lun 1 octobre 2012

Crise et montée des fascismes

CGA

Dans le contexte de crise que nous subissons, les fascistes prospèrent. Les succès du Front National (FN) en France, l'accession des néo-nazis de l'Aube dorée au parlement grec, le retour au pouvoir des nationalistes hongrois derrière Victor Orban dont les milices fascistes de la Magyar Gárda (Garde Hongroise) mènent de véritables ratonnades contre les Rroms, ne sont que de tristes exemples de cette montée en puissance de l'extrême droite en Europe. Ils prolongent et accompagnent d'ailleurs la droitisation des gouvernements et des principaux partis qui ne cessent de stigmatiser les immigréEs comme bouc émissaires tout en détruisant les services publics utiles au moment même où les populations en ont le plus besoin.

 

Le faux tournant social de l'extrême droite

Depuis la seconde guerre mondiale, l'extrême droite s'adressait plus particulièrement aux petites classes moyennes qui avaient peur de perdre le peu qu'elles avaient gagné et de basculer ainsi du côté de la pauvreté ou du monde ouvrier. En effet l'extrême droite s'est construite contre le mouvement ouvrier avivant la peur du communisme. Ainsi, jusqu'à la prise de commande du FN par Marine Lepen, le discours économique frontiste, s'il prenait en considération l'arrivée du chômage de masse avec le slogan raciste « un million d'immigrés c'est un million de chômeurs »... n'en tenait pas moins une logorrhée économique indigeste faite d'ultra libéralisme, de protectionnisme et de défense passéiste du « vrai » travail héritée des comités Poujade des années 50.

Depuis les années 2000, la crise aidant, le discours frontiste se veut plus social. Bien aidé par la presse bourgeoise, le FN se prétend, comme le PC avant lui, LE parti ouvrier. Cette stratégie qui passe par la dénonciation des fermetures de boîtes ou des licenciements s'est accompagnée d'un entrisme au sein des syndicats (CGT, SUD-Solidaires, FO...) suivi d'une sorte d'outing en période électorale. Si le FN a clairement gagné des voix auprès de la classe ouvrière, il est loin d'y être majoritaire et encore moins un parti de lutte de classe. A celle-ci en effet, il oppose toujours le solidarisme, c'est-à-dire le corporatisme, l'alliance entre patronat et travailleurs/ses au sein d'une même branche. Bref, le FN défend encore et toujours les intérêts d'une certaine bourgeoisie. De plus, cette nouvelle visée sociale exclue une bonne partie de la classe ouvrière puisque la main-d’œuvre immigrée en est exclue et sert au contraire de bouc émissaire.

Un dernier point enfin concerne les mouvements sociaux. De manière assez générale, l'extrême droite a tendance à se taire en ces périodes afin de cacher ses ambiguïtés. Ce fut le cas lors des grands conflits sociaux en France notamment lors du conflit sur les retraites à l'automne 2010. Pourtant on a pu aussi voir des nervis d'extrême droite à la fois combattre les grévistes et manifestantEs en Grèce (LAOS, Aube Dorée) et tenter de participer aux discussions sur les piquets de grève (LAOS) avec la complicité d'organes staliniens. Néanmoins ce travail d'attaques des mouvements sociaux relèvent plutôt des groupuscules fascistes à la marge des grands partis d'extrême droite dont ils assurent la sous-traitance violente.

 

Les tactiques spécifiques des groupes fascistes

La galaxie de l'extrême droite radicale sous ses différentes moutures : fasciste, nazie, identitaire, nationaliste révolutionnaire... a, malgré ses différences, mis en œuvre certaines tactiques nouvelles parfois calquées sur celles du mouvement révolutionnaire (autonomes, libertaires, gramscistes...). Ainsi à partir de l'expérience de la Casa Pound italienne, ces derniers recherchent une implantation de quartier à partir de l'ouverture de lieu comme la Vlaams Huis près de Lille, de la Traboule identitaire ou de l'ancien BKL nazi à Lyon. Depuis on assiste à un véritable essaimage. Là, les activités se veulent avant tout culturelles, sportives, conviviales afin de fixer dans l'espace et dans le temps ces groupes jusqu'alors plutôt volatiles tout en les normalisant.

Profitant de la crise et de la destruction des services publics, des groupes fascistes assurent aussi des repas, l'aide aux personnes âgées... du moment, que celle-ci soient blanches, nationales et de tradition chrétienne. Si les expériences françaises relèvent plus du coup médiatique (apéro saucisson pinard islamophobe des identitaires repris par la Droite Populaire au Parlement), il n'en est pas de même en Grèce avec les nazis de l'Aube dorée, même si « l'aide sociale » qu'ils apportent est largement surestimée. Pour autant, il ne faut pas négliger cette stratégie, c'est la même qui a construit le succès du Hamas, des frères musulmans voire de l'extrême droite israélienne sur d'autres rives méditerranéennes.

