lun 21 mars 2011

De la répression du mouvement social d'octobre 2010

CGA
L’Histoire a démontré que toute tentative des opprimé-e-s de relever la tète et de défendre ce qu’ils-elles ont acquis ou conquis aux prix de luttes acharnées (la journée de 8 heures et les martyrs de Chicago, les émeutes raciales aux USA dans les années 1960 pour les droits civiques) se heurte à la réaction des oppresseurs.
Cette réaction des oppresseurs peut aller de l’utilisation des armes par la police ou l’armée (répression de la révolte des Canuts ou de la Commune de Paris au XIXème siècle, massacre au Mexique en 1968, massacre de Tien-An-Men en Chine en juin 1989, répression des mouvements de révolte dans les pays du Maghreb ces derniers mois) à des formes plus insidieuses comme celles qui ont vu le jour ces dernières années, avec l'évolution sécuritaire et judiciaire de l'arsenal législatif français, évolution enclenchée par la gauche (loi LSQ & LSI) et accélérée par la droite populiste au pouvoir. L'État français bénéficie en la matière, d'une longue tradition contre-insurrectionnelle (peaufinée lors de la guerre d'Algérie), et a acquis un savoir faire répressif qu'il vend partout dans le monde, comme l'ont encore récemment démontré les propos de Michèle Alliot Marie à l'occasion de la révolte tunisienne(1).
Depuis quelques décennies, l'État et ses forces de répression et de maintien de "l'ordre", dans les "démocraties" dites "parlementaires", a compris que le recours à une répression trop brutale (tirs à balles réelles ou charges de dragons comme au XIXème siècle et les morts qui en découlent) fait "désordre" et risque de provoquer une colère populaire encore plus grande et plus imprévisible, et donc plus difficile à gérer. Aussi, les moyens de répression sont désormais beaucoup plus subtils et l'État et sa police ont recours à des armes "non-létales" (même si ces dernières sont très dangereuses) voire parfois mortelles (le Tazer a fait des centaines de morts par crise cardiaque aux USA). Le Tazer fait donc désormais partie de l'arsenal répressif avec le tonfa, le flash-ball , les canons-à-eau et les gaz lacrymogènes. La police a aussi recours à la photographie et au fichage ADN. Les policiers anti-émeutes ressemblent à des "robocops" et sont équipés de gilets pare-balles, ils sont devenus de moins en moins vulnérables, rendant les affrontements physiques de plus en plus inégaux. Dans certains pays, les forces anti-émeutes utilisent des armes sonores qui créent des dommages corporels irréparables (acouphènes).

