sam 1 septembre 2007

Le retour des idéologies réactionnaires*

La campagne électorale fut marquée par le retour victorieux des idéologies réactionnaires. Quelles furent en effet les grandes thématiques, ressassées tant à droite qu’à gauche, les quelques mois précédents l’intronisation de N. Sarkozy ?

- Le travail : il s’agissait alors, comme aujourd’hui, de travailler plus pour gagner plus, ou bien de restaurer sa valeur !

- La famille : médiatisation à outrance des familles des présidentiables au point que nous pouvions nous demander si notre destin n’était pas suspendu aux histoires de couple des uns et des autres ou au choix par les militants socialistes de l’égérie des valeurs du foyer, S. Royale.

- Enfin, les immigrés savent le prix de leur sacrifice sur l’autel de la République franchouillarde et du solipsisme nationaliste.

L’usine à produire de l’opinion, à instiller les préjugés, à infantiliser les masses - j’entends les media - aura tourné à plein régime. Leurs commanditaires en quête de mandat ne peuvent que se féliciter d’un pareil rendement : soixante-sept ans après l’arrivée de Pétain au pouvoir, les électeurs sont redevenus Vichystes. Travail, Famille, Patrie, l’alpha et l’oméga de la vie politique et les objets exclusifs de la conscience civique. Quels sont les enjeux de la restauration de cet obscurantisme, de cette idéologie criminelle maintes fois jugée par l’Histoire ?

Tout d’abord, elle remet en cause plus ou moins explicitement bon nombre de libertés. Gagner plus n’est pas nécessairement pour nous un idéal qui légitime une plus grande exploitation, ou la privation du temps consacré à soi. L’individu pourrait-il se résumer ainsi à sa force de travail, quand bien même cela lui permettrait de se gaver comme une oie ? Le capital peut acheter son silence le plus docile au prix qui convient à ce qu’il est.

Valoriser la famille est un moyen traditionnel utilisé pour exclure les femmes de l’activité sociale et du champ politique véritable. En outre, cette priorité qui lui est accordée relègue à l’arrière plan les entités sociologiques que sont les syndicats, organisations politiques et autres formes d’associations. C’est bien à terme cette liberté d’association qui est visée et, du point de vue du pouvoir, il est possible de comprendre pourquoi.

Enfin, la patrie est moins que jamais pertinente comme horizon de notre existence politique, c’est ainsi que sa mise en avant ne présente aucun danger pour ce qui est de la stabilité des rapports de classes et permet, qui plus est, de diviser les travailleurs. Qui songerait résoudre à l’échelle nationale les problèmes écologiques ou d’inégale répartition des revenus… ? C’est bien plutôt le « citoyen du monde » qu’il serait nécessaire de promouvoir, s’il était question de nous reconnaître la liberté de nous engager dans la résolution des problèmes qui menacent la planète. Tel n’est pas l’objectif des gouvernants car ce genre nouveau de « citoyen » trouverait comme ultime obstacle à abattre le capitalisme et les logiques d’Etats.

Bref, de faits divers gangrenant de plus en plus l’information en anecdotes relatives à l’angine blanche de la famille présidentielle ou au jogging triomphal des candidats en route vers la magistrature suprême, on entretient chez tout un chacun le goût pour la petite histoire (pas obligatoirement drôle, et c’est dommage !), une tendance au micro psychisme, à ne plus considérer que l’immédiat, le quotidien, c’est-à-dire le boulot, la famille et l’identité nationale du voisin.

 

Ainsi ces idéologies ne fonctionnent pas uniquement comme de simples inversions du réel (voir NB) mais comme autant de diversions face aux enjeux de classes. Il s’agit pour les possédants que ce monde nous échappe soit en nous divertissant au sens fort, soit en nous abreuvant de promesses d’autres mondes radieux, c’est-à-dire en prêchant la résignation.

C’est la raison sans doute d’un retour en odeur de sainteté de la religion, qui n’est pas la moindre des formes idéologiques réactionnaires. Les relais confessionnels ont toujours été utilisés pour résoudre les crises sociales sur les lieux de travail (syndicalisme chrétien, aumôneries, …), dans les banlieues actuellement. Le rôle politique de l’Eglise fut toujours l’encadrement du peuple à la faveur de la classe dominante et la « hiérarchie des anges » le paradigme et la justification de la hiérarchie tout court. Par ailleurs, Stirner l’a proclamé et le XIXème à sa suite : « si Dieu est, le sujet n’est pas. » ; l’Etat n’en demandait peut-être pas autant. Enfin dans les fables serinées par ses représentants, la misère la plus noire est ainsi recouverte d’un voile mystique, ainsi que doit l’être l’antichambre du Paradis : à quoi bon y changer quoi que ce soit ? Que ne devrons-nous pas entendre qui flatte le curé, quel sermon subir justifiant une vie misérable en échange d’un au-delà rêvé ? Entre le présent à accepter et un au-delà espéré, que reste-t-il à la pensée qui a toujours le lendemain pour objet ? Et si plus rien ne peut être repensé, à quoi bon se battre ?

 

Tel est le fatalisme véhiculé par ces idéologies qu’en tant qu’anarchistes nous devons dénoncer. Fatalisme qui détourne l’homme de ce qui donne sens à son existence : sa lutte pour une révolution sociale qui lui permette de penser un monde égalitaire et libertaire, délivré de toutes les formes d’oppression.

 

Rodolphe G.P.A. Perpignan

 

*NB : Le terme d’idéologie a une histoire relativement brève encore, puisqu’il n’apparaît qu’à la fin du XVIIIème siècle pour qualifier la pensée des philosophes français de l’époque. Dans la bouche de Napoléon, il vise à stigmatiser les intellectuels fumeux qui contestaient son action. C’est autour du sens péjoratif que Marx va donner à ce concept que réflexions et interprétations vont se multiplier. Pour Marx en effet l’idéologie est facteur d’aliénation en ce sens que l’homme devient le jouet de ce qu’a produit son imaginaire (religions, philosophies, droit…) Ces productions imaginaires maîtrisées par les classes dominantes déforment son rapport au réel, aux conditions matérielles imposées par le capitalisme. Pour Weber l’idéologie servira aux dominants d’outil conceptuel pour justifier la hiérarchie sociale dont ils forment le sommet. Ainsi pour eux, une idéologie est toujours peu ou prou réactionnaire. Il s’agit pour Marx en particulier d’être du côté de la science, de ce qu’il nomme la « base réelle ». A ceci près que le matérialisme historique (la science comme langage du réel) s’est révélé tout autant une idéologie que celles qu’il dénonçait, et l’autolégitimation d’une classe dominante : la bureaucratie soviétique.

Nous nous autorisons donc à parler ici d’idéologie réactionnaire dans la mesure où il existe un cadre idéologique révolutionnaire, un discours plus modeste de la réalité, mais non moins amendable en tant qu’il est constitutif de l’identité d’un groupe, qui se veut la dénonciation systématique des mécanismes de pouvoir et de domination : l’anarchisme.