Reste enfin la violence de rue. Les premières victimes sont évidemment les minorités ethniques avec ou sans papiers. Les milices hongroises de la Magyar Gárda s'en prennent systématiquement aux Rroms, les nazis de l'Aube Dorée ont récemment organisé à l'échelle d'Athènes une vaste ratonnade après des raids plus localisés et parfois meurtriers. Ces actions de « nettoyage ethnique » s'opèrent d'abord à partir des « bases locales » qu'ils estiment acquises à leur cause avant d'essaimer et d'opérer à une échelle plus large. Elles n'empêchent pas toutefois des actions commando menées dans des quartiers jugés « interlopes ».

Ils mènent encore des actions à l'encontre des groupes antifascistes, féministes, LBGTQI... voire des mouvements sociaux comme le firent les Grecs de l'Aube Dorée ou le tentèrent les fascistes lyonnais en octobre 2010 lorsqu'ils voulurent déloger un piquet de grève du rail. Ces confrontations relèvent d'une stratégie ancienne des fascistes : instaurer le désordre urbain pour obliger l’État à recourir à la répression et instaurer une dictature policière dans laquelle ils espèrent prospérer. Les liens avec la police sont forts, particulièrement en Grèce avec l'Aube dorée mais aussi en France comme le montrent régulièrement les copwatchers. C'est dans ce contexte que cette violence d'extrême droite se banalise.

 

Une « contre révolution préventive » ?

Ainsi, non seulement l'extrême droite participe à la division de la classe ouvrière ou au détournement de sa colère, elle représente aussi un danger en cette période de conflits sociaux. Sans abuser des comparaisons, nous ne pouvons oublier l'instauration par les urnes ou par la force de régimes militaires réactionnaires ou fascistes lors des crises des années 1920 et 1930. C'est à ce titre qu'on peut aussi analyser la reprise en main des révolutions arabes par l'extrême droite religieuse avec la complicité des démocraties bourgeoises occidentales. Bref, comme l'avait analysé l'anarchiste italien Luigi Fabbri dans sa Contre Révolution Préventive (1922), la bourgeoisie est prête à tout pour défendre ses intérêts et stopper un processus révolutionnaire. Sans aller jusqu'à de tels extrêmes, la stratégie fasciste de la tension peut participer au durcissement sécuritaire des États qui peuvent ainsi plus facilement réprimer les mouvements sociaux. Lors des années de plomb italiennes, la loge P2 (regroupant membres de la haute bourgeoisie, de la police et de l'administration) a manœuvré l'extrême droite (coupables des premiers attentats) pour détruire le fort mouvement ouvrier de la fin des années 60 et du début des années 70 en l'entraînant dans un cycle d'attentats et de répression qui l'a peu à peu laminé.

Au delà de la complicité avec la police, il convient de se pencher sur les liens entre fascisme et bourgeoisie. Si le financement direct des groupes fascistes par la très grande bourgeoisie comme avant guerre semble plus rare, l'extrême droite bénéficie toutefois de nombreux apports de patrons de PME-PMI. On note surtout des financements plus ou moins occultes par le jeu des amitiés barbouzardes où le copinage entre services secrets, armée, grands groupes implantés dans les anciennes colonies européennes, dictatures et fascistes notoires, passés ou non par le mercenariat ou le trafic d'armes, assure de substantiels revenus et révèle des liens ténus entre l'appareil d’État, la haute bourgeoisie et l'extrême droite. L'une des dernières affaires en cours est ainsi celle d'un blanchiment supposé de fonds syriens par Frédéric Chatillon et d'autres anciens du GUD. Or Frédéric Chatillon est un proche de Marine Lepen est l'un des principaux prestataires de services du FN.

 

Quelles luttes antifascistes ?

Les stratégies mises en œuvre pour contrer les fascistes n'ont pas été couronnées de succès. Les discours lénifiants d'un antiracisme coupé des réalités de classe ont même entraîné une coupure avec une partie du monde ouvrier confronté à une crise de reconversion. Si l'autodéfense face aux fascistes est pleinement justifiée, il n'en demeure pas moins que le combat de rue, l'éviction manu militari des fascistes des quartiers a vu ses limites. Forts de ce constat, les antifascistes libertaires avaient déjà, au cours des années 1990, avancé l'idée d'un antifascisme radical qui ne se bornerait pas au combat contre les groupes fascistes mais s'attaquerait aux facteurs économiques et sociaux, c'est-à-dire la lutte contre l’État, le capitalisme, le patriarcat...et toutes les formes d'oppression.

Aujourd'hui, plus que jamais, c'est un front de masse, un front de classe antifasciste qu'il convient d'ériger. Cela passe par la réorientation d'une partie du combat antiraciste de l'humanisme vers la solidarité entre travailleurs/ses. En effet la main-d’œuvre immigrée, tant qu'elle sera isolée, servira de tube à essai à la précarisation généralisée. Bloquer ce processus à la base, c'est sauver les conditions de travail et d'existence de touTEs, tout en coupant l'herbe sous les pieds des fascistes, de l’État et du patronat. C'est sous cet angle de la solidarité de classe que doivent être menées les combats autour du logement, de l'accès aux soins et aux droits sociaux ou aux services publics utiles.

Dans nos syndicats, sur notre lieu de travail, dans nos lieux de vie, à nous de peser pour construire une réponse populaire au danger fasciste.