ven 1 janvier 2010

Le drame de la Piazza Fontana : le LA d’une tragédie à l’italienne

IAL

Il y a 40 ans, le 12 décembre 1969, quatre bombes explosent dans l’Italie. La plus meurtrière d’entre-elles explosa dans la Banque nationale de l’agriculture située sur la Piazza Fontana de Milan et fera 16 morts et une centaine de blessés.

 

Les attentats, c’est la faute aux anarchistes

Cet attentat fait suite à une longue série d’attentats dont les plus importants sont ceux du 25 avril et du 9 août 1969, respectivement vingt et huit blessés légers. L’enquête conduite par le le commissaire Calabresi - chargé des questions politiques de Milan - se porte sur les milieux anarchistes. Dans la nuit du 15 au 16 décembre, le camarade cheminot Guiseppe Pinelli "tomba" du quatrième étage lors de son interrogatoire et succomba rapidement à ses blessures.

 Le même jour, Pietro Valpreda est inculpé et sera le principal accusé du massacre dans les premiers temps de l’enquête. Il a passé trois ans en détention provisoire.

Dès les premiers jours d’enquête, les anarchistes dénoncent une enquête biaisée et prédéterminée et accusent l’Etat dans le massacre de la Piazza Fontana. Les principaux journaux de l’époque embrassent les thèses de la police et feront preuve d’une débordante imagination pour discréditer les anarchistes.

La mort de Pinelli jeta toutefois un trouble énorme dans l’opinion publique, ce qui permit aux groupes révolutionnaires de faire entendre les résultats de leurs contre enquêtes ainsi que tous les arguments invalidant les thèses ubuesques du commissaire Calabresi étayées par un dossier anorexique (un témoin douteux et des morceaux de verre).

Les juges orientent alors l’enquête vers les milieux fascistes en inculpant des membres d’Ordine Nuovo et Avangardia Nationale.

 

La stratégie fasciste

En 1965, se tient une conférence qui regroupa de nombreux radicaux fascistes et nazis avec pour thème « la guerre révolutionnaire ». Malgré les nuances des projets politiques les participants vont s’entendre pour une stratégie de lutte face à la « menace communiste ». Ce projet a été formulé par Filipani Ronconi membre des services secrets italiens. Il décomposait la lutte en trois niveaux : un premier niveau ayant  une base large avec la fonction de maintenir un climat hostile aux forces socialistes, un second niveau regroupant des hommes d’Etat ayant pour mission de faire des actions de pressions dans le cadre de la loi et de leur position de pouvoir et un troisième niveau, clandestin, devant mener des actions de contre-terreur car comme le dit si bien Siciliano (membre d’Ordine Nuovo) : « … quand on les frappe […] les petites gens vont réclamer un état fort ».

Les groupes semi-clandestins d’Ordine Nuovo et Avanguardia Nationale vont s’atteler à cette tâche. Outre des nuances idéologiques de second plan, ces groupes se partagent le territoire italien, Ils vont perpétrer des actions clandestines sous le masque des forces révolutionnaires socialistes. Ces groupes vont ensuite infiltrer des groupes « gauchistes " pour les manipuler.

 

Alors qu’une large frange de la population désavouait les actions de destruction, celles portées par les fascistes ne suffirent pas à faire basculer l'opinion publique. Pour cela, il a fallu monter d’un cran avec des attentats de masse susceptibles de tuer et de terroriser tout un peuple.

C’est le sens des attentats de l’année 1969. Lorsque les juges se sont portés sur la piste fasciste pour la Piazza Fontana, de nombreuses preuves ont nourri la thèse de la responsabilité des groupes d’extrême droite dans le massacre de la Piazza Fontana. Les plus probantes sont la découverte de timers et de stocks de dynamite-gomme vraisemblablement identiques à ceux utilisés pour cet attentat.

L’objectif final était de faire un coup d’état militaire qui aurait été, dans ce contexte de terreur généralisée, soutenu par une large frange de la population. Il y aura au moins une tentative avérée le 7 décembre 1970 avec comme tête de proue le prince de Borghese -un ancien de la République de Salò.

 

Le péril communiste

Pour comprendre la stratégie fasciste il est important de rappeler le contexte social et politique d’alors en Italie.

La contestation sociale s’intensifiait ainsi que sa forme d’expression la plus usitée : la grève dont le nombre d’heures a quasi triplé entre 68 et 69. Avec le contexte européen et notamment le mois de mai 1968 français, les étudiant-e-s se radicalisaient et les syndicats « traditionnels » étaient dépassés par des travailleurs-euses en colère. Ce climat commençait à être suivi d’effets car les salaires passèrent de 56,7% du PIB en 1968 à 59% en 1969 et le parlement dut formuler une loi de désarmement des forces de police le 27 avril 1969.

