grosse que le danger lui semble important.

Ce constat montre toute l'absurdité de l'optique « réformiste » et cogestionnaire d'un certain syndicalisme, qui faute de travailler le rapport de force, ne peut qu'accompagner la régression sociale imposée par un patronat qui ne craint pas pour sa survie. Toutes les grandes « avancées sociales » ont été ainsi concédées par le patronat (68 en est un exemple) lorsqu'il sentait qu'il risquait sa situation. Cela était d'ailleurs possible parce que le cycle économique, avec une très forte croissance de la production, permettait à celui-ci de concéder à la marge tout en continuant à empocher. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, et c'est pour ces deux raisons (absence d'un rapport de force suffisant sur le terrain de la production, faible marge de manoeuvre pour les capitalistes du fait de la concurrence accrue sur le plan international) que les attaques redoublent (casse de la Sécu, des retraites et donc du salaire socialisé, gel des salaires, attaques sur les indemnisations chômage et flicage des chômeurs, etc...)

2/ Mais surtout, il démontre une chose : c'est quand la bourgeoisie lâche beaucoup qu'il est plus que tout important de continuer et de radicaliser la lutte en travaillant à l'expropriation pratique de la bourgeoisie, en redémarrant la production, parce que si elle lâche, c'est justement qu'elle sait qu'elle est en danger. Il faut donc enfoncer la brèche. Refuser le faux compromis des réformes et s'organiser pratiquement pour liquider le pouvoir, en fédérant les structures d'auto-organisation, en travaillant à l'élaboration collective d'une stratégie d'affrontement du pouvoir, qui ne soit pas l'oeuvre d'une avant-garde substitutiste mais de l'ensemble des travailleuses et travailleurs en lutte, alliés aux autres groupes en lutte (lycéen-ne-s, étudiant-e-s, travailleuses et travailleurs au chômage...).