dim 1 juillet 2012

La question carcérale ou à quoi sert la prison aujourd'hui ?

CGA

Ce texte sera le premier d’une série qui pourrait s’intituler : « La prison, ou la criminalisation de la pauvreté ».

L’article publié ce jour explique comment, à partir du siècle des Lumières, on voit la prison devenir une véritable entreprise d’orthopédie sociale, tout en prenant une place privilégiée dans la société de surveillance qu’est devenu le monde occidental au début du 21ème siècle.

Dans les prochains IAL, nous essayerons de traiter les points suivants :

* La prison comme solution d’un problème économique.

* Réinsertion ou récidive ?

* Pour une abolition des prisons.

 

Prison et société de surveillance

 

Personne n’a, mieux que Michel Foucault, décrit le passage, au début du 19ème siècle, du « grand spectacle de la punition physique » à « l’âge de la sobriété punitive » (1)

Ce changement spectaculaire s’accompagne aussi d’un déplacement de l’objet même de la punition : « A l’expiation qui fait rage sur le corps doit succéder un châtiment qui agisse en profondeur sur le cœur, la pensée, la volonté, les dispositions » (2).

De surcroît, « l’objet « crime » […] a été profondément modifié […]. Sous le nom de crimes et de délits, on juge bien toujours des objets définis par le Code, mais on juge en même temps des passions, des instincts, des anomalies, des infirmités, des inadaptations, des effets de milieu ou d’hérédité […]. » (3)

Ne pourrait-on pas, sans simplifier outre mesure, considérer les punitions, du point de vue de

la tactique politicienne, comme une fonction sociale ?

Il ne faut pas oublier non plus la mise au point de tout un ensemble de procédures pour quadriller, contrôler, mesurer, dresser les individus, les rendre à la fois dociles et utiles. Surveillance, notation, rangs et places, classements, examens, enregistrements, toute une manière d’assujettir les corps, de maîtriser les multiplicités humaines et de manipuler leurs forces s’est développée depuis un peu plus de deux siècles, que ce soit dans les hôpitaux, à l’armée, dans les écoles, les collèges ou dans les ateliers. C’est ce qu’on appelle la discipline.

Il y a actuellement près de 70 000 personnes emprisonnées en France. Et l’Exécutif sortant envisageait 20 000, voire 80 000 places supplémentaires. En réalité, l’insécurité a baissé ces 20 ou 30 dernières années ! Alors pourquoi, pour qui ces nouvelles cellules, ces nouveaux cachots ?

Nous sommes en période de crise économique et financière et, quoi que nous racontent politiciens et médias, cette crise est loin d’être résolue. Le TSCG vient d’être signé à Bruxelles ; il doit être ratifié d’ici un an ! Ce Traité européen instaure ce qu’on appelle un « déficit structurel » qui aura pour conséquence une politique d’austérité massive, donc la paupérisation de l’ensemble de l’Europe.

Il nous faut en effet considérer parallèlement ce que la société, ou tout au moins ceux qui se disent ses représentants (parlementaires, gouvernement, juges), considère comme crimes et délits. Appelons plus simplement ces derniers « les illégalismes ».

Depuis la fin du 18ème siècle, à côté d’actes individuels, on voit se développer les conflits sociaux, les luttes contre les régimes politiques, la résistance, au 19ème siècle, contre l’industrialisation, au 20ème siècle et au début du 21ème siècle, contre la dangerosité de certaines technologies (nucléaire, génétique), sans oublier les effets des crises économiques.

Or, ces pratiques illégales – et qui se multiplient avec des législations de plus en plus restrictives et répressives – deviennent des luttes proprement politiques.

Et ces luttes se dressent « contre la loi elle-même et la justice qui est chargée de l’appliquer, contre les propriétaires tout proches qui s’entendent entre eux, mais font interdire les coalitions […], contre le nouveau régime de l’exploitation légale du travail » (4)

Ce qui incite la classe dominante à affirmer haut et fort que le crime est le fait presque exclusif d’une certaine classe sociale, « que ce n’est pas le crime qui rend étranger à la société, mais qu’il est dû plutôt lui-même au fait qu’on est dans la société comme un étranger. » (5) Ajoutons aujourd’hui que l’on peut remplacer le terme « étranger » par celui d’ « immigré », cette dernière dénomination englobant d’ailleurs les Français dont le grand-père ou l’arrière-grand-père avait franchi des frontières dans l’espoir de trouver dans l’Hexagone des conditions de vie un peu meilleures.

Pour ces mêmes classes dominantes d’ailleurs, une des façons de faire face à la misère sociale existante, à celle qui sera pire encore dans les années à venir s’appelle… les prisons :

Un prisonnier ne touche pas le RSA. Sil est handicapé, son allocation est réduite de moitié. Le problème de son logement ne se pose plus. Par contre, un prisonnier a intérêt à travailler surtout dans les prisons actuelles qui sont semi-privées. « Car, en France, nous avons un système où le ministre de la Justice est capable de produire une brochure qui est un appel d’offre aux entreprises. Avec donc une population disponible sur place en permanence, corvéable à merci, n’ayant pas le droit de grève et que l’on peut déclasser sans lui payer le chômage. Une population qui en cas d’accident de travail est déclassée sans indemnisations. C’est la seule population ouvrière que l’on peut fouiller à nu lorsqu’elle sort des ateliers. Imaginez cela à la sortie des usines Renault ! La prison est le seul endroit où l’on peut mettre à nu les ouvriers. » (6)

Mais revenons au dernier chapitre de « Surveiller et punir » de Michel Foucault, celui intitulé « illégalismes et délinquance », pour l’analyse de « l’opération politique qui dissocie les illégalismes et en isole la délinquance » (7)

« L’organisation [de cet] illégalisme […] n’aurait pas été possible sans le développement des contrôles policiers. Surveillance générale de la population […] Mais surveillance aussi des milieux et des groupes considérés comme dangereux […] La délinquance fonctionne comme un observatoire politique. Les statisticiens et les sociologues en ont fait usage à leur tour, bien après les policiers. » (8)

N’oublions pas que ceci fut publié en 1975. Et que Michel Foucault ne pouvait prévoir la généralisation des caméras de surveillance (souvent à la demande même des populations manipulées par les médias qui confondent information et faits divers crapuleux), des puces électroniques, des GPS et des fichages de toutes sortes allant jusqu’au contrôle ADN pour la moindre peccadille.

 

Dans le prochain article, nous nous poserons la question suivante :

 

A qui profite la prison ? 

 

Claire - Groupe Lucy Parsons – CGA 84

 

(1) Michel Foucault, Surveiller et punir-Naissance de la prison, TEL Gallimard, 1975, p.21

(2) Ibidem – p. 24

(3) Ibid – p. 25

(4) Ibid. – p. 320-321

(5) Ibid. – p. 321

(6) Patricia Osganian, Prison et écriture : haute surveillance , un entretien avec Abdel-Hafed Benotman dans la revue Mouvements.

  1. (7) Michel Foucault, Surveiller et punir- Naissance de la prison, TEL Gallimard, 1975, p. 325

(8) Ibid. pp. 327 à 329