lun 1 octobre 2012

Les attaques patriarcales liées à la crise

CGA

La crise du capitalisme s'accompagne d'un durcissement des relais de l'oppression patriarcale : discours réactionnaire pour l'enfermement de la femme dans le foyer, remise en cause de l'IVG, fin de l'indépendance économique de nombreuses femmes, augmentation des violences masculines.

 


             Une offensive réactionnaire contre la liberté des femmes

On observe un peu partout une offensive idéologique menée par les réactionnaires, qui vise à enfermer les femmes dans “leurs missions naturelles” (mère, femme, bonne à tout faire), et à les exclure de la sphère du travail. Cette offensive est particulièrement violente là où la crise frappe le plus durement : en Grèce. Il s'y forme une “alliance entre le dernier cri des politiques capitalistes, qui est la violente austerité des Mémorandums, et les porteurs des théories les plus obscurantistes, d’une autre époque, qui veulent nous persuader que la “nature” de la femme lui impose d’être enfermée chez elle afin de s’occuper exclusivement de ses “tâches” en tant que mère et/ou épouse dans la famille(1)”. Ailleurs, de manière plus soft ou insidieuse, on incite les femmes à se construire une identité centrée sur la famille, le soi et non plus sur le travail ou la vie sociale et politique. En France mais aussi au Québec, il y a une percée des idées sexistes et masculinistes dans les médias (ex : Zemmour)(2).

Cet appel à l'enfermement des femmes au foyer est à mettre en lien avec les plans d’austérité qui, en accélérant les coups portés aux services publics, mettent la responsabilité de la protection sociale sur les épaules des femmes. Prendre soin de ses proches, s’occuper des enfants, des personnes âgées, de son mari, et tant qu’à faire, le faire de manière écologique... Ceci n’est pas nouveau(3), mais s’accélère avec la crise.

Enfin, il y a un peu partout une remise en cause de l’IVG et de la liberté de disposer de son corps. Deux exemples frappants : en Espagne le gouvernement Rajoy a annoncé cet été son intention de modifier la loi de Mars 2010 sur la Santé Sexuelle et Reproductive, de telle sorte que l’avortement ne soit plus possible hors cas de malformation du foetus. En Turquie le gouvernement Erdogan devait supprimer le droit à l’avortement et aux césariennes cet été.

 

Remise en cause de l’indépendance économique des femmes


Où travaillent les femmes ? Principalement dans la fonction publique (employées de bureau, enseignement, santé), le commerce (par ex. caissières) la vente, les services à la personne (par ex. aide familiales, nettoyage). Majoritairement des “emplois d’exécution”, comme on dit. En France ces catégories socioprofessionnelles rassemblaient 52% des femmes en 1983 et 60% en 2002(4). Dans le privé, de plus en plus de femmes subissent des suppressions de postes, des licenciements abusifs, des non-renouvellements de contrats. Peu d’espoir de réembauche surtout pour celles qui ont des enfants. En ce qui concerne le public : baisse des embauches, gel ou diminution des salaires. C'est la fin de l’indépendance économique pour beaucoup. Les conséquences sont plus directes peut-être que celles liées au discours sur le retour au foyer, mais les deux sont imbriquées.

La crise accélère la tendance au développement du travail à temps partiel(5). Or, environ 85% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes, en Europe comme en France, et notamment des femmes de plus de 50 ans. Ces emplois ne permettent pas d’obtenir un salaire décent, sont souvent précaires, avec des horaires éclatés. Et c’est justement parce que les tâches et les missions familiales incombent aux femmes que celles-ci sont cantonnées dans ces emplois. Il y a aussi un développement du chômage partiel chez les hommes et chez les femmes. Cependant, en France le chômage partiel des femmes n’a fait l’objet d’aucune mesure, contrairement aux mesures d’indemnisation dans l’industrie automobile, presque exclusivement masculine.

Alors que le chômage des femmes est supérieur à celui des hommes (de deux points environ en moyenne en Europe), il n'y a a pas de politiques officielles de lutte contre ce surchômage. Et la loi pénalisant les entreprises qui ne mettraient pas en oeuvre une démarche en faveur de l’emploi des femmes est suspendue depuis 2009, sous prétexte de la crise. Pourquoi cette tolérance à l’égard du surchômage féminin ? Car il y a dans les mentalités l’idée consciente ou non que le travail des femmes n’est qu’un salaire d’appoint, un complément du salaire de l’homme(6). En France, 64% des chômeurs sont indemnisés contre 57% des chômeuses(7). Cette idée selon laquelle le chômage des hommes serait plus grave que celui des femmes renforce les pressions insidieuses dans le monde du travail pour que les femmes “laissent la place aux hommes”.
On remarque les p
etites ou grandes incitations à quitter leur travail, à laisser la place aux hommes, à se recentrer sur la famille. En lien avec le regain du discours rétrograde “ la place de la femme est au foyer”. Le but de ce discours est donc en partie d'amortir l’explosion du chômage en incitant les femmes à renoncer au travail pour se concentrer sur leur “mission familiale” (et du même coup compenser la destruction des services publics). Le discours “les femmes au foyer” ressurgit de plus belle lorsque le chômage augmente(8), avec pour fonction d’absorber l’impact des crises économiques. On note ainsi l’augmentation et l’intensification des pressions psychologiques(9) (pour accepter des tâches ou horaires dont personne ne veut ; mise à l’écart ; critiques répétées et injustes ; insultes ; menaces de licenciement), de la charge de travail, du stress. En Grande Bretagne, le nombre de licenciements de femmes enceintes atteignait 30 000 en 2009 et serait en augmentation avec la crise(10).



