jeu 1 mai 2008

Mai 1968 - Mai 2008 La révolution est toujours à l’ordre du jour

IAL

Nous entendons très souvent parler de Mai 68 comme d’une « explosion de contestation » de la jeunesse, issue de nulle part et sans réel enracinement. Des assertions qui ne sont pas totalement infondées mais qui ne recouvrent pas l’entière vérité.

Dès le début de l’année 68, des grèves éclatent à l’usine Dassault de Bordeaux, dans les usines Rhodiaceta de la région Rhône-Alpes, à la Saviem, Jaeger et Moulinex de Caen. Dans le Nord (Douai, Bruay, Valenciennes…), en Bretagne, dans les Pays de Loire, les conflits ouvriers se multiplient. La contestation et la grève sont à l’ordre du jour !

 

Brefs rappels événementiels

C’est dans ce contexte, qu’en Mars 68 des manifestations étudiantes vont être durement réprimées et donner naissance au Mouvement du 22 mars à Nanterre. L’ampleur de la répression administrative, à partir du 2 mai, avec la fermeture de la faculté par le doyen Grappin, va conduire le mouvement étudiant à se replier sur la Sorbonne. un grand meeting va s’y tenir le 3 mai. La police, appelée par le recteur Roche, fait évacuer la Sorbonne.

Dans la soirée, violentes manifestations d’étudiants au Quartier latin pour protester contre les fermetures d’université et comparution de six étudiants de Nanterre devant le Conseil de discipline. Durant six heures, des incidents opposent manifestants et forces de l’ordre. Il y a 596 interpellations et une centaine de blessés.

Le cycle manifestations-répression-manifestations ne va alors cesser d’aller en s’amplifiant. Le 6 mai: 422 arrestations et un millier de blessés. Le 7 mai, 30 000 étudiants manifestent dans la capitale. Les barricades dessinent l’architecture d’un Paris émeutier. La Sorbonne va être rouverte sur ordre de Pompidou.

Le 13 mai, c’est la grève générale contre les violences policières. 1 million de travailleurs défilent dans les rues de la capitale de République à Denfert-Rochereau.

Dans toutes les villes de province, les défilés battent le pavé, drapeaux rouges et drapeaux noirs rassemblés.

A partir du 14 mai, la grève avec occupation démarre à Sud Aviation à Nantes. Elle ne va pas cesser de s’étendre. Dès le 15 mai, c’est au tour de Renault - Cléon en Seine Maritime… Le 22 mai, le pays est totalement paralysé et compte près de 10 millions de grévistes et des milliers d’usines occupées. Certaines même seront remises en marche par les ouvriers…

Le 27 mai, le constat dit de « Grenelle », à la suite des discussions entre les syndicats et le CNPF et la CG PME, offre aux grévistes: une augmentation du SMIC, une réduction du temps de travail, un abaissement de l’âge de la retraite et l’acceptation des sections syndicales d’entreprise.

Les travailleurs repoussent le Grenelle des dupes et cela vaudra à Georges Séguy (CGT) un véritable camouflet devant des milliers de travailleurs rassemblés aux usines Renault de Billancourt.

La grande majorité des grévistes, étudiants et travailleurs confondus, désire aller au-delà du simple mouvement de revendications.

Le 28 mai, c’est le durcissement de la grève qui est à l’ordre du jour alors que la gauche « politicienne » - FGDS et PCF - va jouer le pourrissement. Les premiers s’autoproclament comme l’alternative au gaullisme (meeting de Charlety) , les seconds s’érigent en défenseurs et en « restaurateurs » de l’Etat et stigmatisent avant tout le désordre des manifestations, les débordements des aventuristes anarchistes, gauchistes et trotskystes.

L’Humanité du 3 mai ne dénonçait-elle pas les agissements du « Mouvement du 22 mars dirigé par l’anarchiste Cohn-Bendit » ?

Christian Fouchet, Ministre de l’Intérieur, le 25 mai, en écho aux déclarations des communistes, ne pouvait pas mieux faire que de dénoncer « …les anarchistes qui sont très certainement bien organisés pour la guerre des rues, la guerrilla… »

Fin mai, De Gaulle va pouvoir revenir en force et récupérer le terrain de la politique politicienne.

Le 30, la manifestation tricolore des Champs Elysées, qui met en mouvement tout ce que les forces conservatrices et réactionnaires peuvent rassembler, est à l’origine du rétablissement de « l’autorité de l’Etat », un temps chahutée par la rue. Le PCF est rassuré et se profilent en point d’orgue les élections législatives de juin, qui permettront à une écrasante majorité de « godillots »1 de casser définitivement le mouvement de contestation.


Remarques, questions et apports …de Mai 68

Tout d’abord, Mai 68 est le lieu d’une série de malentendus et/ou de paradoxes.

