lun 20 juin 2011

Interview d’un Anarchiste de Minsk

CGA

 

Cette interview date de novembre 2010 et ne tient donc pas compte de tous les changements politiques intervenus depuis les élections de Loukachenko le 19/12/2010. Elle a été faite dans la perspective de la tournée de l'Anarchist Black Cross Belarus en France au printemps 2011 et est extraite de la brochure d'information produite à cette occasion et disponible sur internet.

 

Quelles sont les forces et groupes politiques représentés en Bélarus? Quels mouvements sociaux?

 

En Belarus, nous avons un président autour duquel sont rassemblées des personnes complètement différentes. Ils ne sont pas unis par une partie de pouvoir, mais ils sont tout simplement ce pouvoir. L'opposition politique, qui se compose principalement de nationaux-libéraux n'a aucune influence sur ce qui se passe, la seule chose qu’ils font c’est qu’ils alertent l'Europe pour dénoncer la violation de leurs droits. Tout le reste ce sont des groupes marginaux.

Les anarchistes sont maintenant marginaux bien que ces dernières années nous avons commencé à aller à un nouveau niveau et la perception par la société a commencé à passer progressivement du monde bipolaire de l'Europe / la Russie dans un monde où il y a aussi les intérêts des travailleurs ordinaires.

 

Parlez-moi de l'histoire du mouvement anarchiste?

 

Le premier anarchiste a été Proudhon, ensuite c'était Bakounine, et puis Kropotkine. Héhé. En Bélarus, ainsi que sur tout l'ensemble de l'espace postsoviétique le mouvement anarchiste n'est pas encore bien développé. La Fédération des anarchistes de Bélarus (FAB) a commencé à émerger dans la fin des années 80 du siècle dernier (j'ai immédiatement sauté les années 1920-30, quand des anarchistes ont été tout simplement tués partout en Union Soviétique). Ensuite, un petit groupe de passionnés a organisé la Fédération biélorusse des anarchistes. C'est une des rares organisations importantes de toute l'histoire de l'anarchisme dans le pays. Je ne suis pas un historien, et je serai à peine capable de relater les détails de ce qui s'est passé à ce moment-là parce que tous les participants de ces événements ont déjà pris leur retraite (l'un d'eux s'est même présenté comme candidat aux élections présidentielles). A la fin des années 90 a commencé à se développer la scène punk-rock, qui est devenue l'un des axes principaux du mouvement. En outre, dans le début des années 2000 les anciens membres de FAB ont lancé un journal humoristique "Navinki", qui était très populaire parmi la population, on pouvait l'acheter dans les points de vente des journaux dans plusieurs villes Belarus; plus tard le journal a été interdit.

Après cela, le mouvement anarchiste de Belarus se développe lentement, étape par étape. Une branche de l'Action Autonome à été ouverte au Bélarus, qui est devenu l'Action Révolutionnaire après un certain temps. En ce qui concerne des grandes organisations anarchistes - ici, ça n'est jamais arrivé. Aujourd'hui, en Belarus, participer à une organisation non déclarée peut entraîner une arrestation et jusqu'à deux ans de prison. Bien sûr, personne ne va déclarer une organisation anarchiste, et dans tout les cas ce type d'organisation ne sera jamais enregistré.

 

Quel est le rôle joué par la contre-culture?

 

A l’époque, la contre-culture a été une source majeure de nouvelles personnes dans le mouvement. Pendant plusieurs années le punk rock était vraiment une culture de protestation autour de laquelle tournait la majorité des actions anarchistes. Mais maintenant ça a un peu changé. Les gens ont commencé à consommer du punk rock comme tout le reste. À cet égard, le Bélarus n'est pas différent de la plupart des pays européens.

 

Quelle a été l'activité principale des anarchistes au cours de ces dernières années?

 

En général, l'objectif principal était l'intégration du mouvement anarchiste. On a essayé de discuter sur des sujets d'actualité qui intéressent la société. Il y avait aussi des gens qui étaient impliqués dans le mouvement ouvrier. Je ne dirai pas qu'il y a eu des bons résultats, parce que les gens n'ont généralement aucune expérience de participation à un mouvement ouvrier - le mouvement syndical au Bélarus n'existe pas en tant que tel. En outre, il existe encore l'initiative antinucléaire - la "Résistance Antinucléaire" - qui a été l'un des groupes les plus actifs contre la construction de centrales nucléaires au cours des dernières années. Après la catastrophe de Tchernobyl, la question nucléaire est très douloureuse pour les Bélarus, mais malgré le fait que la santé de milliers de gens fut irréversiblement détruite par l'énergie nucléaire, la propagande fait bien son travail et beaucoup de gens soutiennent désormais la construction de centrales nucléaires en tant que projet de création d'indépendance énergétique du pays. En outre, ça fait déjà plusieurs années qu'en Bélarus fonctionne l'initiative "Food Not Bombs", qui attire l'attention du public sur les problèmes de faim et de la stratification sociale. Bien sûr, on ne peut pas dire que c'est réalisé avec beaucoup de succès, mais dans l'ensemble l'initiative se développe petit à petit.

