lun 18 août 2008

A propos de mai 68

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A la mi-avril de l'année 2008, « [les] conseillers [de Sarkozy] s'inquiétaient de la portée des manifs des lycéens, à un mois du quarantième anniversaire de Mai 68 » (Canard enchaîné). Que cette crainte soit réaliste ou non, on peut se demander comment les lycéens à eux seuls peuvent faire peur à un gouvernement aussi offensif et en apparence inébranlable que celui de Sarkozy. C'est que l'immense mouvement social que l'on appelle « Mai 68 » et dont l'apogée débuta avec une lutte issue de la jeunesse est la hantise suprême de nos gouvernants et de nos patrons.

 

Ce qui fait peur aux oligarchies politiques et économiques c'est qu'en 1968, c'est la première fois dans l'histoire de France qu'un mouvement de contestation sociale revêt un aspect aussi global à tout point de vue. Mai 68 critique et attaque le capitalisme de plein fouet comme système d'exploitation bien-sûr mais aussi d'aliénation. Mai 68 critique et attaque la démocratie bourgeoise de plein fouet puisque la démocratie directe est la méthode privilégiée pour la conduite du mouvement et aucune bureaucratie ne parvient à tenir le mouvement dans son ensemble. Mai 68 touche toutes les catégories de travailleurs et toutes les catégories de jeunes pas encore salariés. Mai 68 se produit partout en France, y-compris dans les campagnes (toutes les grandes villes sont touchées avec au moins autant d'intensité que Paris et de nombreux paysans renouent avec la lutte). Avec 9 millions de grévistes, Mai 68 est la plus grande grève générale de l'histoire de France dépassant de loin celle de 1936. Mais encore « Mai 68 » n'a pas duré qu'un mois. Les grèves commencent à se multiplier à partir de 1964, plus de 8 millions de travailleurs sont encore en grève au mois de juin et pendant la décennie qui suivit, de nombreuses luttes (féminisme, objection de conscience et anti-militarisme, écologie, etc.) forment incontestablement le sillage de « Mai 68 ». En somme, si Mai 68 n'avait pas de méthode suffisamment définie pour parvenir à ses fins, ses fins en revanche sont bien identifiables: Mai 68 est un mouvement de libération humaine qui a cherché sa voie dans la transformation de la société. L'égalitarisme était alors un des principaux moyens pour parvenir à cette émancipation, c'est à dire pour parvenir à une société libre. C'est en cela que le caractère dominant de Mai 68 est de type libertaire.

 

Foncièrement égalitariste et foncièrement anti-autoritaire à la fois, le « mouvement de mai » fut donc une réelle menace pour tous les privilégié-e-s. L'Etat n'avait aucun relais bureaucratique issu du mouvement avec qui collaborer afin de juguler la révolte. Cette autonomie que prennent les insurgés est inacceptable pour tout Etat qui par nature souhaite contrôler et prévoir le comportement de ses administrés. Tout à coup, l'avenir lui paraît précaire... et plein d'incertitudes: « où va aller ce mouvement ? »; « nos privilèges sont-ils menacés à court, moyen ou long terme? » C'est dans cette situation que la classe dominante ne veut plus se retrouver.

 

Pour éviter le retour d'une révolte du type de celle de Mai 68, le matraquage idéologique a été puissamment déployé depuis quarante ans. La bourgeoisie tente encore aujourd'hui de récupérer Mai 68 à son compte. Tout d'abord en occultant l'aspect égalitariste des aspirations des révoltés. L'égalitarisme menace en effet directement les privilèges économiques de la bourgeoisie. Ensuite, en conservant un vague discours sur la liberté mais qui bien-sûr, perd toute sa pertinence sans l'égalitarisme qui allait avec au départ... La liberté, en mai 68, c'était l'idée d'en finir avec toute aliénation que ce soit celle du patron, du politicien, ou des objets de consommation dont l'accumulation est la seule raison de vivre que le système veut nous inculquer. Il s'agissait alors de se libérer d'une vie de merde, celle que nous impose le capitalisme, où nous sommes justes bons à travailler pour en enrichir un autre et consommer pour en enrichir un autre encore. Enfin, en matraquant dans les esprits que Mai 68 n'a duré qu'un mois et n'a eu lieu qu'à Paris voire uniquement dans le quartier latin et n'a été qu'un mouvement d'étudiants. Les dominants défendent à travers leur médias une représentation presque bon-enfant mais néanmoins franchement infantile de ce qui fut la plus grande grève de toute l'histoire du pays ! Reste alors quelques revendications de type « culturel » qui, si elles ont bien évidemment existé, ont été arrachées à leur conscience anti-capitaliste. Une fois la liberté entrevue sans l'anti-capitalisme il devint de plus en plus facile de se revendiquer de Mai 68 pour justifier des prises de position libérales et capitalistes! De là provient le grand préjugé, largement partagé aujourd'hui au sein de la population, selon lequel « Mai 68 n'a rien changé ». S'il est incontestable que l'après 68 n'est pas à la hauteur de ce que fut fondamentalement ce mouvement, il n'en demeure pas moins qu'il a contraint la bourgeoisie à céder beaucoup : entre-autres, augmentation du SMIC de 35%, augmentation des autres salaires de 10%, reconnaissance de la section syndicale d'entreprise, abaissement du temps de travail à 40 heures par semaine ou encore la quatrième semaine de congés payés. Une fois que l'on sait ça... on sait ce qu'il nous reste à faire!