La répression du mouvement social


Répression policière

La dernière "trouvaille" des forces de répression de l’Etat (expérimentée en Allemagne depuis quelques années et au contre-sommet de l'OTAN à Strasbourg début avril 2009) est l'encerclement et la prise en tenaille des manifestant-e-s dans une sorte d'immense cage à ciel ouvert... Le 21 octobre 2010, des manifestant-e-s se sont retrouvé-e-s bloqué-e-s place Bellecour à Lyon, coincé-e-s sur la place, sans issue, à la merci des CRS, gendarmes mobiles, de la BAC et du GIPN armé de fusils-à-pompe ! Des manifestant-e-s pris dans une nasse, avec au-dessus de leur tête, un hélicoptère survolant la place... Un défilé syndical a tenté de les rejoindre, mais a été bloqué à proximité par la police avec la complicité des dirigeants syndicaux qui incitaient les manifestant-e-s du cortège syndical à ne pas se joindre aux "casseurs" [sic]. Les personnes enfermé-e-s place Bellecour sont restées des heures sur la place, au milieu des lacrymogènes, de l'angoisse et du stress. On peut parler d'un "PUNISHMENT PARK" ce 21 octobre 2010 à Lyon en plein centre-ville ! La police a alors procédé à un tri sur des critères racistes, laissant sortir au compte-goutte les blancs et gardant jusqu'au bout les noirs et les arabes, certains policiers assumant ouvertement le racisme répressif.
Autant dire qu'il ne faisait pas bon être trop typé "maghrébin-e" et porter une casquette ce 21 Octobre ! Dans la continuité de l'usage de l'état d'urgence lors des émeutes de 2005, cette méthode répressive illustre une nouvelle fois l'utilisation de méthodes expérimentées lors de la guerre d'Algérie (notamment lors de la bataille d'Alger), transférées du domaine militaire au domaine policier. Cette perméabilité entre armée et police est perceptible non seulement par la mise en alerte de bataillons de l'armée (pour faire face à un éventuel débordement des forces de police et de gendarmerie), par la mobilisation de structure "antiterroriste" telles que le GIPN pour intervenir contre les manifestant-e-s(2) par l'utilisation d'hélicoptères pour surveiller les manifs (déjà utilisés lors du sommet de Strasbourg, mais aussi lors des émeutes de décembre 2005 dans les banlieues suite à la mort de Zyad et Bouna, électrocutés dans un transformateur EDF ou ils s'étaient réfugié pour fuir des flics qui les poursuivaient). Ainsi, les moyens de répression expérimentés dans les contre-sommets altermondialistes (3) sont désormais utilisés pour réprimer le Mouvement social ! La veille, Brice Hortefeux himself était passé à LYON pour superviser la mise en place du dispositif.
Les manifestant-e-s (majoritairement des lycéens et des lycéennes) ont été libérés au compte-gouttes en échange d'un fichage photographique et parfois d'une mise en examen. Ce fichage a par la suite été utilisé pour cibler une dizaine de lycées qui ont reçu dans les semaines suivantes la visite de policiers venus demander aux personnels de vie scolaire et de direction de reconnaître certains de leurs élèves sur les vidéos.
Le mouvement social d’octobre 2010 contre la réforme des retraites (bien qu'il soit mal aisé de réduire les enjeux de cette lutte à la seule question de cette réforme) a été l’illustration de ce que l’Etat, en tant que complice du capital, peut faire pour détruire toute contestation radicale du système d’exploitation mis en place. Les arrestations, suivies ou non de comparutions immédiates, ont été nombreuses. Les peines ont été lourdes. Cheminots et ouvrier-e-s bloquant les flux économiques (raffineries & transports) se sont heurtés aux forces répressives de l’Etat. On ne badine pas avec le profit et le Saint Capital ! Souvent, l’affrontement a pris la forme de jets de pierres, de bousculades, d’insultes, de jets de grenades lacrymogènes, de tirs de flash-balls, etc. L’issue de ces affrontements est connue d’avance : ce sont les forces répressives de l’Etat (police, CRS, gendarmerie, BAC,…) qui prennent le dessus et ce sont les inévitables arrestations et les procès… Depuis de très nombreuses années, les mouvements sociaux ont abouti à une confrontation entre l’Etat et les grévistes, c’est ce que nous appelons la « répression du mouvement social ».

Répression judiciaire

La répression du mouvement social peut prendre la forme d’affrontements physiques. Mais c’est souvent la « Justice » qui tape le plus fort : les peines de prison et les amendes pleuvent. Amendes lourdes de plusieurs milliers d’euros que doivent payer des grévistes qui gagnent souvent moins de 1.500 € par mois. Grévistes déjà en prise aux difficultés financières, augmentées par les jours de grève non payés. Autant dire la « guillotine par l’argent ». Un syndicaliste CGT a été condamné en 2008 à payer plus de 3.000 euros d’amende alors que c’est lui qui avait été molesté par les CRS lors d'un rassemblement pacifiste organisé en 2005 pour la venue du Ministre de la Santé de l'époque, Philippe Douste-Blazy. Les CRS n'hésitent pas à porter plainte contre celles et ceux qu'ils frappent ! Souvent, d’ailleurs, ils arrondissent leur salaire en demandant des dommages et intérêts non négligeables aux condamné-e-s… La justice a également multiplié les lourdes peines de prison ferme contre les inculpés du mouvement social d'octobre, particulièrement lorsqu'il s'agissait de jeunes des classes populaires, et plus particulièrement lorsqu'ils n'étaient pas blancs, dans la droite ligne du racisme d'État. Une autre "innovation" répressive lors de ce mouvement social a été l'utilisation de la réquisition (et le chantage à la prison en cas de refus), pour briser le mouvement de grève dans les raffineries, alors que celui-ci commençait à impacter lourdement la machine capitaliste. Associée à l'intervention policière contre les piquets de grève, celle-ci a joué un rôle déterminant dans la reprise du travail. Cela montre que l'État est déterminé à interdire ou limiter toutes les formes de luttes qui contribuent à créer un rapport de force réel face à la bourgeoisie.
Enfin, la criminalisation du mouvement social s'est traduite notamment par la volonté de fichage des militant-e-s. C'est ainsi qu'un de nos camarades, ayant participé à l'occupation d'une agence de Pôle emploi au cours de ce mouvement, est poursuivi pour "refus de prélèvement ADN".

