La police tue

Dans la soirée du 31 décembre 2011, suite à un jet de pierre sur une voiture de police, Wissam El Yamni, 30 ans, est intercepté par au moins neuf véhicules de police ! Ce sont donc environ 19 fonctionnaires de police qui ont procédé à l'arrestation d'un seul homme non armé. Les témoins directs décrivent une scène qui glace le sang. Les flics rouent de coups Wissam menotté au sol avec de la musique Funk à fond dans le poste de leur voiture de fonction. Le jeune homme est ensuite embarqué dans une voiture canine sans que l'on sache vraiment s'il a été laissé ou non au contact d'un chien le temps du transport. Le lendemain Wissam est à l'hôpital, plongé dans un coma profond.

 

La police ment

La police annonce immédiatement une version des faits qui l'arrange en mobilisant la « théorie du guet-apens ». Affirmation immédiatement contestée par les amis de Wissam qui postent sur Youtube une vidéo filmée quelques heures avant les faits où l'on voit un Wissam joyeux qui danse avec des amis sur un parking et que l'on imagine mal sur le point de préparer un guet-apens. Mais encore, la police a affirmé très rapidement qu'il n'y avait qu'une ou deux voitures de police sur les lieux, thèse totalement invalidée plusieurs semaines plus tard par l'analyse du contenu des puces électroniques placées sous les voitures de police : 9 véhicules étaient présents !

La première autopsie commanditée par le parquet conclura que le décès a été causé par étouffement. En clair, Wissam a été étranglé. Mais comme il faut toujours exclure la responsabilité de la police et donc celle de l'État, le rapport d'autopsie laisse entendre qu'une malformation osseuse de la victime pourrait expliquer une sensibilité plus importante à la compression que la normale ! La famille a demandé une contre-autopsie dont elle attend encore les résultats, tout comme elle attend encore la restitution du corps… 5 mois après les faits !

 

Comme d'habitude, une justice à deux vitesses

Suite à ce meurtre, le sentiment de révolte et de dégoût des plus jeunes s'exprime comme il peut, et ce sont quelques dizaines de voitures qui sont incendiées dans deux quartiers dits « sensibles » de Clermont-Ferrand : la Gauthière, où Wissam a été tué, et le quartier Saint-Jacques. La préfecture déploie alors les grands moyens : 400 CRS mobilisés dans le seul quartier de la Gauthière, et deux hélicoptères qui balaient avec des projecteurs les façades des immeubles pendant une semaine tous les soirs sur les deux quartiers pour « éviter les débordements ». A la Gauthière, l'éclairage public sera même interrompu pendant les opérations faisant régner un climat de terreur dont les enfants (mais pas seulement) se souviendront probablement toute leur vie.

Quant aux deux seuls (!) policiers mis en cause dans le dossier, la seule sanction qui leur sera infligée quelques jours après les faits et qui vaut toujours aujourd'hui : une mise en congés payés obligatoire ! Les jeunes arrêtés et accusés d'avoir incendié des voitures de leur côté prendront en moyenne un an de prison ferme en comparution immédiate.

 

Les habitants du quartier s'organisent

Si Wissam a bien lancé une pierre sur une voiture de police ce 31 décembre, dans le quartier de la Gauthière, chacun sait que l'ambiance se dégrade depuis un an environ, c'est-à-dire depuis que la mairie de Clermont a réussi à abattre une association de quartier initiée par les habitants eux-mêmes et qui comptait plus de 180 adhérent-e-s. L'initiative avait donné une âme au quartier en organisant des loisirs et des espaces de rencontres entre habitant-e-s. Cette association qui échappait totalement au contrôle de la municipalité a été mise à genoux par des magouilles pilotées depuis l'hôtel de ville et destinées à lui fermer ses locaux. Le soir du meurtre, cela faisait donc environ un an que de plus en plus de jeunes largement désœuvrés « trainaient » par-ci par-là au pied des immeubles et que les patrouilles de police et les altercations avec la population se multipliaient.

Quoi qu'il en soit, toutes et tous dans le quartier savent également que cette arrestation brutale est injustifiée, et un comité « Justice et vérité pour Wissam » est immédiatement fondé par les amis de Wissam et appelle à une marche blanche dès le 7 janvier, malgré l'opposition de la famille de la victime qui craint d'éventuels débordements violents. Pourtant, ce sont plus de 500 personnes qui marcheront dans le calme jusqu'au commissariat central.

Dans le même temps un collectif « justice et égalité pour tous » est créé à l'initiative d'éducateurs et d'animateurs de quartier dont un a déjà figuré sur une liste PS aux élections municipales. Ce collectif prétend d'ailleurs apporter un soutien au comité pour Wissam « grâce à ses relations avec la municipalité » (sic)...

Le décès de Wissam est annoncé officiellement le 9 janvier. Le 14, le comité appelle à une grande manifestation qui rassemblera plus de 5000 personnes ! Du jamais vu en France pour protester contre un crime policier. La dynamique est là. La population est manifestement choquée par ce meurtre.

