dim 9 février 2014

L’antispécisme, une fausse solution aux problèmes environnementaux

CGA

Nous allons développer ici les désaccords que nous avons avec l’antispécisme sur la place de l’élevage dans la production alimentaire, ainsi que sur ses conséquences environnementales.

L’élevage : un transfert horizontal de fertilité

Ce terme barbare signifie que l’élevage peut transférer la fertilité d’une zone vers une autre. Caricaturalement, les animaux se nourrissent à un endroit et, avec leurs déjections, vont fertiliser ailleurs. L’idée, c’est de faire pâturer les animaux dans des zones non cultivables (coteaux, zones sèches, montagne…) puis de les parquer la nuit sur des zones de cultures céréalières ou maraîchères, ou de faire du fumier.

La plupart des agronomes considèrent qu’il s’agit d’une des raisons essentielles du développement de l’élevage dans les sociétés. Avec la spécialisation des agricultures occidentales, cette fonction est moins développée mais elle reste largement valable dans de nombreux pays. Par exemple, après la récolte du mil, les troupeaux vont pâturer les résidus de culture et la brousse environnante et seront parqués sur les parcelles cultivées. Lorsque les zones de pâturage sont éloignées des zones cultivées, les bergers-ères parquent les troupeaux relativement serrés et mettent en sac le fumier sec et le vendent. Cette pratique existe toujours dans les Cévennes.

La fumure n’est pas le seul moyen d’améliorer la fertilité des sols en vue de la production agricole. Parmi les diverses techniques, on trouve l'abattis-brûlis (une période de culture courte puis une jachère longue que l’on brûle pour recommencer le cycle), la rotation et/ou association avec des cultures de légumineuses (qui fixent l’azote de l’air et enrichissent le sol en nitrate), les engrais d’origine industrielle…

Parmi les engrais d’origine industrielle, une large partie provient de l’industrie pétrolière. Donc ils ne peuvent être considérés comme un moyen pertinent et durable pour la fertilisation des sols. L'abattis-brûlis est dans certains contextes intéressant mais ne peut pas s’envisager comme un moyen universalisable car il nécessite une surface de production importante en raison de la durée des jachères. Les associations culturales sont très intéressantes, mais ce n’est pas toujours possible, et comme seule technique de fertilisation, c’est souvent insuffisant.

Comme la population mondiale augmente (la demande actuelle en produits alimentaires est déjà assez importante), on a besoin d’avoir des rendements céréaliers et maraîchers importants. Donc on a besoin d’augmenter la fertilité des sols pour atteindre cet objectif1 et l’utilisation de l’élevage à cette fin est pour nous essentielle, particulièrement si l’on s’accorde sur la réduction de l’industrie pétrolière.

En résumé, sans élevage (donc sans fumier) on ne peut pas atteindre des rendements céréaliers et maraîchers à la mesure des besoins actuels.

Les animaux, une force utile aux travailleurs-euses

Si nous vivons dans une société avec des moteurs partout, ce n’est pas le cas de tous les peuples. De façon approximative, manuellement, un-e travailleur-euse ne cultive guère plus d’un hectare de céréales, alors qu’avec un cheval ou un attelage de bœufs on monte à 10 ha.

Si l’on veut réduire l’utilisation de l’énergie fossile, la force des animaux est une alternative intéressante qui, avec des outils modernes, permet d’envisager une réelle efficacité du travail agricole2.

Nous sommes curieux de savoir comment on peut manipuler les arbres à débarder en forêt sans tracteur et sans cheval.

L’élevage ne produit pas que des produits alimentaires

En effet, l’élevage produit du cuir et de la laine qui peuvent servir de ressources à la production de vêtements, de chaussures... Dans le textile, une large part de la production est issue de l’industrie pétrolière et ne constitue pas une ressource durable. La culture de coton, de lin ou de chanvre permettent de fournir des fibres exploitables dans l’industrie textile mais ces cultures se font au détriment de cultures alimentaires.

Selon la FAO, on produit à peu près 1 000 000 de milliers de tonnes de laine dans le monde par an. Si on considère qu’il reste la moitié du volume après les diverses étapes de production et qu’un pull pèse 3 kg (c’est volontairement exagéré pour avoir un ordre de grandeur minimum), on obtient un équivalent de 23 pulls pour chacun des 7 milliards d’êtres humains. La laine peut s’utiliser dans l’isolation, pour faire des semelles, des tapis… Bref c’est loin d’être une paille et il serait intéressant de calculer la surface nécessaire pour remplacer ce volume de laine par de la fibre végétale (coton, lin, chanvre…)

La qualité des vêtements et des chaussures réalisés avec des fibres d’origine animale est supérieure, notamment sur la longévité. C’est certes secondaire mais non négligeable car c’est appréciable d’avoir des souliers solides et imperméables en montagne et en forêt.

