mar 1 juillet 2008

Elargir les luttes pour la régularisation des sans-papiers

Continuité de la lutte des sans-papiers

Depuis 1996, avec l'occupation de l'église Saint-Bernard, les sans papiers font régulièrement irruption sur le devant de la scène politique. Leurs luttes permettent de faire évoluer la perception qu'a la société des personnes sans-papiers.

La figure du « clandestin » fabriquée par les politiques anti-immigrés de gauche comme de droite qui ont accompagné les années d'émergence du FN, s'érode proportionnellement à la présence des luttes des sans-papiers. Le visage de ces luttes aussi s'est modifié. Ce n'est plus la figure du travailleur immigré des années 70 chez les OS dans l’industrie automobile ou chez les ouvriers agricoles. La nouvelle figure de la personne sans-papiers en lutte est celle issue des tensions créées par les politiques anti-immigrés des années Mitterand-Chirac. Ces politiques ont annihilées l'essentiel des possibilités d'avoir un séjour régulier pour des personnes qui vivent et travaillent ici depuis de nombreuses années.

De St Bernard au début du mandat de Jospin, la lutte des sans-papiers fait tâche d'huile et s'étend. La création de ce rapport de force arrachera à l'état la circulaire Chevènement. Sans rien régler sur le fond, puisque les lois anti-immigrés qui fabriquent des sans-papiers ne seront pas abrogées, elle donnera lieu à la régularisation de plus de cent mille personnes.

Après cette demi-victoire, le pouvoir en place tentera, dans un contexte qui lui est favorable, de rendre invisible la question des sans-papiers. En plus d'une pression moins forte des mouvements de luttes après la circulaire Chevènement, il profitera des nouveaux enjeux internationaux liés à l'après 11 septembre. Ceux-ci annoncent la quasi disparition des mouvements anti-racistes et par voie de conséquence, l'érosion des réseaux de soutien aux sans-papiers, ce qui aide cette tentative d'anonymat orchestrée par l'état. Cette période, malgré quelques luttes notamment autour du logement, est synonyme de reculs législatifs. En plus de réduire encore les marges de manoeuvre des migrants, les lois Sarkozy s'accompagnent de reculs politiques et idéologiques dans la société française. La figure du sans-papiers redevient celle du clandestin, voir celle du délinquant, et c'est cette image que le gouvernement actuel ne cesse de vouloir asséner.

Malgré tout, à partir de 2006, les luttes reprennent un nouveau souffle, d’abord à partir des écoles , où le refus de voir la police interpeller des sans-papiers se structure en un réseau national, le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), et ensuite autour du logement, avec l'occupation d'un millier de sans-papiers à Cachan. Les reculs politiques enregistrés dans les années précédentes, laissent plus de place à des constructions citoyennistes centrées sur les enfants. Elles ont été un frein à la jonction de ces deux mouvements.

 

Des luttes en progrès :

Depuis, on observe une recrudescence des luttes de sans-papiers partout en France. Il y a davantage de monde qui lutte : dans les écoles, dans les luttes autour du logement, contre les Centres de Rétention Administrative, contre les politiques migratoires européennes, et maintenant au sein des entreprises. Pour le monde syndical, lutter au côté des sans-papiers, c'est de nouveau faire le lien avec les notions de classes exploitées et de solidarité de classes, malgré de vrais difficultés liées aux stratégies du DAL et de la CGT. Ce nouveau front pourrait faire la jonction avec le reste du mouvement social en permettant une globalisation de l'ensemble des luttes menées aujourd'hui. Cette globalisation est indispensable à la persistance de toutes les luttes qui se veulent gagnantes.

Aujourd'hui le niveau de conscience sur la question des sans-papiers est de nouveau en train de s'élargir. Même si le RESF a d'abord été centré sur les enfants, il en ressort que des gens qui ont participé ou participent encore au réseau, se mettent à lutter sur l'ensemble de la question des sans-papiers. Ce phénomène est sûrement en partie dû, outre à la pratique de la lutte, à l'ouverture de nouveaux fronts qui permettent d’appréhender des réalités plus larges, de globaliser des phénomènes de lutte qui peuvent apparaître au départ comme parcellaires.