 

La connexion entre les milieux militants et les quartiers populaires...

A partir de cette grande manifestation, les initiateurs et initiatrices du Comité justice et vérité pour Wissam qui, de leur propre aveu, n'avaient jamais milité auparavant, vont recevoir un soutien logistique et humain de la part des réseaux militants Clermontois. Tou-te-s les militant-e-s se sont fondu-e-s dans le comité et aucune organisation politique n'est jamais apparue publiquement. Le Comité prend alors une ampleur historique sur la ville. Un blog est créé, des affiches, des autocollants et un journal sont édités, et une caravane est achetée pour faire le tour des quartiers. L'audience du comité est considérable et s'étend bien au-delà des quartiers populaires. Les assemblées générales rassemblent une cinquantaine de personnes à chaque fois : des gens des quartiers populaires, du centre-ville, des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, des militant-e-s et des non-militant-e-s, et bien-sûr... quelques RG. Toutes et tous, voient l'évidence_: nous avons là devant nous un meurtre doublé d'actes de torture. Dans ce contexte, les proches de Wissam, commencent à se renseigner sur les violences policières en France et entrent en contact avec d'autres comités d'autres régions. L'idée d'une fédération de tous les comités de France s'impose comme une évidence. Malheureusement, cette lutte globale salutaire n'aura pas le temps de voir le jour.

 

intolérable pour la municipalité qui contre-attaque !

Après un entretien de la famille et de ses avocats avec la police au cours duquel cette dernière refusera de présenter ses excuses pour le décès de Wissam, le comité annonce publiquement devant le commissariat où quelques centaines de personnes se sont rassemblées qu'il souhaite changer de tactique : « fini les marches blanches, à présent il s'agit d'engager un rapport de force avec la préfecture et la Justice pour aboutir à une vraie condamnation des assassins de Wissam, pour que cesse l'impunité systématique des crimes policiers ». Aussitôt dit, aussitôt fait, la manif change de ton et nous crions tou-te-s: « police, assassins ! »

Le Comité justice et vérité pour Wissam qui n’était jusqu’à présent qu’un comité de fait, change de statut et devient une association loi 1901. Dès lors, l'ambiance dans les AG va changer du tout au tout avec des interventions toujours plus agressives de la part des membres du collectif « justice et égalité pour tous » qui prétendent parler au nom de la famille. Ce collectif conteste la tactique du rapport de force et la légitimité des membres de l'association créée. Ils (uniquement des hommes) vont alors systématiquement rompre le tour de parole, lancer des invectives et des menaces physiques aux participant-e-s qui défendent la stratégie du rapport de force avec les autorités. En outre, la salle du quartier jusque-là accordée par la municipalité pour que le comité puisse tenir ses AG va comme par hasard être fermée sans justification !

Menaces, physiques et intimidations auront eu raison de l'auto-organisation des habitant-e-s contre les violences policières et, courant mars, le Comité Justice et Vérité est laissé aux mains des membres du Collectif Justice et Egalité pour Tous. Visiblement, ces « éducateurs » et « animateurs » de quartiers savaient très bien ce qu'ils avaient à faire pour garder leur poste voire même pour avoir une promotion...

 

Un comité « repris en main » devenu très très sage...

Depuis lors, la dynamique exceptionnelle de lutte contre les violences policières qui s'était engagée à Clermont-Ferrand s'affaiblit de jour en jour au rythme des rassemblements citoyennistes « d'interpellations des élus », de simulation de vote avec urne factice en brandissant des cartes d'électeurs et en déclarant qu'il faut « voter pour le candidat qui luttera contre les violences policières » et même... en observant une minute de silence pour un policier tué dans une opération. Le « nouveau » comité pour Wissam semble être en quête d'une légitimité qu'il ne devrait pas avoir à prouver. Il s'efforce par tous les moyens de montrer qu'il est bien dans le rang, en ne cessant de déverser un verbiage éculé sur les « valeurs républicaines ». Sûr qu'avec une opposition de ce genre, les flics responsables de la mort de Wissam n'ont guère de souci à se faire quant à l'issue de leur éventuel procès. Sans la pression populaire que le comité « version 1 » avait réussi à soulever, la justice pourra tranquillement sous-condamner voire même acquitter ces policiers comme c'est le cas dans toutes les affaires de meurtres policiers.

Aujourd'hui, les proches de Wissam, refusent d'abandonner le combat et œuvrent à la constitution d'un comité « Justice pour les quartiers » qui promet de sacrées suées à la mairie PS de Clermont. En guise de conclusion, voici quelques extraits de leur premier tract auxquels les anarchistes ne modifieraient pas un seul mot : « nous ne voulons plus que les décisions concernant nos quartiers soient prises par des politiciens », « faire par nous-mêmes et pour nous-mêmes ce qu'il faut pour que notre situation évolue », « sans aide municipale, quartiers autogérés ! »...

 

Groupe de Clermont-Ferrand