    Un accroissement des inégalités hommes-femmes ?

La “variable d’ajustement” par excellence, c’est le travail temporaire. Ainsi entre 2008 et 2009, le nombre d’emploi en intérim a diminué de 24% en France(11). Ce sont particulièrement les séniors et les jeunes qui ont été touchés, et surtout les jeunes hommes. En effet dans un premier temps de la crise, ce sont les patrons des activités industrielles plutôt masculines qui ont licencié. Ainsi les taux de chômage des jeunes femmes et des jeunes hommes se sont rapprochés, et les jeunes hommes sont même passés devant pour la première fois. On ne peut pas dire pour autant, comme le font certains, que les femmes sont moins touchées par la crise que les hommes. Car dans un deuxième temps, ce sont les salariés du public qui ont été plus touchés, à travers les plans d’austerité (voir article “combattre les idées reçues sur la crise”). Or, en France, plus de six fonctionnaires sur 10 sont des femmes, et ceci reflète bien la réalité des autres pays européens.

Les attaques contre les secteurs de la Santé, de l’Education, des services sociaux en général font que les femmes sont donc désormais plus touchées que les hommes. On a pu estimer par exemple estimer qu' en Grande-Bretagne 70 % des économies réalisées à travers les mesures d’austerité seront payées par les femmes(12). Dans tous les pays d’Europe ou presque, le taux de chômage féminin est de nouveau supérieur à celui des hommes depuis 2010. En France “entre début 2008 et début 2011, le taux de chômage des femmes de moins de 25 ans a fortement augmenté (+7,2 points), sensiblement plus que celui des jeunes hommes (+ 4,5 points). Les jeunes femmes devraient pourtant en théorie tirer avantage de leur meilleur taux de diplôme pour leur insertion professionnelle.(13)

On peut également soupçonner que l’augmentation du chômage féminin est en réalité plus forte que ne le suggère les chiffres. En effet, toutes les femmes sans activité ne sont pas comptabilisées comme chômeuses. L’incitation au repli sur la sphère privée peut décourager certaines de chercher du travail. Et les dispositifs institutionnels sont souvent construits sur le modèle “homme Gagnepain et femme Aufoyer”, fondés sur le vieux mythe du travail féminin comme salaire d’appoint. Ainsi en Grande Bretagne, 90% des hommes cherchant un emploi sont indemnisés comme chômeurs, contre seulement 40% des femmes cherchant un emploi.(14)

Côté retraite, le renforcement partout observé du lien entre cotisations versées et montant de la pension signifie une pénalisation globale des femmes. La tendance est également à aligner l’âge de départ des femmes sur celui des hommes dans les pays où il existe une différence. Et comme celles-ci ont plus de difficulté pour atteindre l’âge de départ à la retraite, elles subissent des décotes plus importantes. En France la retraite des femmes est 40% moindre que celle des hommes, en moyenne. Ceci est notamment dû au travail partiel (car à travail partiel, retraite partielle). Les femmes âgées sont un des groupes avec la probabilité la plus élevée de devenir pauvres (22% contre 16% pour les hommes âgés(15)). “Dans les périodes de récession, les personnes déjà menacées de pauvreté sont plus vulnérables, notamment celles qui sont confrontées à des discriminations multiples : mères célibataires, jeunes, seniors, immigré-e-s, issues de minorités ethnique(16).
Enfin
l’augmentation des tâches familiales (et notamment l’aide aux personnes dépendantes) liée au démentellement des services publics qui assuraient certaines de ces tâches contribue en retour à accroître les inégalités professionnelles entre hommes et femmes et les inégalités de temps libre(17).


