jeu 1 mai 2008

L'héritage de mai 68 dans l'éducation

IAL

1968 : Les « Trente Glorieuses » et le plein emploi touchent bientôt à leur fin, la crise pétrolière ébranle l’économie mondiale. La société du début des années soixante est marquée par la rigidité des moeurs et des relations humaines et atteste d’une dégradation des conditions matérielles des citoyens français.

Le mécontentement ouvrier se manifeste dans de nombreuses grèves de 1963 à1967.

Le paternalisme autoritaire est omniprésent. On commence à ouvrir des lycées « mixtes », mais beaucoup d'établissements scolaires sont encore réservés aux garçons ou aux filles (les filles ne sont pas autorisées à porter le pantalon).

Le mouvement des étudiants, qui n’est pas géographiquement limité à la France, critique la politique éducative, essentiellement liée à la gestion administrative d'une école qui voit ses effectifs augmenter.

En mars 1968, un colloque se tient à Amiens(1), avec des hauts fonctionnaires ainsi que des chercheurs en éducation. Leur déclaration finale reflète bien les préoccupations de l'époque et les défis que doit relever le système éducatif. Ils constatent « l’inadaptation d’un système éducatif hérité du XIX°siècle " s’accordent sur " l’urgence d’une rénovation éducative aussi bien que pédagogique qui ne saurait être différée sans risques de sérieuses tensions psychologiques, économiques et sociales ".

Le rapport final indique " les grandes lignes d’une rénovation pédagogique ", et stigmatise "les excès de l’individualisme qui doivent être supprimés en renonçant au principe du classement des élèves, en développant les travaux de groupe, en essayant de substituer à la note traditionnelle une appréciation qualitative et une indication de niveau ( lettres A,B,C,D,E ) ".

Il est stipulé qu’il faudrait " individualiser les rythmes de progression " et que le contenu des enseignements devrait " être fixé par cycles et non plus par année scolaire, cette souplesse d’organisation rendant nécessaire la constitution d’équipes de professeurs adoptant une stratégie pédagogique concertée ".

Enfin, les membres du colloque recommandent tout particulièrement "l’institution, auprès de chaque Académie, d’un centre Universitaire de Formation et de Recherche en éducation, et deux années de formation professionnelle pour tous les futurs enseignants ", ce qui sera mis en place dans les IUFM en 1991.

Deux mois plus tard, l'explosion de Mai 68 apparaît comme un moment d'émergence de nouvelles exigences, de nouvelles revendications, parfois brouillonnes, mais généreuses et enthousiastes. De nouvelles valeurs sont mises en exergue : l'autonomie, la réalisation de soi, la créativité, la pluridisciplinarité, la valorisation de l'individu et la remise en cause des règles traditionnelles de la société et de l'autorité.

Dans la pédagogie scolaire, cette influence se fait sentir. De disciple passif, l'élève devient un sujet qui peut intervenir sur la pédagogie, interagir pour participer à sa co-éducation. On donne plus d'importance à la parole libre, aux débats, à l’investissement de tous dans les décisions (parents et élèves entrent dans les conseils de classes), et moins de place à la discipline et à l’autorité.

Ces valeurs sont toujours revendiquées par certains enseignants et par des groupes de recherches pédagogiques d'éducation nouvelle qui fleurissent un peu partout en France dans les écoles Freinet, Montessori, Institut coopératif de l’école Moderne (I.C.E.M.). Dans les IUFM, désormais intégrés aux universités, les professeurs d'école sont encore formés à la différenciation pédagogique, à la mise en place de conseils d'élèves, à l'ouverture des écoles sur le quartier, sur le monde.

Et cependant, Mai 68 n'a pas changé radicalement l'école. Le système éducatif s'est contenté d'affirmer l'égalité des chances sans donner à tous les moyens de réussir. Les problèmes de méthodes (« apprendre à apprendre »), ont fait surface, sans être résolus. Pourtant, à l’issue du colloque d'Amiens, le ministre de l'éducation nationale, Alain Peyrefitte, concluait en ces termes :

"C’est seulement par cette réforme des méthodes de l’enseignement que l’école peut remplir aujourd’hui sa mission de toujours, celle d’initier à une culture ; or cette initiation, aujourd’hui, ne peut qu’être une invention : il s’agit d’aider à la mue de la société, d’apprendre à vivre dans l’incertain sans angoisse ni indifférence, d’éduquer le sens critique, d’enseigner l’ironie, de fortifier à la fois l’autonomie et la sociabilité. Dans cette liberté, naîtra une nouvelle culture, qui sera une culture de notre temps."