Répression patronale

Enfin, une répression moins visible mais tout aussi réelle, a frappé les grévistes et les militant-e-s syndicaux dans un certain nombre d'entreprises après la grève : mises à pieds, licenciements pour faits de grève ou pour des motifs fallacieux du type dépassement des heures de délégation, harcèlement, plainte pour diffamation contre des militant-e-s syndicaux, placardisassions, pressions personnelles... On a pu constater une multiplication de ces pratiques dans les mois qui ont suivi le mouvement social. Ainsi, par exemple, le secrétaire du syndicat CGT de la raffinerie CGT Exxon Mobil de Port-Jérôme (Gravenchon 76) a été convoqué pour un entretien préalable à licenciement le 16 novembre dernier.

Utilisation de nervis fascistes

L'État et les patrons ont trouvé des auxiliaires commodes dans leur stratégie répressive en la personne des nervis fascistes. Sur le plan idéologique, ceux-ci jouent déjà un rôle de division des exploité-e-s. Mais pendant ce mouvement de grèves, ils se sont également illustrés dans certains endroits comme forces d'appoint des classes dirigeantes. Ainsi à Lyon, le 22 octobre, 150 fascistes, dont des membres de groupes ouvertement nazis organisent une « contre-manifestation contre les grèves, les blocages, les casseurs et la racaille » [SIC!]. Les fascistes suivent la rue V.Hugo, au centre ville. Ils sont bloqués, mollement, par un cordon de CRS. Leur défilé a lieu à proximité d'un piquet de grève cheminot, que 3 fascistes armés avaient déjà attaqué le 12 octobre au soir, pensant avoir affaire à quelques grévistes isolés. Ils avaient rapidement pris la fuite devant le nombre de cheminots présents. Plusieurs militants antifascistes et libertaires se rendent donc d'un autre piquet de grève, où ils étaient venus soutenir les cheminots, à celui-ci, pour soutenir les cheminot-e-s dans l'éventualité d'une attaque.
Trois d'entre eux, dont un de nos camarades, sont interpellés et comparaitront au tribunal en février 2011. La mobilisation fait qu'ils seront relaxés. En effet, le jour du procès, la salle est pleine de sympathisant-e-s et de militant-e-s et elle se retrouve vidée après le verdict du tribunal ; le couperet de la justice de classe ne tombera pas pour cette fois-ci.


Face aux CRS, face à la « JUSTICE », à l'arbitraire patronal, le mouvement social tente de s’organiser.

Là encore, octobre 2010 a été exemplaire.Le mouvement social a tenté d'apporter des réponses à cette stratégie de répression multiforme.Des initiatives ont été prises, à la fois sur le plan syndical, mais aussi plus largement, pour organiser la solidarité, face à la répression patronale ou la répression judiciaire. A Lyon par exemple, un collectif nommé "Collectif du 21 octobre" s'est constitué à la suite des "événements" de la place Bellecour. Beaucoup de gens présents ce jour-là à cet endroit ont été choqué-e-s. « L'omerta » et la manipulation médiatique (ah!!..."LE PROGRES"!!) , les manifestantEs n'ont pas résisté aux témoignages de ceux et celles qui ont été témoins du "Punishment Park" du 21 octobre. Là encore, c'est à la base, sans l'aide des appareils des centrales syndicales, que s'est constitué ce collectif. Des témoignages ont été récoltés, des plaintes déposées, des témoins mis en relation avec d'autres témoins.
Une "caisse de Solidarité" s'est constituée pour faire face aux frais de justice ; cette caisse existe toujours.