Il est également à noter qu'à travers les jonctions opérées par l'UCIJ (Uni-e-s contre l'immigration jetable), des convergences nationales ont vu le jour cette année, à travers trois dates en novembre, janvier et avril. Loin d'être ridicules en rassemblant des milliers de personnes à Paris et en province, ces manifestations sont essentielles à la construction d'une lutte globale pour modifier les rapport de force dans la société.

 

Construire des rapports de force

La multiplication des champs de lutte est le résultat des politiques d'immigration qui ne cessent de se durcir. Le nombre annoncé de 27000 expulsions par an est faramineux. La pression des arrestations dans la rue, les transports en commun, au domicile, sur les lieux de travail, rend encore plus forte la nécessité de se battre, d'autant plus que les possibilités de se voir régularisé s'amenuisent toujours. Même si nous sommes convaincus que chaque lutte paye et qu'elle seule fera progresser la lecture de la lutte des sans-papiers dans la société, nous sommes encore loin d'être en capacité de modifier l'axe politique gouvernemental.

En effet, dans plusieurs secteurs d'activités économiques, comme le bâtiment ou la restauration, le patronat attend du gouvernement qu'il garantisse le statut quo lui permettant de maintenir ses bénéfices par l'emploi d'une main-d'oeuvre bon marché. Dans d'autres secteurs de pointe, le patronat veut pouvoir faire fructifier le hold-up de la « matière grise » sur le marché, aujourd'hui international, de la main-d'oeuvre. Dans tout les cas, l'immigration est assujettie aux besoins fluctuants du patronat et séparé sur ce critère en « bon » et « mauvais » immigrés. Enfin, Sarkozy mise, pour la conservation du pouvoir, sur une stratégie de captation durable du vote d'extrême droite, créant ainsi une variante du scénario de la droite italienne.

Du côté des acteurs de la lutte des sans-papiers et des sans-papiers eux-mêmes, demeure une grande difficulté à centraliser, fédérer et développer le rapport de force. Il va pourtant bien falloir multiplier les lieux de luttes et trouver le moyen de les fédérer. De plus, si l'on veut gagner durablement, il faudra aussi obtenir l'abrogation des législations anti-immigrés.

Du coup, les stratégies menées récemment par le RESF, la CGT et le DAL de ne pas vouloir étendre et fédérer les luttes, ne permettent pas de globaliser la question des sans-papiers (même si des débats traversent ces organisations). Prendre les luttes de sans-papiers de façon éclatées ou parcellaires, sans intention de vouloir aller plus loin, ne peut que mener à l'impasse, épuisant les sans-papiers et les soutiens sans jamais obtenir de victoires plus importantes qu'une régularisation au cas par cas ou exceptionnelle.

 

La place des libertaires dans la lutte des sans-papiers

De saint-Bernard à aujourd'hui, les anarchistes n'ont cessé de lutter aux côtés des sans-papiers, pour la régularisation de tous les sans-papiers, pour la liberté de circuler et l'abolition des frontières. Pour que les personnes sans-papiers puissent lutter pour leur égalité alors qu'elles sont traquées, elles ont besoin d'une égalité de droits. Les libertaires sont très actifs sur ces fronts aux visages multiformes. Avec les travailleurs sans-papiers en grève, dans la lutte contre les CRA et en solidarité avec les mouvements des retenus, dans les comités de soutien partout en France et également dans la participation aux actions de l'UCIJ, les anarchistes sont probablement la force politique la plus investie dans le soutien effectif aux sans-papiers.

Notre action est de pousser à la création de comités de soutien, d'élargir et multiplier les fronts de lutte, d'afficher la nécessité de leurs convergences (jonction avec les grèves du monde du travail, avec les manifestations du 1er mai, avec le mouvement étudiant), et de proposer des temps où le rapport de force politique devient un tremplin pour de futures victoires comme lors des manifestations du 5 avril avec l'appel unitaire des libertaires. Notre volonté d'articuler une nécessaire pensée globale porteuse de sens avec un investissement dans les luttes au quotidien et dans la durée, reste aujourd'hui une façon de faire complètement valide et indépassable pour avancer.

 

Anne et Stéphane

Groupe de Montpellier