dim 8 janvier 2012

Les femmes dans les révolutions au Maghreb et au Proche Orient

Lors du « printemps arabe », les femmes ont joué un rôle moteur et se sont impliquées dans les luttes. Cet aspect de la lutte est passé quasi inaperçu dans les médias et montre la difficulté de porter une parole féministe au moment où son pays connaît des processus révolutionnaires plus ou moins abouti. Dilemme historiquement bien connu !

Afin de faire entendre la voix de ces femmes, de décrypter les événements à travers le prisme de la condition des femmes, un collectif lyonnais d’associations a invité des femmes du Maghreb et du Proche Orient.

Le prisme à travers lequel est souvent perçu le sort des femmes du Maghreb et du Proche Orient a tendance à occulter les combats qu’elles mènent. Comme en Occident, leur condition, loin d’être un invariant culturel, fait l’objet de luttes visant à arracher de nouveaux droits et à mettre fin à des situations de violences et d’inégalités. On a tendance à les réduire au rôle de victimes, alors qu’elles sont souvent en révolte contre l’ordre établi et les inégalités qu’engendrent les traditions et la domination masculine. Nous avons autant en tant que féministes occidentales à apprendre de leurs combats.

Leur combat, silencieux ou retentissant, individuel ou pluriel, remonte à des décennies, bien avant ce début de l’année 2011 qui a vu l’avènement des « printemps arabes ». Elles se sont engagées dans leur pays, et pour certaines au péril de leur vie, non seulement pour l’égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi pour le droit syndical, le droit d’association, contre la justice arbitraire et pour la liberté d’expression.

Elles manifestent aux côtés des hommes en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Algérie, au Maroc, en Libye et à Bahreïn. Elles participent aux manifestations, aux blocages, aux affrontements avec la police et les nervis du régime, et parfois aux groupes d'autodéfense révolutionnaires, prennent la parole, mènent des grèves, sont menacées, arrêtées, torturées et certaines violées. Quel a été leur rôle dans ces révolutions ? Quelle sera leur place dans l’après révolution ?

L’implication préalable des femmes dans les mouvements sociaux

Ces révolutions ne sont pas arrivées par hasard, des mouvements sociaux existaient déjà dans de nombreux pays : grève des ouvriers et des ouvrières du textile en Egypte, mouvements des diplôméEs chomeurs/euses au Maroc, lutte des ouvriers et des ouvrières du bassin minier de Gafsa en Tunisie, les grèves des médecins et des infirmierEs, les luttes contre la dégradation de l’enseignement, les luttes contre la restriction des acquis en matière de sécurité sociale et de revenu minium…

De nombreuses femmes sont impliquées dans des syndicats autonomes et ont été à l’initiative de manifestations contre la précarité, comme en Algérie le 12 et le 19 février 2011, où des syndicalistes ont été arrêtéEs. En Algérie, plus de 60% des chômeurs sont des femmes.

En Syrie, face à la répression de l’Etat des mouvements sociaux, des syndicats autonomes se sont créés et notamment des syndicats de femmes. Dans certains pays comme en Egypte et en Syrie, des réunions non mixtes ont été mises en place pour construire des revendications communes pour les femmes et faire émerger la place des femmes au niveau politique, économique et social.

Les revendications pour l’égalité des droits en Tunisie, Maroc, Syrie et Egypte

Dans tous les pays, les femmes se sont battues avec des moyens différents : actions contre les mariages coutumiers et le mariage des mineures (des fillettes de 7 ou 8 ans) au Maroc, campagne « Kif-kif devant la loi » en Algérie, luttes contre les différents codes de la famille (au Maroc, en Egypte, et en Algérie), contre la polygamie, la mise en place des caravanes de femmes, au Maroc pour aller à la rencontre des femmes vivant dans des villages reculés.

En Irak, une organisation de femmes irakiennes se constitue en 2003 avec comme revendications : l’égalité femmes/hommes, une constitution laïque, contre l’occupation et contre l’islamisme. La répression qui s'est exercée contre ce mouvement a été terrible : augmentation des arrestations et des tortures, campagnes de meurtres menées contre les féministes irakiennes.

Le viol comme arme de guerre en Libye

La Libye a été le douloureux exemple, malheureusement répandu, de l’utilisation du corps des femmes comme arme de guerre. La preuve a été faire que Kadhafi a ordonné des viols massifs des opposantEs au régime mais plus globalement de la population féminine. La dictature de Kadhafi s’est procurée et a distribué du viagra à ses soldats. Le viol a été ici utilisé et commandité par la dictature en place et totalement organisé.