Solidarité inter-professionnelle sur le terrain : piquet de grève ou émeute, l'entraide face aux risques policiers et fascistes

En octobre 2010, les piquets de grèves ont fleuri partout en France. Piquets de grève ouverts à l'extérieur et accueillant tout-e-s celles et ceux qui sont solidaires des grévistes. Des lycéen-ne-s sont accueilli-e-s par les cheminots ou les ouvrier-e-s des raffineries en grève. Des salarié-e-s des hôpitaux invitent des lycéennes et lycéens. L'accueil est chaleureux ; le partage des expériences est enrichissant et encourageant. La jonction des luttes se fait dans la bonne humeur. Les piquets de grève servent aussi à récolter l'argent de la solidarité. Des contacts sont pris, des réseaux se créent...C'est une des originalités de ce mouvement d’octobre 2010. C'est un des éléments qui a contribué à éviter l'isolement des un-e-s et des autres face à la répression, qu'elle soit policière, patronale ou judiciaire. Les liens tissés à ce moment là ont perduré pour partie après la lutte et joué un grand rôle dans le soutien mutuel face aux volontés de criminalisation du mouvement social.

Solidarité financière : des caisses de grèves aux caisses de solidarité

Des caisses de solidarité se sont mises en place. Le principe de ces caisses de solidarité ? Les lycéennes et lycéens, étudiant-e-s, ouvrier-e-s salarié-e-s du public, la population etc. versent de l’argent aux grévistes soit directement soit par l’intermédiaire de leurs syndicats. Ces caisses de solidarité permettent de faire face aux amendes et à aider celles et ceux qui font la grève. Par exemple à Feyzin, à la raffinerie Total, la solidarité entre la population et les grévistes s’est concrétisée sous la forme de dons d’argent et de la constitution d’une « caisse de solidarité »… Ainsi, l’entraide et la solidarité, a pris une forme concrète. Face à la répression du mouvement social, l’arme la plus efficace n’a pas été le « cocktail Molotov » mais l’argent versé dans des caisses de solidarité, scellant ainsi la solidarité et l’entraide dans les luttes, à la base, sans passer par les appareils bureaucratiques des grandes centrales syndicales. Ces « caisses de solidarité » ont été un important vecteur de convergences des luttes et ont scellé la fusion de la lutte des lycéennes et lycéens, des étudiant-E-s et du prolétariat (syndiqué-e-s ou non syndiqué-e-s).

Solidarité face à la justice : Après la lutte, les -nombreux- procès

Le rôle des anarchistes dans le mouvement social d’octobre 2010 n’a pas été négligeable, dans la mesure où nous avons pris la mesure de l’importance de la solidarité et de l’entraide face à la répression. Nous savions que nous ne pouvions pas compter sur les appareils des grosses centrales syndicales. Face à un Patronat cynique, face à un État et une Justice sans pitié dans la répression, face à une presse aux ordres, hystérique dans la dénonciation des « bloqueurs-bloqueuses » et des « casseurs-casseuses », nous avons compris que la solidarité et l’entraide sont une arme, autant face aux flash-balls et aux tonfas que face à la répression judiciaire et à la répression patronale dans les entreprise.
Nous ne devons laisser isolés ni les militant-e-s syndicalistes ou les grévistes victimes de répression patronale, ni les inculpés du mouvement social (en réclamant l'abandon des poursuites, la libération des emprisonnés et l'amnistie générale).

Groupe CGA de LYON



(1) Lire notamment l'ouvrage de Mathieu Rigouste : l'ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France Contemporaine
(2) On se rappellera l'utilisation de ce même GIPN contre les postiers grévistes de Bègles en 2005 ou des commandos de marines contre les marins grévistes du STC la même année
(3) On se rappellera aussi la mort d'un manifestant lors du Sommet de Gènes en juillet 2001!