dim 9 janvier 2005

A Louise et au facteur

CGA

Chère Louise, chère soeur en anarchie.

Quand Olivier t'a porté le courrier qu'il a pris soin d'écrire au nom de son organisation, il a cru bon de préciser que cette lettre « t'aurait probablement agacée, toi, la révolutionnaire qui ne supportait pas le culte de la personnalité ».

Si cela est frappé au coin du bon sens, je crois pouvoir écrire qu'un personnage historique n'est malheureusement jamais à l'abri de servir les pires « cultes », bien souvent même les plus extravagants.

La preuve vient de nous en être fournie.

En effet, dans son contenu, la lettre d'Olivier, qui, culte de la personnalité oblige, s'adresse à toi en tant que porte-parole de la LCR, contient bien d'autres raisons de t'agacer, j'en suis persuadé.
Vois-tu Louise, quand Olivier s'étonne presque de constater qu'un siècle après ta mort, « le pouvoir ne célèbre que l'anniversaire des vainqueurs », ne nous fournit-il pas de quoi nous étonner nous-mêmes ?

A quel type de pouvoir fait-il allusion et à quel type de pouvoir peut-il croire encore ?

Est-ce par naïveté et avec la foi des chiffonniers, qu'il espère, pour les révolutionnaires, autre chose du pouvoir que de l'injustice, des coups tordus ou de la mitraille ?

Le pouvoir tu le sais bien toi, n'a jamais épargné les véritables révolutionnaires. Celles et ceux qui ne pactisent jamais, avec l'ennemi de classe pas plus qu'avec l'Etat ! Le pouvoir ne pardonne jamais à celles et ceux qui ne jouent pas le jeu de la « démocratie représentative ». Et toi, Louise, tu ne voulais pas jouer ce jeu-là !

Ainsi, après les barricades communardes, le Pouvoir te relégua en Nouvelle Calédonie. Cet enfermement s'accompagna de périodes de méditations, périodes au cours desquelles tu trouveras une voie que tu ne quitteras plus désormais :

« A force, (écrivais-tu) de comparer les choses, les événements, les hommes, ayant vu à l'oeuvre nos amis de la Commune si honnêtes, (tu) en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu'il est impossible que jamais la liberté s'allie avec un pouvoir quelconque. L'humanité veut vivre et s'attachera à l'anarchie dans la lutte du désespoir qu'elle engagera pour sortir de l'abîme. Toute autre idée ressemble aux pierres croulantes et aux touffes d'herbe qu'on arrache en retombant plus profondément. Je suis donc anarchiste parce que l'anarchie seule fera le bonheur de l'humanité et parce que l'idée la plus haute qui puisse être saisie par l'intelligence humaine est l'anarchie, en attendant qu'un summun soit à l'horizon. »

Des coups, toi Louise l'anarchiste, tu en as reçu bien d'autres encore ! Les injustices majuscules de l'Etat et du pouvoir tu les a toujours combattues. Au point que tu écrivis :

« Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c'eût été la Commune, composée d'hommes d'intelligence, de courage et d'une incroyable honnêteté (?). Le pouvoir incontestablement, les annihila ne leur laissant d'implacable volonté que pour le sacrifice ; ils surent mourir héroïquement.

C'est que le pouvoir est maudit et c'est pour cela que je suis anarchiste.»

Quand tu revins du bagne, le 9 novembre 1880, une foule de plus de 15 000 personnes envahit la gare Saint Lazare. Cette foule se déplaça pour toi, pour fêter la vierge rouge, tout de noir vêtue, comme la couleur de ton drapeau.

Le pouvoir avait pu espérer un temps que le bagne réussirait à calmer tes ardeurs. Ce fut un mauvais calcul ! Car tu repris de plus belle la lutte anarchiste contre les inégalités, contre la misère !.
L'hiver 1882/1883 fut rude. Aussi, le 9 mars de 1883, des cortèges partis de différents points de la capitale parcoururent les boulevards parisiens. Toi Louise, accompagnée de Pouget tu en conduisais un boulevard Saint-Germain, tenant dans les mains un drapeau noir. Des boulangeries furent pillées par les foules affamées. Une fois de plus le pouvoir s'acharna sur vous et vous incarcéra au fond de ses geôles.

Cet acharnement du pouvoir à ton encontre (ainsi qu'à l'encontre de tes compagnons anarchistes) n'entama nullement ton ardeur révolutionnaire, pas plus qu'il ne parvint à te rendre insensible à la douleur des autres. Aussi, lorsque le 22 janvier 1888, un certain Lucas attenta à ta vie, - au cours d'un meeting anarchiste que tu animais au Havre - tu fis tout pour que les poursuites engagées contre ton « assassin » en herbe ne le mènent en prison. A son procès tu vins témoigner en sa faveur et, au bout du compte, il fut relaxé.

