ven 1 janvier 2010

La Poste Privatisée - Pas d'éclaircie dans la météo sociale

IAL

Un enjeu pour le pouvoir et le capital

La privatisation de La Poste est sur l'agenda des élites politiques et économiques depuis de nombreuses années. La volonté de livrer ces activités aux appétits capitalistes a été amorcée en France dès 1991 avec la séparation des activités postales et de télécommunications, en créant deux entreprises publiques distinctes. Construite sur 20 ans, la manoeuvre de l'Etat a été conduite sur tout les fronts pour créer les conditions préalables à une privatisation : nouveau statut, nouveaux personnels, nouveau marché.  Après un léger report en 2008 pour cause de crise et de mouvement social, le projet de loi a été présenté et voté à l'automne par le pouvoir et La Poste deviendra une Société Anonyme le 1er mars 2010. Il ne restera plus qu'à l'introduire en bourse et l'ouvrir à l'actionnariat privé. Finalement cela n'aura pas crée plus de difficultés au gouvernement que lors de la privatisation d'EDF-GDF.

 

Une fenêtre de tir pour la gagne

Plusieurs éléments étaient pourtant réunis pour infliger une petite défaite sociale au pouvoir, qui n'en a pas vraiment connu depuis le CPE en 2006. D'abord, la question des services publics et de leur accessibilité est un thème fédérateur dans la société française. Ensuite, les privatisations précédentes comme celle d'Edf-GDF ont montré quoi penser des discours rassurants du pouvoir, ce dont chacun a pu se rendre compte depuis l'augmentation des tarifs de l'énergie. Puis, en pleine crise financière, l'idée d'introduire La Poste en bourse se télescopait avec la méfiance que les boursicoteurs inspiraient, d'autant que face à la crise, le gouvernement valorisait dans le même temps le parachute social à la française lié aux services publics et à la protection sociale. Ensuite, l'approche des Régionales représentait un risque réel d'effritement de l'électorat âgé et rural, favorable à l'UMP, le plus attaché à La Poste. Enfin et surtout, les postier-es conservent la capacité de bloquer une partie de l'économie, en paralysant l'acheminement des correspondances et des colis. A l'approche des fêtes de fin d'année, cela pouvait être un atout  dans le rapport de force. Du coup, le scénario d'un mouvement de grève important, associé à un large soutien populaire, qui se serait traduit par des manifestations de rue  massives, était envisageable.

 

Autopsie d'une défaite

Pourtant ce n'est pas à ce scénario que l'on a assisté, mais à une défaite pour les organisations syndicales, comme pour les mouvements de contestation sociale. S'il y a eu un début de construction d'un mouvement dans l'entreprise comme à l'extérieur, il n'a jamais pu prendre corps et se développer, pour devenir un point de cristallisation face au gouvernement. La première journée de grève nationale fin septembre a été suivie par près de 40% de postiers, ce qui n'était pas un échec pour ce secteur. Dans la foulée, début octobre, une votation pour demander un référendum et un débat public a réuni le nombre non négligeable de 2,3 millions de votants. Puis, alors que le gouvernement continuait sur la même voie, plus rien ou presque pendant deux mois, si ce n'est des actions relevant du lobbying lors du vote du Sénat début novembre. Ce n'est qu'après ce vote que de nouvelles mobilisations ont été lancées pour la fin novembre, juste trois semaines avant le vote définitif par l'Assemblée nationale. L'intersyndicale s'est mise d'accord sur la date du 24 novembre pour une nouvelle grève, mais pas sur sa nature : de 24H pour la CGT et la CFDT, illimitée pour FO et SUD. De son côté, le comité national programmait une journée de manifestation avec la population le samedi 28 novembre. Mais au lieu d'un renforcement de la lutte, c'est à un écroulement auquel on a assisté. Le 24 novembre, moins de 30% des postier-es étaient en grève, rendant la reconduction caduque le premier jour, ce qui se confirmera le lendemain, avec des taux de grévistes inférieurs à 5%. Par contagion, les manifestations suivantes n'ont rassemblé au mieux que quelques centaines de personnes dans les grandes villes. La montée nationale à Paris, point d'orgue prévu pour la mi-décembre a même été déprogrammée, et le préavis posé par la CGT et la CFDT le 15 décembre pour occuper l'espace médiatique, n'a pas été suivi d'effets, les tracts d'appel n'ayant quasiment pas été distribués dans les services .