    Une augmentation des violences conjugales et extra-conjugales
   
Les violences physiques et psychologiques sont un rouage du patriarcat, qui fait système avec les autres. Les violences psychologiques et verbales répétées sont aussi destructrices que les agressions physiques. Une enquête réalisée en 2000 souligne que parmis les femmes qui s’étaient séparées récemment, 3 sur 10 vivaient cette situation(18). Mais, de même que pour les violences physiques (coups, séquestrations, mises à la porte, viols), c’est dans l’intimité de l’espace conjugal que sont perpetrées le plus de violences psychologiques : insultes, menaces, chantage affectif, contrôle autoritaire, mépris,etc(19). “Les femmes des milieux pauvres se déclarent plus souvent insultées, tandis que menaces et chantages s’observent dans tous les milieux. [...] Les chômeuses semblent également plus exposées que les femmes ayant un emploi. […] Les chômeuses et les étudiantes déclarent plus fréquemment des relations de couples violentes(20).” Il est à craindre que la progression du chômage et de la précarité, y compris chez les hommes, ne soit un facteur qui contribue à exacerber la violence conjugale, sans même parler de la bonne entente dans les couples.
Une étude récente d’OXFAM montre que “la crise économique entraîne en Europe une augmentation des cas de violence domestique, mais aussi de la traite des femmes dans un but d’exploitation sexuelle, de la prostitution et des cas d’agressions contre des femmes prostituées.(21)” Dans ce contexte, les femmes victimes de violence devraient recevoir une aide accrue de la part de la collectivité. Or les mesures d’austerité et de coupes budgétaires décrétées par les gouvernements à la demande des bailleurs de fonds menacent les structures d’aide aux femmes, que celles-ci soient associatives ou dépendantes d’un service public. Ainsi, en Irlande, un refuge pour femmes de Kilkenny reçoit avec la crise de plus en plus de demandes d'accueil de femmes violentées. Pourtant le gouvernement applique l’austerité et décide de supprimer 10 postes de travailleurs sociaux dans ce centre. Les Travailleuses/eurs se sont mis en lutte(22)!
En France, les mesures d’austerité sont peut-être sur certains plans moins graves qu’ailleurs, mais ce sont rien de moins que des centres IVG qui sont fermés sous prétexte financier, rendant l’avortement de plus en plus difficile pour des milliers de jeunes filles françaises ! Des maternelles et des maternités sont fermées. “En France, de nombreuses associations de femmes ont vu leur subvention baisser jusqu’à 30 % en trois ans, avec de graves conséquences dans l’hébergement d’urgence ou l’aide alimentaire.(23)
A Saint-Denis, notre groupe a lancé la campagne contre le viol, adressée dans un premier temps aux lycéens et lycéennes, en commun avec des militant-e-s locales d'AL.

 

La crise durcit la rouages de l’oppression des femmes. Cet état de fait montre comment le capitalisme et le patriarcat s’imbriquent très concrètement , se renforçant mutuellement. Ainsi en tant de crise, la lutte contre les attaques de la bourgeoisie doit aussi intégrer celle contre les attaques patriarcales qui, en même temps qu’elles réduisent l’autonomie de femmes et la libre dipsosition de leur corps, renforcent les violence sexistes structurelles.



1. Sonia Mitralias, “L'urgence d'un mouvement des femmes indépendant contre la dette et l'austerité”, <http://cadtm.org/L-urgence-d-un-mouvement-des>.

2. Pour balayer ces affirmations un site de contre-enquêtes anti-masculiniste : <http://lgbti.un-e.org/spip.php?rubrique32>.

3. Voir la critique faite par Déchaux et Herpin de l’appel aux “solidarités familiales” in J.H. Déchaux, Sociologie de la famille, La découverte, coll. Repères.

4. Margaret Maruani, "Les inégalités hommes/femmes", Cahiers français, n° 314, mai-juin 2003, pp. 92-97.

5. Françoise Milewski, “Chômage et emploi des femmes dans la crise en France”, Lettre de l’OFCE, mai 2010.

6. Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, La Découverte, coll. "Repères", Paris, 2006, 128 p.

7. Source : pôle emploi.

8. Martial Poirson, “Masculin/féminin : la construction des identités et des relations”, Ecoflash, n° 142, novembre 1999.

9. Voir l'article suivant : <http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/12/17/les-troubles-mentaux-augmentent-chez-les-salaries_1620062_3224.html>. En 2000, 17% des femmes déclaraient ainsi avoir fait l’objet de pressions psychologiques au travail au moins une fois dans l’année écoulée (source : enquête Enveff ; cf. plus bas).

10. Source : H. Philomena, « Les femmes et la crise de la civilisation », juillet 2009, <http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article15254>.

11. Source : INSEE, enquête emploi 2009. <http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip 1331 !>

12. CSI, Vivre dans l’insécurité économique : les femmes et le travail précaire, mars 2011.

13. <http://www.egalite-infos.fr/2011/12/01/les-femmes-face-a-la-crise-et-a-lausterite-2-limpact-des-plans-d%e2%80%99austerite/)>

14. Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, La Découverte, coll. "Repères", Paris, 2006, 128 p.

15. Source : Site “égalite-infos”, idem.

16. <http://www.egalite-infos.fr/2011/11/23/les-femmes-face-a-la-crise-et-a-l%E2%80%99austerite-1-limpact-de-la-crise/>

17. Source : European Institute for Gender Equality.

18. Source enquête Enveff : de 2000. Résultats présentés dans l’article de Maryse Jaspard dans Population et Sociétés, n° 364, Janvier 2001.

19. Enquête Enveff.

20. Enquête Enveff

21. Dispo sur le net en copiant/collant son titre : ‘Women’s poverty and social exclusion in the European Union at a time of recession. An invisible crisis?’

22. <http://www.wsm.ie/c/fighting-austerity-amber-women-refuge-kilkenny>.

23. Source : égalité - infos, idem.