Quarante ans plus tard, le chef de l’Etat - Nicolas Sarkozy - condamne sans appel Mai 68, pour ses incidences dans le domaine éducatif. Son discours de février 2008 à Périgueux, sur la refondation des programmes du primaire, a des accents très traditionnels voire passéistes et régressifs. Il présente Mai 68 comme le point culminant d'un mouvement antérieur alors qu'il aurait dû être le point de départ d'un changement radical de l'organisation scolaire, des modes de prise en charge des élèves, de la gestion pédagogique de la classe. Or, loin d'encourager les concertations et les stratégies d'aide aux élèves en difficulté, il a laissé se développer un darwinisme scolaire, avec les effets que l'on connaît en termes de désespérance et d'explosions sociales. Un vrai projet se fait toujours attendre...

Nicolas Sarkozy appelle à "liquider" l'héritage de Mai 68, suivant en cela le penchant immodéré de certains dictateurs pour la « tabula rasa », ou table rase, c'est-à-dire un déni et un oubli volontaire du passé :

"Mai 68 a imposé le relativisme intellectuel et moral, a liquidé l'école de Jules Ferry, a introduit le cynisme dans la société, a abaissé le niveau moral et politique… (Ses héritiers) avaient imposé l'idée que tout se valait, qu'il n'y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l'élève valait le maître… Ils trouvent des excuses aux voyous, ont renoncé au mérite et à l'effort, ont affaibli l'autorité de l'Etat et l'idée de citoyenneté, cultivent la repentance, font l'apologie du communautarisme, dénigrent l'identité nationale". Ces propos, loin de refléter la réalité, révèlent les objectifs de notre gouvernement : plus de discipline là où nos enfants ont besoin de plus de responsabilités, renforcement du nationalisme alors qu'il faut ouvrir nos élèves sur le monde, toujours plus d'évaluation et de contrôle là où l'homme aspire à plus de liberté !

C'est ainsi que les nouveaux programmes du primaire (B.O. Hors série de février 2008) recentrent l'enseignement de l'histoire et géographie sur le territoire français, sur la connaissance des grands hommes, des grandes dates de l'histoire de France. Dans l'éducation civique, renommée « instruction civique et morale » entrera l'initiation à la Shoah , justifiée par Nicolas Sarkozy de la sorte :

« Rien n'est plus émouvant pour un enfant que l'histoire d'un enfant de son âge qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui »,

alors que, dans le même temps, il ordonne des milliers d'expulsions d'enfants sans papiers scolarisés dans les écoles françaises ! Faites ce que je dis mais pas ce que je fais!

Au cours de cette instruction civique et morale, les professeurs d'école veilleront à «l'apprentissage des règles de politesse et de bonne tenue,à la connaissance et au respect des valeurs et des emblèmes de la République française, le drapeau tricolore, Marianne, l'hymne national, à l'écoute duquel nos enfants devront se lever. » L'approche qui domine est donc « la loi et l'ordre », « les devoirs plutôt que les droits ».

Ce n'est pas en tournant le dos à des décennies de recherches et d'expérimentations pédagogiques que nous avancerons. Et comment enseigner une morale que nos dirigeants ne s'appliquent pas ? A moins que nous ne parlions pas de la même morale ?

Retenons la complexité et la richesse des héritages de Mai 68 sur le terrain éducatif et, finalement, leur actualité. Sur les questions fondamentales de l'évaluation ou de l'autorité, de nombreux textes de cette période dynamique et créative contiennent des propositions qui pourraient être reprises aujourd'hui.

Malheureusement, Nicolas Sarkozy enterre la démocratisation de l'école et, du même coup, les défis que nombre d'enseignants et chercheurs tentaient de relever pour aboutir à une éducation égalitaire !

Cette politique vise en premier lieu l’éviction des plus démunis des Français, comme toujours...

 

 

(1): «Colloque d'Amiens : Pour une école nouvelle», 15-17 mars 1968.