Quelques années après, le 1er Mai 1890 à Vienne, dans l'Isère, tu te trouvais aux côtés des compagnons anarchistes Martin et Thévenin. Ces derniers conduisirent un cortège de chômeurs à l'attaque d'une usine de vêtements. Du haut des fenêtres de la fabrique vous harranguiez la foule :

« Travailleurs, prenez ces vêtements, ils sont l'oeuvre de vos mains ! Vous êtes en guenilles et les patrons s'enrichissent. »

Pour échapper au harcèlement de l'Etat et des flics, en 1893, tu rejoignis les compagnons anarchistes exilés à Londres : Malatesta, Zo d'Axa, Malato, G. Darien, Kropotkine.

C'est Sébastien Faure qui, en 1895, te fis revenir à Paris afin que tu puisses participer à l'oeuvre de propagande journalistique. Il t'écrivit « venez, j'ai besoin de vous. Je fonde un journal : le Libertaire »

Encore plus que la « Commune » elle-même, c'est l'ensemble de ton engagement révolutionnaire et libertaire qui rencontre de nos jours un écho non démenti.

C'est autour des grand principes anarchistes qui guidèrent l'engagement authentiquement révolutionnaire des Proudhon, Bakounine, Guillaume, Reclus, Kropotkine, Pouget, Malatesta, Pelloutier, et de ton propre engagement, chère Louise, que nous, militant-e-s anarchistes d'aujourd'hui, puisons notre énergie militante et la force pour continuer l'oeuvre que vous avez engagée.

Comme toi hier, nous voulons débarrasser le vieux monde de tout ce qu'il porte en lui de parasites, de profiteurs, de corrompus : Capitalistes, gouvernants, politiciens véreux, Juges, militaires, curés etc...

Tu t'étais exclamée, lors d'un meeting parisien (salle Favié, le 18 mars 1882) :

« Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J'arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions ».

Et, dans le N°1 du « Drapeau noir » du 12 août 1883, tu écrivais :

« Les événements, les faits de tous les jours, nous ont montré clairement que le drapeau rouge, si glorieux vaincu, pourrait bien, vainqueur, couvrir, de ses plis flamboyants, les rêves ambitieux de quelques intrigants de bas étage. Puisqu'il a déjà abrité un gouvernement et servi d'étendard à une autorité constituée. C'est alors que nous avons compris qu'il ne pouvait plus être pour nous, les indisciplinés de tous les jours et les révoltés de toutes les heures, qu'un embarras ou qu'un leurre. »

Aussi Louise, si Olivier avait le droit de t'adresser cette amicale missive, nous considèrons qu'il était de son devoir de ne pas t'affubler d'un drapeau qui n'était pas le tien !

Sa grand mère « méconnaissait (écrit-il) les couleurs de ton drapeau. » Et bien, il faut considérer que lui aussi !

Mais peut-être n'est-ce pas une erreur. Le drapeau noir des anarchistes, le tien Louise, ne plaît pas beaucoup, pour ne pas dire pas du tout, aux militant-e-s que côtoie Olivier au sein de son organisation ! Et nos idées n'en parlons pas.

Tu sais Louise, mais non, tu ne peux pas savoir. Aussi, je vais te le dire.

Lors du centenaire de la Commune, en 1971, cimetière du père Lachaise, tout près du mur des fédérés, le service d'ordre de la Ligue communiste fut très agressif envers des militant-es anarchistes présent-e-s et piétina les drapeaux noirs de ces derniers.

Ils mimaient, à cinquante années d'intervalle, les « actes de bravoures » de Léon Trotski qui, drapeau rouge à la tête de son armée, saccageait l'espoir libertaire de la population révoltée de Kronstadt, Makhno et ses partisans anarchistes liquidés par l'armée rouge. Kropotkine embastillé par les bolcheviks et dont l'enterrement fut l'occasion d'une grande manifestation de dizaines de milliers d'anarchistes, drapeau noir en berne.

Plus près de nous, en 2002 Louise, Olivier et ses camarades appelèrent, lors d'un second tour mémorable, à barrer la route au facho de service. Pour ce faire encore fallait-il qu'ils votent pour Chirac !

Chirac, ma Louise, c'est une sorte de Thiers. Alors tu vois le tableau.

Voilà ! Nous pensons t?avoir dit l'essentiel. Mais au cas où Olivier venait à lire cette lettre à toi adressée, nous allons te laisser, une fois encore, la parole :

« (?) Nous sommes des combattants et non des candidats. Des combattants audacieux et implacables : voilà tout ! Les candidatures de femmes ont été proposées, cela suffit pour le principe ; et comme elles n'aboutiraient pas, et dussent-elles même aboutir, elles ne changeraient rien à la situation. Je dois donc, pour ma part, prier nos amis de retirer mon nom. »

Relations Extérieures de la Coordination des Groupes Anarchistes