Le dictateur aimait s’entourer d’une garde 100% féminine qui faisait l’objet d’interrogations de l’occident voire de la convoitise, présentant Kadhafi comme un féministe. Bien entendu cette hypothèse n’était pas la bonne, depuis sa chute de nombreux témoignages de ces « amazones » brisent le silence qui prévalait jusqu’alors. Elles confirment ainsi qu’elles étaient enrôlées de forces, menacées, violées pour être ensuite « distribuées » comme de simples bouts de viande aux fils et aux officiers de Kadhafi.

Du côté des antikadhafistes, qu'il s'agisse des révolutionnaires indépendants ou du Conseil national de transition, la situation n'est pas meilleure. Le mouvement féministe est peu organisé en Libye et les combats menés par les féministes libyennes viennent d’opposantes réfugiées en Europe. Le choix du nouveau régime de baser la nouvelle constitution sur la charia en Libye est un sombre signe de l’oppression que vont continuer à subir les libyennes. Dans le camp antikadhafiste, des exactions ont aussi été perpétrées contre des femmes.

On voit ici l'hypocrisie du discours impérialiste qui prétend justifier son intervention armée au nom des « valeurs démocratiques » (une manière de reprendre la main après avoir soutenu les régimes renversés, et d'instrumentaliser le processus révolutionnaire), mais qui tolère l'oppression des femmes dès lors que ses intérêts géopolitiques sont préservés.

Mouvement révolutionnaire = égalité entre les femmes et les hommes ?

Comme ici, le processus révolutionnaire ne se traduit pas nécessairement par une remise en cause durable de l'inégalité hommes-femmes, même si celui-ci a été l'occasion d'un renforcement du mouvement féministe, et que le courage des femmes a remis en cause les représentations sexistes des hommes.

Ainsi, malgré la participation des femmes dans les révolutions, le chemin pour leur émancipation est encore long. Lors des manifestations autour du 8 mars 2011, les femmes ont marché pour leurs droits en Tunisie et en Egypte. En arrivant sur les places symboles des révoltes, elles ont été battues, expulsées de ces places et insultées car malheureusement pour beaucoup des révolutionnaires avec qui elles avaient combattu, la révolution n’était pas synonyme d’égalité entre les femmes et les hommes.

Les violences faites aux femmes sont également un des moyens utilisés par les forces réactionnaires pour faire rentrer les femmes dans le rang, et briser la dynamique révolutionnaire que porte le mouvement féministe. Ainsi, les expéditions spectaculaires contre les femmes qui ont eu lieu en Algérie au début du mois de juillet 2011 se poursuivent. Des actes de violence sont, en effet, constamment signalés à travers toutes les régions du pays. Des femmes sont souvent lynchées, car accusées de prostitution. Les derniers en date ont été enregistrés, début juillet, dans la wilaya de M’sila où des femmes taxées de “mauvaises mœurs” ont subi des actes de barbarie perpétrés par des hommes. Il s'agit d'actes s'inscrivant dans une stratégie de remise au pas des femmes, pour maintenir l'ordre patriarcal, et plus largement l'ordre social en place.

La victoire électorale du parti réactionnaire religieux Ennahda est vécue comme une menace importante par les féministes tunisiennes qui craignent à la fois la régression de certains de leurs droits mais plus globalement que le parti Ennahda garde le Ministre des finances et pratique la même politique économique que de Ben Ali, n’entraînant ainsi aucun réel changement. L'islam politique est ainsi utilisé comme un appel au renforcement des valeurs patriarcales au nom de la morale et de la lutte contre la « corruption des mœurs » qui serait la cause de la dégradation sociale, en lieu et place du capitalisme. On remplace ainsi la révolution sociale par une contre révolution des mœurs.

Le reflux du processus révolutionnaire n’est pas favorable aux féministes qui s’enferment dans des processus légalistes pour maintenir ou obtenir de nouveaux droits. Les violences faites aux femmes sont peu évoquées même par les opposantes féministes qui ont subi les viols et les tortures. Comme dans tout processus révolutionnaire, la révolution ne va pas nécessairement de pair avec une abolition de la domination de genre. Les féministes auront encore du boulot pour obtenir une place intégrante dans ces évolutions politiques et sociétales. Elles se sont impliquées dans ces mouvements en faisant entendre des revendications spécifiques de manière inégales. Le combat spécifique et leur auto-organisation est toujours d’actualité. Saluons leur combat et solidarisons-nous de leurs luttes à venir.

Là-bas comme ici, abolition du genre et de la société patriarcale !

Zora (CGA Lyon)