Ce début de redistribution de la richesse et d’amenuisement des forces répressives est vécu comme une menace intolérable pour les élites économiques.

Parallèlement, le monde est encore dans la géopolitique des blocs. Le parti communiste italien est le plus puissant d’Europe et le parti « atlantiste » au pouvoir s’emploie à l’anéantir ou au moins à réduire son influence.

 

La stratégie de la tension et la Loge P2

Le pouvoir en place va instrumentaliser les groupes fascistes pour figer le statu quo politique et sauver ainsi l’inégalité économique et sa cohorte de privilégiés.

La stratégie de la tension est d’appuyer les groupes fascistes dans leurs entreprises avec un soutien logistique et en écartant toute instruction judiciaire s’intéressant à ces groupes.

Dans le cas de la Piazza Fontana, Diligio, agent secret de la CIA, va former des membres d’Ordine Nuovo à la fabrication de bombes et servir d’intermédiaire pour l’acquisition de dynamite-gomme et de timers. Le chef de la brigade mobile de Padoue, qui s’intéressa de près aux activités d’Avanguardia Nationale au début de l’année 1969, est suspendu sans préavis par Catenacci, directeur des affaires réservées du ministère de l’Intérieur.

L’essentiel de la stratégie de la tension s’est forgée au sein de la Loge maçonnique Propaganda Due (P2). Lucio Gelli, ancien de la République de Salò et grand maître de la Loge, a été le principal instigateur de la tentative de coup d’état du Prince Borghese. L’acteur central de cette stratégie est Frederico D’Amato, ancien de la République de Salò et membre du bureau des affaires réservées du Ministère de l’Intérieur. Il était en contact permanent avec Della Chiaie (chef d’Avenguardia Nationale) et avec Diligio.  Il représente l’Italie à l’Office de sécurité de l’OTAN et possède également la carte 1643 de la Loge P2.

La Piazza Fontana a été le premier coup d’éclat des fascistes et est de fait l’acte fondateur de la stratégie de la tension. Les massacres du train Italicus et de la gare de Bologne furent sa suite logique. Parallèlement, une portion non négligeable des forces révolutionnaires basculèrent dans la lutte armée avec des actes de sabotage et des assassinats politiques. Cette option se voulant une réponse aux provocations fascistes, il est très probable que l’ampleur de la lutte armée aurait été bien moindre sans la politique meurtrière du pouvoir en place. Aidé par la totalité des médias, le pouvoir a ainsi réussi à bloquer le processus social amorcé en 1969 en retournant l’opinion publique contre les révolutionnaires.

 

Bilan de l’histoire

Le bilan est lourd car selon le ministère de l’Intérieur, il y a eu 4290 actes de « violences politiques » dont 68% reviennent à l’extrême droite.  Concernant les assassinats, on en dénombre selon la même source 150 perpétués par les fascistes et 94 par l’extrême gauche.

Dans cette lutte sanglante, la victoire est totale pour le pouvoir capitaliste. Les forces révolutionnaires ont été anéanties avec l'aval de la population. L’Italie est aujourd’hui gouvernée par un ancien de la Loge P2, Silvio Berlusconi. Bien entendu, les éléments semi-conscients de la stratégie de la tension que sont les fascistes ont été largement protégés par les services de l’Etat.

La grande conclusion de cette épisode de histoire est qu’en cas de contestation, la « démocratie » nous montre son vrai visage : semer la mort pour garder son pouvoir et ses privilèges !

 

Et aujourd’hui

La crise économique en cours pourrait faciliter une massification de la contestation sociale et certaines luttes de l’année 2009 le laisse présager.

L’année dernière, nous avons vécu l’épisode Tarnac pour lequel, face à un acte de "sabotage", nous avons vu l’Etat s’attaquer à un groupe de personnes manifestement ciblées. Relayée par de nombreux médias de façon outrancière et mensongère, l’affaire a contribué à construire l’image de l’ennemi intérieur contre lequel la population sollicitera l’intervention des forces répressives.

Le sécuritaire dans son ensemble participe à détourner la population des problèmes économiques au profit du pouvoir et des goinfres capitalistes. Si le besoin s’en fait sentir, l’Etat dispose plus que jamais, en faisant couler le sang, de médias serviles prêts à lui servir la soupe pour calomnier les révolutionnaires.

La répression, c’est la sécurité pour le pouvoir et pour les riches, aujourd’hui comme hier combattons les!

 

Johann, groupe de Montpellier

 

Pour plus d'information lire La ténébreuse affaire de la Piazza Fontana de Luciano Lanza, Edition CNT