 

Les stratégies perdantes pèsent lourd

Avec autant d'éléments favorables au départ, on ne peut expliquer la défaite par le seul manque de combativité des postier-es. Les évolutions du syndicalisme ont aussi largement pesé. D'abord par le climat de résignation de la rentrée sociale, issu en partie des échecs des stratégies de grève tout les deux mois du début d'année 2009, où des grèves massives et trois millions de personnes dans les rues n'ont donné ni perspectives au mouvement ni améliorations palpables. Cela a renforcé le sentiment d'une incapacité à peser sur le cours des choses, sentiment déjà très présent chez les postier-es à propos de la privatisation puisque tout a été fait depuis des années pour leur faire penser qu'elle était inéluctable.

Ensuite, au niveau des fédérations syndicales de La Poste, la tendance est à peu de chose près la même : une CFDT prête à discuter du contenu du projet de loi, une CGT faisant tout pour repêcher la CFDT dans l'intersyndicale, pour avoir une alliée pour mener les mêmes stratégies perdantes, des temps forts égrainés sur plusieurs mois. C'est là encore la non-volonté des bureaucraties syndicales d'assumer des conflits directs avec le pouvoir, au profit de stratégies de représentation, où les travailleurs ne sont appelés à une journée de grève que comme un moment d'expression pour négocier.

Ensuite, les choix d'orienter la mobilisation sur une option citoyenne, avec le référendum comme point d'orgue, ont éludé la question de la lutte et de la construction d'un rapport de forces réel pour arracher la victoire. Cela a renforcé une attitude de passivité et les réflexes délégataires, laissant penser que les choses se jouaient au Parlement. Non content d'éloigner le moment de la confrontation, cela a remis en selle les partis d'opposition, privatiseurs du PS en tête. Toute option de classe, de face à face entre intérêts divergeants était ainsi annihilée.  Alors que la crise est toujours là, que le chômage augmente, que les patrons continuent a bénéficier des cadeaux du gouvernement, et que l'état et le patronat marchent la main dans la main pour privatiser depuis de nombreuses années, c'était brouiller les enjeux et priver le mouvement du seul levier mobilisateur.

Le bilan politique est particulièrement désastreux pour les forces qui voulaient en découdre et particulièrement pour SUD, deuxième syndicat de l'entreprise. Coincé de fait dans une stratégie de contournement des syndicats qui ne voulaient pas de grève dure, elle a porté énormément l'option référendaire à l'extérieur de l'entreprise. Elle s'est coulée dans l'unité avec les élus de gauche, PS inclus, et a finalement participé à l'absence de rythme au lendemain du 3 octobre. Accrochée à l'impasse institutionnelle du référendum, elle a laissé passer le vote du Sénat début novembre, avant de proposer la grève reconductible. Mais il était trop tard.

 

L'addition se paye comptant

Cette défaite accentue l'abattement général dans l'entreprise comme dans la société. Au sein de La Poste, à la veille des plans sociaux qu'accompagnera la privatisation, le personnel est plus désarmé que jamais. Dans le reste du salariat, une défaite au lieu d'une victoire sociale augmente encore la résignation qui est la tendance lourde de cette rentrée et qui devrait durer au moins jusqu'aux Régionales, d'autant que le gouvernement a pu ne rien lâcher sur un autre conflit, celui de la RATP.

 

 

Stephane, groupe de Montpellier