La dynamique de lutte en cours, comme tous les processus de lutte de masse caractéristiques des périodes de rupture, se caractérise par un certain nombre d’aspects libertaires, présents plus ou moins fortement selon les situations locales :

 

_ L’autonomie des luttes populaires : les luttes qui se sont développées sont parties de la base. Et pour cause, les organisations traditionnelles (syndicats, partis) ont été pour tout ou partie intégrées par le pouvoir, ou liquidées par la répression dans les 30 dernières années, en Afrique du Nord, au Proche et au Moyen Orient. Si des syndicats alternatifs ou de nouveaux courants politiques ont émergé, ils n’ont pu le faire qu’en dehors des circuits traditionnels du pouvoir.

Les structures traditionnelles, mêmes celles qui se revendiquaient progressistes, toutes dépassées ou intégrées, ont au mieux regardé de loin un mouvement qui se développait en dehors d’elles, ou au pire l'ont condamné. Un certain nombre de groupes marxistes staliniens ou poststaliniens, obnubilés par le schéma selon lequel toute lutte révolutionnaire doit être conditionnée à la construction du parti, ont condamné une lutte dont ils ne comprenaient pas la dynamique.

_ L’auto-organisation populaire : l’affrontement avec le pouvoir d’état et ses conséquences ont amené la population à s’auto-organiser, notamment au sein de comités populaires. Des patrouilles d’autodéfense ont été mises en place par les quartiers pour faire face aux attaques des voyous payés par le régime et pour assurer la protection collective de la population.

La nécessité d’assurer les besoins de la vie quotidienne hors des circuits classiques, en période de grève ou de lutte armée (comme en Syrie), a amené au développement de pratiques d’entraide quotidienne (achats groupés, solidarité financière collective avec les familles ayant des personnes emprisonnées). La nécessité de soigner les blessé-e-s de la répression hors des circuits de l’Etat qui les exposait à la mort, a conduit à la mise en place de structures médicales auto-organisées (hôpitaux de fortune place Tahrir).

_ Le bouleversement des rapports genrés avec la participation massive des femmes et leur affirmation autonome. Celles-ci ont notamment participé aux comités de défense, ont été présentes dans toutes les manifestations à la fois pour des revendications communes avec les hommes ou pour des revendications spécifiques.

_ Le développement d’un mouvement de classe avec une reprise de revendications offensives : revendications d’augmentation des salaires, de gestion ouvrière…

Bien sûr, face à ces dynamiques, la réaction des structures hiérarchiques (bureaucraties syndicales, politiques, clientèle d’Etat, structures répressives, organisations politico-religieuses) a été forte. Mais cette tendance de fond, propre à toute dynamique révolutionnaire, va laisser des traces puisqu’elle a permis à des centaines de milliers de personnes d’expérimenter l’auto-organisation et l’action directe.

Signe des temps, le mouvement libertaire apparaît ou se développe dans des pays d’où il était absent, ou peu présent.

Ainsi, plusieurs organisations sont nées en Egypte, en Syrie, dans le cours du processus révolutionnaire. Certaines ont déjà été la cible de la répression pour le rôle qu’elles ont joué dans les luttes.