L’élevage, un retraitement des déchets organiques

Du végétal cultivé à l’aliment consommé, il reste une part importante de la biomasse que nous ne consommons pas, notamment avec les céréales que nous consommons décortiquées.

L’élevage est un moyen (pas le seul mais le plus direct) de valoriser des « déchets » organiques.

Bilan environnemental de l’élevage

Il est évident que les ateliers hors sol (élevage sans utilisation de surface de parcours) ont un bilan environnemental calamiteux avec un excès de CO2 et méthane, un excès d’azote, une forte pression en antibiotiques…

Par contre, les systèmes herbagés (basés très majoritairement sur l’utilisation d’herbe ou de fourrage secs) sont relativement à l’équilibre. On lit parfois que l’élevage de bovins est la principale source d’émission de carbone dans le monde, calcul fondé sur la multiplication du volume de CO2 et de méthane / vache et le nombre de vaches dans le monde. Selon nous, ce raisonnement est faux. Il faut à notre avis faire le bilan du carbone dans l’agrosystème (écosystème d’une zone agricole) concerné, ce qui est valable pour toute analyse d’émission de carbone. Par exemple un arbre consomme du carbone de l’air mais une forêt adulte a un bilan carbone nul, car ce que pompent les arbres est rejeté par l’activité de la faune et des champignons.

Dans le cas de l’élevage herbagé, le bilan du carbone est peu ou prou nul, c’est-à-dire que les tonnes de carbone rejetées par les vaches/moutons/chèvres correspondent à peu près aux tonnes de carbone consommées par les plantes des prairies pâturées3. Il y a un léger excès d’émission de carbone en Europe et en Amérique du Nord lié à la consommation de gazole pour faire les fourrages. Ce bilan nul est à relativiser car la forme du carbone n’est pas la même, les plantes consommant du CO2 et les vaches rejetant une forte proportion de méthane. Malgré tout, on peut dire que l’élevage herbagé participe faiblement aux émissions de carbone responsables du réchauffement climatique.

Dans de nombreux endroits, l’élevage herbagé et notamment transhumant (c’est-à-dire qui se déplace pour trouver de l’herbe pour les troupeaux) participe directement à la diversité biologique. Pour illustrer cela, nous allons utiliser l’exemple d’un de nos camarades. Il garde un troupeau de brebis sur une estive de 200 ha dans le haut jura. Cette estive est composée d’un milieu botanique, dit pelouse pseudo-alpine, où on trouve de nombreuses espèces rares et protégées (plus d’une trentaine dont de magnifiques orchidées). Sans le pâturage d’animaux, on aurait une évolution vers un écosystème forestier et donc une réduction importante de la diversité botanique de la zone. On a des situations similaires sur la plupart des zones pastorales d’Europe ainsi que sur les prairies permanentes (c'est-à-dire simplement fauchées ou pâturées contrairement aux prairies artificielles qui sont semées).

D’un point de vue écologique (sens scientifique), les pelouses pâturées sont des états instables et transitoires et si l’on veut les maintenir, il est indispensable d’avoir structurellement des dégradations qui empêchent d’aller vers les états écologiques stables que sont les forêts et les landes, ce que permet l’élevage. Cela concerne les prairies et estives mais également des tourbières qui sont des écosystèmes prioritaires par excellence. Donc l’arrêt total de l’élevage entraînerait une importante réduction de la diversité biologique (au moins en Europe occidentale).

Pour finir

En conclusion, l’arrêt de l’exploitation des animaux prive selon nous l’humanité d’un grand nombre de choses que l’on ne peut compenser que par une utilisation plus importante de l’industrie pétrolière (pour avoir des engrais, de la force, du textile…). On peut aussi envisager l’avènement d’une révolution technologique qui amène une source d’énergie capable de supplanter l’industrie pétrolière et l’énergie biologique des animaux, mais cela nous semble un peu hasardeux.

Coordination des Groupes Anarchistes
Janvier 2014

1Pour donner une idée approximative, les rendements en blé sur une bonne terre sans fertilisation sont de 1 tonne/ha, de 3-4 tonnes/ha avec des associations végétales astucieuses, et de 5-6 tonnes/ha en production bio avec fumure animale.

2On a aujourd’hui des outils traînés par un attelage qui comprend un moteur pour faire tourner le mécanisme voulu, comme des lames pour faucher ou une grue pour débarder, avec des consommations en gazole étonnamment basses.

3Pour des agricultures écologiquement intensives, Michel Griffon, p59

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