 

Quels sont les courants politiques représentés chez les anarchistes? Si je comprends bien vous essayez de traduire des différentes textes, principalement de l'anglais? Sur quoi vous orientez vous?

 

Le courant le plus répandu c'est l'anarcho-individualisme. Probablement parce que les nouveaux anarchistes sont "venus" de la scène punk-rock. Mais les plus actifs en ce moment sont les anarcho-communistes. Bien sûr, il n'y a pas beaucoup de différences mais il y en a par exemple concernant les actions. Et bien sûr, le Bélarus a été soulevé par une vague de rébellion. C'est sur cette vague d'action qu'a eu lieu la manifestation près de l'ambassade avec des "Amis de la Liberté." Qui, après quelques commentaires peu flatteurs sur ces actions de la part des anarchistes, ont déclaré ouvertement qu'ils étaient anarcho-rebelles, se fichant de tout le monde et faisant tout ce qu'ils voulaient. Chacun a sa compréhension de l'anarchisme et de la révolution, mais je dirai qu'une chose est certaine - l'anarchisme attire souvent des gens très étranges.

 

Avez-vous déjà attiré l'attention du KGB?

 

Oui. Le KGB s'intéresse aux anarchistes depuis de nombreuses années. Peut-être pas avec une telle intensité comme ça se passe maintenant, mais, par exemple, durant la manifestation de «Tchernobyl Way-2009" les agents de KGB sont presque rentrés dans nos culs avec leurs caméras de merde. D'un autre coté en raison de la vie politique relativement faible dans le pays, le KGB accorde une attention particulière à toutes les manifestations. Eh bien, à la fin du printemps, nous avons lancé la « Bespartshkola » (« l’Ecole sans parti »), une initiative ouverte. Tout était fait « professionnellement », les forces spéciales et d'autres ordures ont arrêté vingt personnes sans raison dans le cinéma. On nous a emmenés au poste de police, certains ont dû laisser les empreintes digitales et les données de leurs passeports ont été enregistrées. Certaines personnes ont eu une conversation « privée »avec des agents du KGB.

 

Qu'est-ce qui s'est passé exactement?

 

Le 2 Septembre : les « Amis de la Liberté » ont pris la responsabilité de l'attentat contre l'ambassade de Russie, et alors déjà le 3 Septembre à 6 heures les flics en civil et portant des masques ont fait irruption dans plusieurs appartements de Minsk. Comme résultat, 7 personnes ont été arrêtées. Nous n'avons retrouvé les gens que le lendemain. Le contact avec les parents a été autorisé seulement après les 3 premiers jours d’arrestation. 8 Septembre encore trois personnes arrêtées. Certaines personnes se sont vu refusé d'envoyer quelque chose dans la prison au motif de certains problèmes internes à la prison (pour le transfert de choses pour le reste des gars, là il n’y avait pas de problèmes). Après cela, moi-même j'ai été arrêté et encore 5 cinq autre personnes. Sur les 14 détenus, seulement Frantskevich et Dedkov ont été accusés, et encore, en violation des règles de procédure - Frantskevich a été détenu sans inculpation au centre de détention 19 jours, Dzyadok – 29 jours! Un autre homme - Sergei Slusar qui a lancé les cocktails Molotov sur le bâtiment de KGB en solidarité avec les arrêtés à la suite de l'action à Bobrouïsk, a été détenu pendant 10 jours. Au total il a été retenu sans inculpation dans les mains des flics 19 jours.

 

Comment ont réagit les représentants d'autres forces politiques, l'opposition, les médias, les défenseurs de droits de l’homme?

 

Actuellement, les défenseurs des droits de l’homme nous aident activement. Certains d'entre eux tentent d'attirer l'attention des organisations de droits de l’homme de l'Ouest pour faire la pression sur Loukachenko. Les médias de l'opposition au début ont largement couvert l'événement, mais maintenant il semble que leur enthousiasme s’est épuisé. Les forces politiques n’ont absolument pas tenu compte de ce qui se passe. Les politiciens sont très occupés actuellement à faire du capital politique sur le sujet des élections.

 

Quelles sont les conséquences de ces répressions pour le mouvement anarchistes de Minsk et de Belarus? Pourquoi il est important de fournir un soutien international?

 

Les conséquences sont catastrophiques. Beaucoup de gens se sont déjà cachés dans leurs trous et n’en sortent pas. Pour beaucoup, la répression a été une excuse pour ne plus rien faire. Effectivement c’est assez décevant de voir ça de la part de nos camarades, mais nous n'avons pas l'intention de nous rendre et on va se battre jusqu'au bout. Le soutien a une importance capitale, puisque certaines personnes commencent à ne plus croire en leur mouvement. Plus il y aura d’actions de solidarité, plus la question bélarusse dans la presse occidentale sera abordée, notamment la question du régime horrible et sanglant de Loukachenko, et comme une conséquence les hommes politiques de l’Europe vont commencer à pleurnicher sur les violations inacceptables des droits de l'homme au cœur de l‘Europe (comme s'ils ne violent pas eux mêmes ces droits dans leurs propres pays)

 

CGA Lyon