jeu 30 décembre 2010

Espoir et déception - Retour sur les contradiction d'un mouvement social

CGA

Alors que chacun avait conscience des enjeux énormes sur les retraites et de la nécessité de mener une lutte d'ampleur, le mouvement sur les retraites eut bien des difficultés à prendre de l'envergure. De journées d'action en journées de grève depuis mars 2010, la grève reconductible ne semblait pas être à l'ordre du jour et, fin septembre, les militants révolutionnaires commençaient à ne plus vraiment y croire.

Pourtant début octobre, tout s'emballe : les grèves se multiplient dans différents secteurs, notamment des secteurs stratégiques tels que les raffineries et les transports ferroviaires, suivis par les services municipaux, l'éducation, la santé, l'énergie et la communication ainsi que de nombreuses boîtes privées.

Le mouvement commence à peser sur l'économie grâce aux divers blocages de sites industriels ou commerciaux, et des voies de communication, organisés par les intersyndicales et les Assemblées générales interprofessionnelles aux quatre coins de l'Hexagone.

Une lutte nationale, interprofessionnelle, déterminée et qui veut s'inscrire dans la durée se confirme. Les grévistes de la première heure reprennent espoir, les caisses de solidarité se créent partout, nous sommes sur le chemin d'une lutte dure, qui s'attaque au capitalisme et aux fondements d'une société de classes et d'injustice sociale, qui peut faire plier un gouvernement et gagner. Cette lutte est en plus populaire : les sondages divers annoncent une sympathie de plus de 70% de la population car tout le monde a bien compris que cette réforme des retraites allait encore peser sur les travailleurs et profiter à tous les requins capitalistes qui nous volent déjà constamment. A l'échelle internationale, des actions de soutien au mouvement en France sont menées en Belgique, en Grèce, au Brésil. Le 12 octobre, il y a plus de 3 millions de manifestants, le gouvernement ne lâche rien, la tension monte et puis.... retombe. Durant les vacances scolaires, les grèves cessent les unes après les autres, en commençant par les raffineries, ce qui porte un coup dur au mouvement dont la pression reposait essentiellement sur la pénurie d'essence; les médias annoncent en cœur la mort du mouvement et la loi est définitivement votée. A la rentrée scolaire, début novembre, le relais ne s'effectue pas, seules les facs se mobilisent et quelques collectifs de luttent poursuivent des actions de blocage. Mais la dynamique du mouvement s'est bel et bien écroulée comme un château de carte.

 

La délégation de pouvoir, un vrai fléau !

Tous les ingrédients d'une lutte gagnante étaient réunis : mobilisation, reconduction, blocages économiques, luttes menées par les bases militantes et non avec des mots d'ordre parachutés par le haut, popularité... Pour autant, nous n'avons rien gagné. Malgré les démarches comme celles de la CFDT annonçant qu'elle arrêterait la lutte si la loi était votée afin de ne pas remettre en cause la "légitimité démocratique" des "institutions ni celle de Sarkozy, nous ne pouvons toutefois pas nous restreindre à faire porter la responsabilité de cet échec aux directions syndicales, les critiquant d'avoir voulu freiner le mouvement pour en garder le contrôle et préserver leur place de partenaires sociaux et leur rôle de négociateurs. Le constat que nous pouvons faire sur les réelles causes de cet échec, est malheureusement plus grave et inquiétant.

En effet, ce mouvement traduit dans son ensemble une réussite de la propagande du pouvoir, ce qu'on pourrait appeler la culture de la délégation. C'est-à-dire diffuser et nous convaincre que nous n'avons pas le pouvoir, que nous ne sommes pas en capacité de changer les choses par notre propre action et par nous-mêmes. Si cette réforme a récolté une majorité d'avis défavorables, il n'en reste pas moins que le taux de grève dans son ensemble est resté relativement bas. De même, les actions de blocages ont été menées essentiellement par les militants politiques et syndicalistes ainsi que par les lycéens. L'ensemble du salariat en lutte a répondu présent aux journées de mobilisations mais a délégué les moyens de cette lutte à deux niveaux :

  • La délégation à des "spécialistes" de la lutte, organisations syndicales et diverses structures de luttes : dans l'esprit de nombre de travailleurs, il y aurait des organisations de lutte qui structureraient et mèneraient le combat à la place des travailleurs. Pour exemple, les assemblées générales interprofessionnelles succédant aux manifestations ont été peu investies par l'ensemble des grévistes et ce sont bien souvent les mêmes militants qui en ont composé les rangs. De même, les blocages économiques et la grève reconductible ont été populaires mais ce sont les syndicalistes et militants en majorité qui les ont menés. La difficulté de se mettre en grève dans de nombreux secteurs n'est pas ici la seule raison de cette délégation, nous avons payé dans cette lutte des années de recul de pratiques de luttes directes et auto-organisées.