-Chez les étudiants se côtoient des gauchistes « ouvriéristes » et des révolutionnaires « libertaires » …

-Les ouvriers transposent la lutte originelle sur le terrain de leurs propres revendications …

-Les organisations syndicales et les bureaucraties sont dépassées par leur base …

-Les communistes très opposés au mouvement, y compris début Mai, vont tenter de prendre le train en marche …

-Les leaders de la gauche vont voir dans l’événement l’occasion d’occuper le pouvoir …

-La droite, enfin, va limiter Mai 68, à l’action d’une poignée d’agitateurs irresponsables.

 

Mai 68 sera tour à tour et selon les analystes, les politologues et les politiciens, classé comme:

-Une crise de civilisation

-Un psychodrame

-Une répétition générale

Cet aspect unidimensionnel de l’approche de Mai 68 est à coup sûr contre-productif. Mai 68 est à la fois tout cela et bien d’autres choses encore.

En fait, l’Erreur majuscule de la classe politique est d’avoir apprécié l’événement à l’aune du seul registre de l’affrontement « politicien et partidaire » et à l’intérêt qu’il pouvait susciter en termes de mathématique électoraliste.

La société française, du reste, en est encore aujourd’hui à rythmer ses fonctionnements, ses actions et ses prises de décisions autour des seules échéances électorales.

 

L’héritage de Mai 68

La liberté, l’impertinence, l’esprit critique deviennent dès cette époque des exigences fondamentales. La révolte totale de la jeunesse contre le monde des adultes traduit en fait le rejet du modèle social, politique, économique et culturel qui est imposé aux jeunes et à la société dans son ensemble. Un des slogans de 68 n’était-il pas « Nous ne sommes pas contre les vieux mais contre ce qui les fait vieillir ! » …

Les jeunes anarchistes de Nanterre, bientôt relayés par une jeunesse étudiante et une jeunesse ouvrière disponibles, vont dénoncer et repousser:

-les analyses théoriques et les méthodes tactiques des vieilles organisations,

-les chefs ou les meneurs, même si des personnalités se détachent de l’ensemble, notamment au travers des médias,

-les tripatouillages et des renoncements des partis politiques et des Etats-Majors syndicaux,

-l’Etat et la pratique illusoire de l’électoralisme.

Ils mettront en avant des revendications et des pratiques

-d’autonomie,

-d’autogestion,

-de rejet des hiérarchies, de l’Autorité sous ses multiple formes et des tabous.

Ils se réfèrent à certaines expériences historiques

-l’Ukraine libertaire de 1917,

-l’Espagne libertaire de 1936.

 

Comme on peut le constater, le Mai français s’est fondé avant tout sur le refus implicite de la vie « bourgeoise », considérée comme mesquine, médiocre, réprimée, oppressive. C’est à une contestation globale de cette société inique que la France a été confrontée.

L’atteinte portée à l’autorité dans un premier temps universitaire et ensuite à l’autorité institutionnalisée, a aidé à faire sauter l’interdit qui entravait jusque-là les travailleurs confrontés à l’action directe, face aux bureaucraties et au pouvoir d’Etat.

C’est l’inéluctabilité des règles qui soutiennent et pérennisent l’organisation sociale, qui vient de vaciller.

Edgar Morin écrit : « Mai 68, au moins dans ses toutes premières journées d’occupation, renoue avec la grande source libertaire du mouvement ouvrier français »2.

Une révolution plongée dans l’exigence égalitaire et libertaire, qui condamne toute autorité non déléguée et non révocable. Par leurs actes remplis d’audace, par leur collectivisation spontanée, les jeunes font éclater les carcans « bureaucratiques ».

Richard Gombin, résume les aspects indiscutables de la révolte anti-autoritaire de 68 en écrivant : « En luttant à la fois contre les structures contraignantes de la société globale et contre l’emprise des directions ouvrières, les travailleurs retrouvent des réflexes très anciens, qu’un Proudhon et un Bakounine avaient mieux senti qu’un Marx ou un Lénine »3.

Comme en écho, Daniel Guérin précise : « La renaissance de l’anarchisme pendant mai 68 a pu surprendre. Mais, à y regarder de plus près, la classe ouvrière française et par extension le peuple français, a toujours conservé un fond d’anarchisme, ou plutôt d’anarcho-syndicalisme »4.

Voilà ce qui a été la marque de cet événement et, à partir de ce moment-là, beaucoup d’expériences et de mouvements de contestation ont été directement influencés par les apports de Mai 68 et c’est encore ce qui baigne certaines révoltes des années 2000.

 

 

1 Les 23 et 30 juin, la foire aux bonimenteurs accouche d’une chambre « bleu horizon »: 294 UDR ; 64 RI ; 57 FGDS et 34 PCF

2 Edgar Morin, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis Mai 68, la brèche, Paris, 1968, Seuil

3 GOMBIN Richard, Les origines du gauchisme, Paris, 1971, Seuil

4 GUERIN Daniel, A la recherche d’un communisme libertaire, Paris, 1984, Spartacus