  • La délégation au pouvoir politique et aux institutions a tout autant pesé pour tous ceux et celles qui croient que dans une démocratie représentative, des grèves et 3 millions de personnes dans la rue suffiraient pour faire reculer un gouvernement. Comme il n'en est rien, le courant réformiste se replie alors sur un éventuel référendum qui se substituerait à la lutte. Il faut croire que l'anecdote du référendum en 2005 sur le traité constitutionnel et totalement ignoré par le pouvoir n'a pas servi d'exemple ! Au-delà de ces démarches illusoires institutionnelles, ce sont les élections de 2012 qui se profilent déjà à l'horizon. Le parti socialiste s'est empressé de se positionner comme le justicier qui rétablirait la retraite à 60 ans, omettant bien sûr de rappeler qu'il a une large responsabilité puisque c'est lui qui a validé l'harmonisation des retraites au niveau européen, ouvrant ainsi un boulevard au gouvernement actuel. Évidemment, ce même parti se borne soigneusement à la question du départ à la retraite à 60 ans sans aborder ni le montant de ces retraites et encore moins le fond du problème portant sur la répartition des richesses. Pourtant, la perspective d'un changement en 2012 porté par la gauche ou l'extrême gauche, aussi illusoire soit-il, a en partie contribué à l'essoufflement du mouvement.

La répression : un outil du pouvoir toujours efficace

Des contrôles d'identité aux arrestations, en passant par les menaces d'emprisonnement en cas de refus de réquisition, l'État n'a pas lésiné sur les moyens de pression en utilisant comme à son habitude le recours à la matraque. Bien que cette démarche soit aussi vieille que les luttes ouvrières, la violence de l'État via sa police et sa justice, se renforce à chaque mouvement. Encore une fois, le pouvoir, appuyé par les médias, a catalogué les personnes en lutte. D'un coté les gentils lycéens et les grévistes pour qui le pouvoir se dit plein de compréhension, et de l'autre, les casseurs et les bloqueurs hors-la-loi, à condamner sans restriction. Pourtant les uns et les autres sont bien les mêmes, ce ne sont que les moyens de la lutte qui changent. Les « casseurs » et « hors-la-loi de bloqueurs » sont avant tout des lycéens et des travailleurs en lutte, utilisant les moyens qu'ils ont à leur disposition. Et jusqu'à preuve du contraire, ces moyens n'ont jamais été aussi violents que ceux utilisés par l'État et les patrons pour nous spolier, nous exploiter et nous faire taire. Cette distinction des grévistes n'a servi qu'à justifier les arrestations et les plaintes contre des individus en lutte. Pour exemple, à Montpellier, deux lycéens ont été condamnés en comparution immédiate à 500 euros d'amende et un mois de prison avec sursis pour avoir été pris avec un pavé à la main, d'autres ont été mis en garde à vue plusieurs heures pour avoir tapé sur des bidons en plastique devant leur lycée. Citons encore la plainte déposée par la Poste contre des postiers pour une action de blocage d'un centre de tri qui s'est déroulée sans le moindre incident. Malheureusement, la liste est longue et les condamnations sur des faits le plus souvent dérisoires ou inventés n'ont pour seul objectif que de faire des exemples pour casser un mouvement.

Quant aux réquisitions de travailleurs grévistes, elles sont l'illustration parfaite de la volonté de limiter le droit de grève. En effet, que les travailleurs cessent le travail est un droit mais que cette cessation de travail engendre des difficultés économiques, ce qui est quand même le principe de la grève, est insupportable pour l'État. Ce dernier a donc recours à la réquisition afin de préserver ses intérêts, ceux du patronat et se prémunir de ce qui leur porte un coup important au porte-feuille.

 

Une pointe d'optimisme quand même

Pourtant face à cette répression massive, le mouvement ouvrier n'est pas sans défense. Si le rapport de force est suffisant, passer outre les réquisitions devient une possibilité. Dans le mouvement pour les retraites, c'est l'organisation de la lutte qui a permis de ne pas être piégé par ces réquisitions. En effet, les pratiques de lutte et d'organisation ont été les grandes forces de ce mouvement. Dans les raffineries, afin de faire face aux réquisitions et aux menaces en cas de refus de travail, les ouvriers ont bloqué les raffineries, empêchant ainsi leurs collègues d'accéder à leur poste de travail. Le blocage a donc servi à peser sur l'économie mais aussi de paravent contre les réquisitions.

De même, la lutte a été menée par les UL, les UD et les collectifs de luttes interprofessionnels. Se sont donc retrouvés des salariés de divers secteurs d'activité, des chômeurs, des étudiants pour mener des actions communes : du tractage aux blocages de sites stratégiques. Ce mouvement a fait revivre la solidarité de classe en regroupant les grévistes de tous horizons, prouvant concrètement que collectivement, nous sommes capables de peser dans une société, nous sommes capables de nous organiser afin de changer les choses. A l'heure de la rédaction de cet article, la lutte continue, les blocages de sites commerciaux se poursuivent, cependant, la pression est retombée. L'enjeu désormais sera de pouvoir re-mobiliser tous ces acteurs du mouvement social et surtout de l'étendre à l'ensemble des salariés de tous les secteurs. Les bases de la lutte ont été consolidées dans le mouvement pour les retraites, Il va falloir les développer et convaincre que tous ensemble, nous pouvons nous révolter et prendre nos vies en main. Le gouvernement a déjà lancé la réforme de la sécurité sociale, quelques idées ont déjà été émises, telle que la non prise en charge des arrêts longue maladie et quelques joyeusetés du genre. Face à la régression sociale et au pillage de nos vies par l'État et le patronat, faisons aboutir ce qui a été commencé : luttons, bloquons, occupons et nous gagnerons.

 

Groupe Un Autre Futur, Montpellier.